philosophie

Samedi 13 août 2011 6 13 /08 /Août /2011 10:27

Communauté : Comprendre la Barbarie

L’annonce de la réduction de vingt milliards de livres des dépenses de l’Etat ne concourt certainement pas à apaiser la révolte sociale qui s’élève aujourd’hui en Angleterre. Dans une Europe ultra-libérale qui fonctionne à partir de la donne économique, qui n’est donc plus l’Europe sociale dont chacun avait pu rêver lors du traité de Maastricht et qui mettait en avant les échanges désormais possibles entre universitaires ou les échanges culturels de tous ordres. L’Europe allait permettre d’accroître la donne sociale, humaine et culturelle. Cette belle illusion a cédé la place à une pensée du calcul où l’humain entre dans la calculatrice pour être réduit à ce qui fera la satisfaction ou non de l’opération.

En nommant l’Etat et les dépenses de l’Etat, la BBC n’a certainement pas conscience de l’impact discursif et humain que produit son message. Une pensée des catégories s’est installée : d’une part il y a le peuple en grogne ou en révolte, plongé dans l’incertitude d’un avenir laborieux ou non, dans l’incertitude d’envisager ou non sa retraite, l’avenir des enfants, dans l’incertitude donc, non plus seulement d’un bonheur possible, mais d’une survie possible. Dans le grand moteur de la calculatrice tout devient possible sans que ces possibilités ne soient systématiquement des opportunités : tout et son contraire donc. D’autre part, il y a l’Etat vu à l’aune de la personnification et l’on pense d’abord, quand on entend « dépenses de l’Etat », aux  dépenses de la présidence, de la chancellerie ou du ministère selon les formes que prennent les régimes politiques européens. Ils, c’est-à-dire non pas « nous », le peuple, mais « ils » : ceux qui sont « au sommet » de l’Etat et que l’on assimile à l’Etat quand on entend « dépenses de l’Etat ». Ce sont « eux » qui dépensent ce que « nous » payons et cela devient insupportable quand ce que « nous » payons ne « nous » assure plus le bien communautaire.

Le clivage est consommé : il y a les payeurs d’une part et ceux qui dépensent, gâchent ou volent, d’autre part. Tout caricatural cela puisse-t-il sembler, c’est ainsi que cela est vécu dans la représentation collective et c’est ce sentiment insupportable d’être d’une certaine façon « volé » qui génère la violence qui désormais semble s’installer comme seule forme de discussion et de participation possible. L’unité de mesure à l’œuvre appliquée par les « payeurs » est la même que celle du quotidien, de la gestion ménagère familiale : faire attention, ne pas vivre au dessus de ses moyens, ne pas jeter l’argent par les fenêtres, etc.

Dans le jeu catégorial de la personnification, l’Etat devient celui qui ne sait pas gérer la bourse de la grande famille populaire et la personnification de l’Etat induit une représentation des dépenses considérées  comme dépenses privées, d’où le sentiment de vol. L’écart social affiché entre Madame ou Monsieur l’Etat et le petit peuple alimente la désapprobation et la révolte. C’est pour son propre compte que Madame ou Monsieur l’Etat dépense « notre » argent, l’argent qui doit normalement servir à la garantie d’un bien-être communautaire, argent qui doit être re-distribué donc, ce dont le peuple en révolte n’a désormais plus le sentiment.

Que devient le « nous » populaire et communautaire sinon une participation obligée au chiffre ? Ainsi le chiffre devient-il l’indicateur de l’humain : réduit ou en croissance. Il faut avoir peur ou se réjouir. Et l’annonce de la BBC ce matin, d’une réduction pour le budget 2012, de vingt milliards de livres des dépenses de l’Etat signifie une réduction de ce qui « nous » constitue essentiellement, annonce donc, d’une mise à mort symbolique.

Si la grande machine européenne ne donne plus de signe de vie de son ancrage social, l’Europe, il le semble bien, court à sa perte et les dégâts seront importants. Si les gouvernants assimilés aux gouvernements n’affichent pas une modestie de mise dans leur train de vie, alors, la violence n’a pas lieu de cesser puisqu’elle est alimentée par le sentiment d’injustice produit par le décalage entre ce qui est « donné » (payé et acheté) et ce qui est vendu (redistribué). Si l’humain ne refait pas surface dans le discours politique, alors, l’humain saura réclamer ses droits comme il a commencé de le faire lors des multiples émeutes qui se sont désormais inscrites dans l’histoire européenne. Rappelons encore, pour mémoire, que l’homme ne saurait s’assimiler à du numéraire ou être réduit à du numéraire faute de se sentir concerné, faute de se sentir impliqué et représenté, faute donc, d'exister.

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Samedi 21 mai 2011 6 21 /05 /Mai /2011 23:21

Communauté : Comprendre la Barbarie

Le moment que Monsieur Strausskahn a passé ou n’a pas passé dans la chambre d’un hôtel de New York avec une employée est désormais devenue une « affaire ». On parle très vite dans les médias de l’Affaire Strausskahn pour ne plus employer que ses initiales DSK. Tout le monde sait dès lors de quoi il est parlé et le code est posé ferme sur le sol linguistique. On parle alors de l’affaire DSK, de ce que risque DSK, de l’avenir de DSK, de la peine encourue par DSK, de la libération de DSK. On parlera plus tard de « la femme de chambre », la dénommant par sa fonction, précisant qu’elle est mère-célibataire, que son frère est son ami, etc. etc.

Les journaux d’Outre-Atlantique se déchaînent et les journalistes américains et anglo-saxons ne comprennent pas pourquoi des voix en France soutiennent Monsieur Dominique Strauss-Kahn par delà l’acte qu’il a commis ou n’a pas commis.

J’assistais au mois d’octobre 2010 aux Rendez-vous de l’histoire à Blois et le thème était précisément « Faire justice ». On se demandait alors autour d’une table ronde réunissant diverses personnalités dont des déportés de la seconde Guerre Mondiale, si l’on pouvait dire que l’on ait fait justice des camps nazis et si l’injustice pouvait ainsi se clore. Il me semble aujourd’hui, que ce « faire justice » s’invite au programme du déferlement médiatique qui sourd de cette affaire. En effet, si l’on ne peut que déplorer qu’une jeune femme de chambre ait été molestée, ou abusée et il faut le déplorer si cela s’est vraiment produit car c’est une existence à jamais brisée, on ne peut pas et on ne le fait pas en France, se réjouir du traitement que l’on fait de Monsieur Strauss Kahn. Il est assez saisissant que cette affaire ait même volé la vedette à une autre affaire qui elle aussi convoque un faire justice un peu discutable : l’affaire Ben Laden. Et l’on ne peut que constater que le sentiment du faire justice est radicalement différent en France et dans les institutions françaises et Outre-Atlantique.

Je reviens de ce pays que je trouve très intéressant et qui est aussi porteur d’une grande richesse culturelle et intellectuelle. Mais quand je suis arrivée, on fêtait littéralement sinon la mort du moins l’assassinat (s’agit-il d’autre chose tout légitime cela soit-il ?) de Ben Laden. J’avoue que j’étais un peu surprise que l’on puisse organiser des banquets ou des « parties » autour de l’assassinat de quelqu’un, cela soit-il l’ennemi public numéro 1.

A ce jour, le Time Magazine parle des mœurs des français qui acceptent tout à fait disons, la drague, le flirt non voulu ou la promotion canapé. Je pense profondément que les auteurs de ces articles n’ont pas compris que la Justice en France représentait un incontournable et qu’il n’est pas possible de faire justice soi-même. Je pense aussi que le déferlement médiatique et toutes les informations privées qui sont données et exposées sur la place publique relativement à l’adresse de Monsieur Strausskahn et de sa famille constituent la base d’une lapidation publique. Le peuple peut mettre symboliquement à mort une personne, et la rumeur, l’accusation, les attroupements massifs, le déferlement ne constitue rien d’autre qu’une lapidation sur la place publique. Il s’agit d’un faire justice publique pour quelqu’un dont on estime qu’il doit éprouver le mépris que le peuple a pour lui. Alors non, la France interdit de se faire justice soi-même et l’on n’a pas l’impression en France qu’il faille se réjouir de cet acharnement ou y prendre part. Seul le procès pourra faire justice. Seul le juge pourra faire justice mais notre culture ne nous permet pas de nous réjouir ou de prendre part au lynchage. A word to the wise !

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Cathy Leblanc

Maître de Conférences en Philosophie

Université Catholique de Lille

Responsable des Relations Internationales

de la Faculté de Théologie

et de l'IPSR

2005leblanc - Copie

 

 

 

 

 

 

Pour tout contact ou toute question :

cathy.leblanc2@wanadoo.fr

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  • : Cathy Leblanc
  • : philosophie souffrance linguistique Heidegger barbarie Littérature
  • : La philosophie peut parfois sembler déconnectée de la réalité et j'ai voulu construire ce blog en vue de montrer comment, à partir du monde vécu s'élabore un problème philosophique. Les articles proposés sont de petites tailles et facilement compréhensibles. Le thème qui les relie le plus souvent est l'un de mes thèmes de recherche : "la barbarie ou les dénis d'humanité", thème que j'ai abordé en premier lieu à partir de la problématique heideggerienne de l'être.
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A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Folio, 1989, p.58

Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.

Salon de lecture

Roman sur l'écriture de la mémoire :

Sorj Chalandon, La légende de nos pères, Paris, Grasset, 2009.

Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.

L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et  écouter le biographe, lui aussi mû par un récit... 

Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.

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