philosophie

Vendredi 30 décembre 2011 5 30 /12 /Déc /2011 17:09

Communauté : Comprendre la Barbarie

                L’année 2011 se termine avec une actualité préoccupante, une pauvreté croissante et des systèmes qui semblent engloutir ce que les systèmes présents possèdent encore d’humain. Il faudrait réfléchir sur l’autoritarisme des systèmes quand la gradation d’une autorité efface cette précieuse singularité dont Jean-Luc Nancy fait l’éloge et qui nous rappelle que nous ne sommes toujours identiques qu’à nous-mêmes quand bien même un dictateur (noter que le terme est rare au féminin, sic !) nous plongerait dans un tel pathos que nous le pleurerions en nombre à sa mort. Mais de nous demander si ces larmes là sont encore les larmes de la liberté ou si c’est encore, selon l’expression employée par Caroline Carlson dans son magnifique ouvrage sur l’éloquence des larmes, l’âme qui a le bonheur de pouvoir pleurer. Ce niveau d’atteinte de la personnalité reste très préoccupant et mérite qu’on le questionne et qu’on revisite la liberté à l’aune de cette atteinte là.

                Nous avons eu le plaisir au mois de mars de réfléchir sur le pardon et il semble que ce thème ait suscité beaucoup de questions, et que nous n’ayons pas non plus répondu à toutes les questions, naturellement. Aussi l’Université Catholique de Lille, organise-t-elle une session de réflexion en janvier sur les limites du pardon avec en vue, une attention toute particulière accordée à la mémoire et à la reconnaissance de la souffrance quand la souffrance vécue ne saurait être effacée. Les anciens déportés pourront s’en réjouir quand ils ont souvent, mais pas toujours, réagi de façon très nette face à la question du pardon. Il sera question, los de cette session de la notion de blessure.

                Je voudrais encore dire que j’ai été particulièrement touchée par le travail qui se fait à Weimar et par lequel on dénonce la barbarie mais qu’une question m’a particulièrement interpellée. Lors de la table ronde qui eut lieu en novembre, des germanophones ont posé une question essentielle et à laquelle il était vraiment délicat de répondre : les déportés sont-ils devenus sensibles à la langue allemande ? Il ne faut pas négliger le pathos du peuple allemand aujourd’hui et le sentiment de culpabilité que porte la troisième génération. Il est donc très urgent de resserrer les liens, c'est-à-dire d'avoir un programme davantage orienté vers l'apprentissage de l'allemand, soutenant davantage les Goethe Instituts, notamment mais pas seulement, et de travailler ensemble car cette culpabilité là est également une blessure. 

                Citephilo a pu conduire à une compréhension d’enjeux importants et ce grâce à la traduction magnifique d’Agnès Triebel qui était venue avec Floréal Barrier, ancien déporté de Buchenwald. (cf. archives sonores de citephilo). On aura également apprécié l’entretien avec Emmanuel Jaffelin venu parlé de… la gentillesse ! Le concept semble être dissonant avec l’actualité, c’est-à-dire s’il est essentiel. Parler de la gentillesse sur fond de guerre économique semble tellement dérisoire !

Voilà donc, ici et là, quelques unes des sollicitations qui nous ont été adressées et auxquelles nous avons pris  soin de répondre. Alors, me sera-t-il permis d’espérer que 2012 soit une année propice au tissage de la paix, au travail en commun, une année où les solidarités sauront être efficaces.

C’est dans cet esprit, très fidèles lecteurs et chers amis, que je vous adresse mes meilleurs vœux,

Bien à vous,

Cathy Leblanc.

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Mercredi 28 décembre 2011 3 28 /12 /Déc /2011 08:50

Communauté : Comprendre la Barbarie

Mes chers amis et très fidèles lecteurs,

Tout d'abord je vous remercie de l'intérêt renouvelé que vous témoignez à ce modeste blog et me tiens à votre disposition pour toute question. Le dernier article à propos de la résistance dans les camps a suscité un commentaire très élaboré et documenté de Madame Marie-France Reboul, aussi ai-je tenu à le faire figurer comme article et non comme simple commentaire. Madame Reboul me pardonnera de ne pas avoir publié toutes les photos mais le format de ces pages m'oblige à limiter le poids des articles. Nous reviendrons sur la réflexion portant sur la souffrance et la compréhension de la souffrance. Pour le moment, je vous souhaite une très bonne lecture. 

Bien à vous,

Cathy Leblanc

 

 

Résister par l’art dans le complexe concentrationnaire de

Buchenwald, Mittelbau-Dora et Kommandos

 

Marie-France REBOUL

2 arbre de Goethe René Salme (1) 

 

Au XXIème siècle, il est dit que nous allons passer de L’ère du témoin(1) celle des historiens. C’est sans compter les dessins faits par les déportés au cours de leur déportation, contemporains de celle-ci.

Trente artiste, 28 hommes, 2 femmes(2), ont dessiné dans le complexe de Buchenwald, sur 238 000 déportés hommes et 30 000 déportées femmes, presque tous des déportés résistants.

 

Que signifie l’acte de dessiner pendant la déportation ? Relève-t-il de l’art ? 0001Le petit camp en février 45 Taslitzky - Copie

 

Dessiner au camp pour témoigner et survivre ?

 

Les déportés étaient soumis à des épreuves communes : la faim, l’humiliation, les souffrances, la déshumanisation, la mort. Les dessins qu’ils ont réalisés sont pour beaucoup de l’ordre du témoignage et ils l’entendaient ainsi. Léon Delarbre, peintre résistant, « comprit tout de suite que son talent lui imposait un nouveau devoir. Il comprit qu’il devait tenter de rapporter un témoignage précis et objectif de cette vie monstrueuse et incroyable, pour que ses croquis sur le vif pussent fixer l’empreinte irréfutable d’une barbarie à ce jour sans exemple » témoigne Pierre Maho, son camarade de déportation à Dora.

Ces dessins sont des « j’accuse » visuels ce qui explique qu’ils soient soutenus par la résistance intérieure du camp de Buchenwald mais ils ne sont pas réductibles à la seule dimension de témoignage.

 

Dessiner est une réaction personnelle, une nécessité intérieure pour maintenir un lien avec son identité : «  je suis dessinateur, peintre et non le matricule x ; je dessine et je laisse une trace de moi-même qui me survivra même si je péris. » Dessiner est une résistance spirituelle contre la déshumanisation, un moyen de survivre. On peut penser que cette activité a aussi un effet cathartique : les déportés dessinateurs ont besoin d’exprimer la peur et la douleur pour prendre une distance par rapport à la réalité.

 

Les sujets représentés

 

42Conversation dans le block 34, Boris Taslitzky (1)Les dessinateurs représentent le camp mais surtout la vie dans les blocks, les repas, les conversations, le sommeil dans les châlits, l’infirmerie, les activités des dimanches après-midi, les latrines, lieu de rencontre, mais également le travail, à la carrière de Buchenwald (Favier) par exemple, dans le tunnel de Dora (Delarbre). Des fresques ont également été peintes sur certains blocks à la demande des kapos comme à Ellrich.

Les dessins les plus nombreux sont les portraits des camarades, échange vital pour le dessinateur - pour moi, vivre c’est dessiner disait Taslitzky - et pour le sujet car son portrait était la possibilité de laisser une trace. En échange, on nous offrait une pincée de tabac, ou une cigarette, ou une poignée de main, écrivit Favier(3). Le regard de l’autre, le dessinateur, rend au dessiné son essence humaine : il n’est plus un numéro matricule, ein stück.

Le sujet dominant est donc l’homme, l’homme survivant mais aussi l’homme mort. Léon Delarbre a représenté des scènes de pendaison, Schulz des scènes de torture.

A la Libération, nombreux sont les dessinateurs qui ont représenté les tas de cadavres devant le four crématoire. Volonté de représenter les morts pour leur donner une sépulture quand les nazis, après avoir brûlé les livres, brûlaient aussi les hommes signifiant « ils n’ont jamais existé » ; volonté de rappeler que le corps était le seul lieu de la douleur, de la mémoire de cette douleur.

 

Art ? 29Portrait de Boris Taslitzky par Jefimenko (1)

 

Pour les dessinateurs, il s’agit bien de faire un dessin artistique. Ecoutons Boris Taslitzky  il ne peut pas venir à l’esprit d’un artiste normalement constitué de dire « aujourd’hui, je fais un dessin de témoignage » et puis une autre fois « je fais un dessin plus artistique ». Il parle de son regard « émerveillé »(4) lorsqu’il découvre le petit camp à son arrivée « une véritable Cour des miracles comme au Moyen-Âge »(5) en raison de la couleur et du caractère hétéroclite des vêtements (il y a des annotations de couleurs sur ces croquis comme sur ceux de Fosty, Goyard et Favier). « L’horreur peur avoir une beauté plastique »(6) ajoute-t-il comme le peintre Music, déporté à Dachau, parle de « la révélation soudaine d’une beauté tragique »(7) face aux cadavres empilés. Pour eux, le vécu est un objet de beauté qu’ils cherchent à transmettre en provoquant un choc émotionnel. 50 Le revier, Henri Pieck

 

Opposer témoignage et art n’a pas de sens. Tous les artistes sont des témoins. Rappelons-nous Goya écrivant sur un dessin de Les horreurs de la guerre « yo le he visto » (je l’ai vu) avec la différence que Goya était un témoin extérieur tandis que les dessinateurs déportés éprouvaient dans leur chair et leur esprit ce qu’ils représentaient.

 

On ne peut pas dire qu’il y a un art concentrationnaire en soi, mais qu’il y a autant de rendus des camps qu’il y a d’auteurs. Ces œuvres clandestines sont à la fois des objets matériels,  presque des reliques.

Herbert Sandberg, déporté dessinateur, se résigne à l’impuissance de l’art quant à la représentation de la déportation « gravées dans la pierre, dessinées ou écrites, les représentations données du camp ne montreront jamais qu’un minuscule fragment de  l’évènement monstrueux, elles ne seront que des exemples, que des images, des instantanés ou des échantillons de l’enfer qui s’est déroulé pendant dix ans.»

Nous nous retrouvons ici devant le sentiment éprouvé par les déportés rescapés : nul autre qu’un déporté peut comprendre ce que fut la déportation. Mais ces œuvres artistiques sont susceptibles de toucher les non-déportés pour leur faire, au moins, ressentir ce que fut un camp nazi. 35 L'appel, au fond le crématoire, Goyard (1)

Représentations plastiques, elles sont indispensables pour aborder la déportation, elles sont un cri de l’art pour «  restituer l’impossible figuration de l’horreur ».(8)

Chaque dessin ou peinture renvoie à une chose infinie, ouverte. Au-delà se trouve ce qui n’est pas montré.   Je vous laisse écouter le cri du déporté.

 

 

Hurlement 001

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

                                                  


 

 

 

 

 
Légende des photos :
1. L'arbre de Goethe, René Salme
2. Le petit camp en février 1945, Taslitzky
3. Conversation dans le bloc 34, Taslitzky
4. Portrait de Boris Taslitzky, Jefimenko
5. Le Revier, henri Pieck
6. L'appel, au fond le crématoire, Goyard
7. Le hurlement, Konieckzny

Notes :

1) L’ère du témoin, Annette Wieviorka, Hachette Littératures, Pluriel, 1998.

2) Chiffres donnés par la Dr Donja Staar, responsable du département Art, au mémorial de Buchenwald.

3) Auguste Favier, préface à Buchenwald, scènes prises sur le vif des horreurs nazies, Lyon, Imprimerie artistique en couleurs, 1946.

4) L’atelier de Boris, film de Christophe Cognet

5) ibid

6) ibid

7) Jean Clair, La barbarie ordinaire, Music à Dachau, Gallimard 2001, page 32.

8) Christophe Cognet

 

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Cathy Leblanc

Maître de Conférences en Philosophie

Université Catholique de Lille

Responsable des Relations Internationales

de la Faculté de Théologie

et de l'IPSR

2005leblanc - Copie

 

 

 

 

 

 

Pour tout contact ou toute question :

cathy.leblanc2@wanadoo.fr

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  • : Cathy Leblanc
  • : philosophie souffrance linguistique Heidegger barbarie Littérature
  • : La philosophie peut parfois sembler déconnectée de la réalité et j'ai voulu construire ce blog en vue de montrer comment, à partir du monde vécu s'élabore un problème philosophique. Les articles proposés sont de petites tailles et facilement compréhensibles. Le thème qui les relie le plus souvent est l'un de mes thèmes de recherche : "la barbarie ou les dénis d'humanité", thème que j'ai abordé en premier lieu à partir de la problématique heideggerienne de l'être.
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A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Folio, 1989, p.58

Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.

Salon de lecture

Roman sur l'écriture de la mémoire :

Sorj Chalandon, La légende de nos pères, Paris, Grasset, 2009.

Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.

L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et  écouter le biographe, lui aussi mû par un récit... 

Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.

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