Tout d'abord je vous remercie de l'intérêt renouvelé que vous témoignez à ce modeste blog et me tiens à votre disposition pour toute question. Le dernier article à propos de la résistance
dans les camps a suscité un commentaire très élaboré et documenté de Madame Marie-France Reboul, aussi ai-je tenu à le faire figurer comme article et non comme simple commentaire. Madame
Reboul me pardonnera de ne pas avoir publié toutes les photos mais le format de ces pages m'oblige à limiter le poids des articles. Nous reviendrons sur la réflexion portant sur la
souffrance et la compréhension de la souffrance. Pour le moment, je vous souhaite une très bonne lecture.
Résister par l’art dans le complexe concentrationnaire de
Buchenwald, Mittelbau-Dora et Kommandos
Marie-France REBOUL
Au XXIème siècle, il est dit que nous allons
passer de L’ère du témoin(1) celle des historiens. C’est sans compter les dessins faits par les déportés au
cours de leur déportation, contemporains de celle-ci.
Trente artiste, 28 hommes, 2 femmes(2), ont dessiné dans le complexe de Buchenwald, sur 238 000 déportés hommes et 30 000 déportées femmes, presque tous des déportés
résistants.
Que signifie l’acte de dessiner pendant la
déportation ? Relève-t-il de l’art ?
Dessiner au camp pour témoigner et survivre ?
Les déportés étaient soumis à des épreuves
communes : la faim, l’humiliation, les souffrances, la déshumanisation, la mort. Les dessins qu’ils ont réalisés sont pour beaucoup de l’ordre du témoignage et ils l’entendaient ainsi.
Léon Delarbre, peintre résistant, « comprit tout de suite que son talent lui imposait un nouveau devoir. Il comprit qu’il devait tenter de
rapporter un témoignage précis et objectif de cette vie monstrueuse et incroyable, pour que ses croquis sur le vif pussent fixer l’empreinte irréfutable d’une barbarie à ce jour sans
exemple » témoigne Pierre Maho, son camarade de déportation à Dora.
Ces dessins sont des « j’accuse »
visuels ce qui explique qu’ils soient soutenus par la résistance intérieure du camp de Buchenwald mais ils ne sont pas réductibles à la seule dimension de témoignage.
Dessiner est une réaction personnelle, une
nécessité intérieure pour maintenir un lien avec son identité : « je suis dessinateur, peintre et non le matricule x ; je dessine et je laisse une trace de moi-même qui me
survivra même si je péris. » Dessiner est une résistance spirituelle contre la déshumanisation, un moyen de survivre. On peut penser que cette activité a aussi un effet cathartique : les
déportés dessinateurs ont besoin d’exprimer la peur et la douleur pour prendre une distance par rapport à la réalité.
Les sujets représentés
Les
dessinateurs représentent le camp mais surtout la vie dans les blocks, les repas, les conversations, le sommeil dans les châlits, l’infirmerie, les activités des dimanches après-midi, les
latrines, lieu de rencontre, mais également le travail, à la carrière de Buchenwald (Favier) par exemple, dans le tunnel de Dora (Delarbre). Des fresques ont également été peintes sur certains
blocks à la demande des kapos comme à Ellrich.
Les dessins les plus nombreux sont les portraits des
camarades, échange vital pour le dessinateur - pour moi, vivre c’est dessiner disait Taslitzky - et pour le sujet car son portrait était la
possibilité de laisser une trace. En échange, on nous offrait une pincée de tabac, ou une cigarette, ou une poignée de main, écrivit
Favier(3). Le regard de l’autre, le dessinateur, rend au dessiné son essence humaine : il n’est plus un numéro
matricule, ein stück.
Le sujet dominant est donc l’homme, l’homme
survivant mais aussi l’homme mort. Léon Delarbre a représenté des scènes de pendaison, Schulz des scènes de torture.
A la Libération, nombreux sont les dessinateurs
qui ont représenté les tas de cadavres devant le four crématoire. Volonté de représenter les morts pour leur donner une sépulture quand les nazis, après avoir brûlé les livres, brûlaient
aussi les hommes signifiant « ils n’ont jamais existé » ; volonté de rappeler que le corps était le seul lieu de la douleur, de la mémoire de cette douleur.
Art ?
Pour les dessinateurs, il s’agit bien de faire un dessin
artistique. Ecoutons Boris Taslitzky il ne peut pas venir à l’esprit d’un artiste normalement
constitué de dire « aujourd’hui, je fais un dessin de témoignage » et puis une autre fois « je fais un dessin plus
artistique ». Il parle de son regard « émerveillé »(4) lorsqu’il découvre le
petit camp à son arrivée « une véritable Cour des miracles comme au
Moyen-Âge »(5) en raison de la couleur et du caractère hétéroclite des vêtements (il y a des annotations de couleurs sur ces
croquis comme sur ceux de Fosty, Goyard et Favier). « L’horreur peur avoir une beauté plastique »(6) ajoute-t-il comme le peintre Music, déporté à Dachau, parle de « la révélation soudaine d’une beauté
tragique »(7) face aux cadavres empilés. Pour eux, le vécu est un objet de
beauté qu’ils cherchent à transmettre en provoquant un choc émotionnel.
Opposer témoignage et art n’a pas de sens. Tous
les artistes sont des témoins. Rappelons-nous Goya écrivant sur un dessin de Les horreurs de la guerre « yo le he visto » (je l’ai vu)
avec la différence que Goya était un témoin extérieur tandis que les dessinateurs déportés éprouvaient dans leur chair et leur esprit ce qu’ils représentaient.
On ne peut pas dire qu’il y a un art
concentrationnaire en soi, mais qu’il y a autant de rendus des camps qu’il y a d’auteurs. Ces œuvres clandestines sont à la fois des objets matériels, presque des reliques.
Herbert Sandberg, déporté dessinateur, se
résigne à l’impuissance de l’art quant à la représentation de la déportation « gravées dans la pierre, dessinées ou écrites, les représentations données du camp ne montreront jamais qu’un
minuscule fragment de l’évènement monstrueux, elles ne seront que des exemples, que des images, des instantanés ou des échantillons de l’enfer qui
s’est déroulé pendant dix ans.»
Nous nous retrouvons ici devant le sentiment
éprouvé par les déportés rescapés : nul autre qu’un déporté peut comprendre ce que fut la déportation. Mais ces œuvres artistiques sont susceptibles de toucher les non-déportés pour leur
faire, au moins, ressentir ce que fut un camp nazi.
Représentations plastiques, elles sont indispensables pour
aborder la déportation, elles sont un cri de l’art pour « restituer l’impossible figuration de l’horreur ».(8)
Chaque dessin ou peinture renvoie à une chose
infinie, ouverte. Au-delà se trouve ce qui n’est pas montré. Je vous laisse écouter le cri du
déporté.
1. L'arbre de Goethe, René Salme
2. Le petit camp en février 1945, Taslitzky
3. Conversation dans le bloc 34, Taslitzky
4. Portrait de Boris Taslitzky, Jefimenko
5. Le Revier, henri Pieck
6. L'appel, au fond le crématoire, Goyard
7. Le hurlement, Konieckzny
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