philosophie

Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 09:31

Communauté : Comprendre la Barbarie

 

« Indésirables »

Il est bien singulier que les concepteurs des boîtes mail aient pensé à la catégorie « indésirables » : les publicités, les spams, les lettres souhaitant nous mettre au courant de dangers politiques, les appels de personnalités inconnues de l’autre bout du monde nous requérant l’usage d’un compte en banque où ils pourraient déposer un héritage menacé par une guerre civile ou autre, etc. etc. Il est difficile de dresser une typologie tant les envois dans cette partie de la boîte mail deviennent nombreux. On les nomme « indésirables ».

Et c’est bien une catégorie cérébrale qui pourrait jeter les indésirables dans une petite boîte sans importance, dont nous aurions besoin quand nous lisons, dans l’actualité tout ce qui vient ravager notre monde : la guerre économique, menace de toutes les menaces et dont on nous rabat les oreilles à longueur de journée, les agressions de tous genres, les scandales politiques, etc. etc. et, cerise sur le gâteau, des faits qui, il y a encore quelques années auraient été classés dans la catégorie « science fiction ».

Je lisais ainsi hier, sur ma page d’accueil « orange », qu’un laboratoire néerlandais avait mis au point une souche de virus bien plus dangereuse que tout ce que l’on connaît jusqu’à maintenant, y compris l’anthrax. Cette fois, semble-t-il , nous avons atteint les sommets de l’indésirables et de la menace.

On ne devrait donc plus parler d’information, là où le terme information devrait être neutre et proposer aussi des faits qui viennent montrer le progrès de nos civilisations. Mais au lieu de cela, les dites informations relatent irrémédiablement quelque chose qui pourrait s’appeler « nouvelles menaces » ou « les nouvelles menaces du jour ».

Je m’interroge depuis un certain temps sur cette tonalité de l’information, du monde ambiant vu comme menace ou danger et je me demande pourquoi il semble si facile à l’homme de développer son propre pouvoir de destruction. Cela incombe-t-il à la nature humaine de pourvoir à sa fin ? Une autre façon de poser la question serait de dire : « Pourquoi nous intéressons-nous tant à ce qui est indésirable quand pourtant nous avons à portée de main, de quoi construire un monde désirable qui viendrait flatter notre humanité et serait source de bonheur ? » En d’autres termes : de quoi notre monde manque-t-il pour vouloir construire du désirable ?

On pourrait alors imaginer une nouvelle catégorie dans notre boîte mail, la catégorie du désirable : on y rangerait les bonnes nouvelles, les encouragements, toutes les informations qui nous facilitent la vie et l’action, toutes les informations qui montreraient la bonne volonté des uns et des autres à rendre le monde simplement plus vivable.

De quel type d’éducation a-t-on besoin pour s’orienter dans cette direction ? Comment lutter contre ce qui s’apparente à une paranoïa ambiante et grandissante, à juste titre, d’ailleurs puisque ces menaces sont réelles, en termes d’éducation ? J’avais proposé, il y a quelque temps, un billet sur le thème de l’éducation du citoyen et il me semble aujourd’hui urgent de veiller à développer au sein de notre communauté humaine, l’espace du désirable.

En effet comment est-il possible d’espérer réussir quand déjà, par la tonalité dispensée par l’information, nous faisons le deuil de ce que nous sommes en droit de vouloir désirer et de pouvoir obtenir ? Ne devons-nous pas veiller avant toute chose à préserver notre volonté du désirable, c’est-à-dire notre volonté de désirer pour nous donner les moyens de construire un monde meilleur ? Comment penser une telle éducation ?

Le débat est ouvert.

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Samedi 10 décembre 2011 6 10 /12 /Déc /2011 11:32

Communauté : Comprendre la Barbarie

 

Nous avons longuement réfléchi à ce qui constitue la vérité : l’adéquation parfaite entre deux choses, la réponse logique à une question, et, ce qui nous a paru le plus important et intéressant à la fois : le sentiment profond que l’on a de ce qui est vrai et qui indique la vie authentique.

Les exercices spirituels tels qu’ils sont pratiqués dans la Grèce antique, notamment, conduisent à une connaissance toujours meilleure au fur et à mesure qu’ils sont pratiqués, de l’intériorité. Ils m’amènent à savoir si ce que j’éprouve est conforme ou en écho à mon essence. En ceci, nous avons dit qu’ils appartenaient sans doute davantage au champ de l’ontologie ou de la psychologie, qu’au champ de l’éthique qui repose sur une norme et met en œuvre d’autres mécanismes. Non que l’éthique soit essentielle mais la connaissance de soi n’apparaît pas d’abord comme une chose éthique. Elle est d’abord psychologique et ontologique.

C’est pour cette raison, que Lacan dès le début de son séminaire de 1956 précisera qu’en matière de psychanalyse, on ne doit pas juger. Le jugement moral n’est pas du même ordre que la sensibilité, ce qui amène l’un à vibrer pour une chose, l’autre à vibrer pour une autre. L’écoute du monde, de son intelligence nous amène à construire un sens qui est adapté à notre sensibilité, à notre pouvoir de connaître (pour reprendre un terme kantien), à nos attentes aussi.

Alors, nous nous sommes demandé si ce sentiment profond et intense que l’on a de ce qui est vrai et qui nous guide dans la vie authentique est de l’ordre d’une croyance. Si Descartes soutenait dans les méditations métaphysiques que nos sens peuvent nous tromper, et en venait ainsi à l’argument du rêve : qu’est-ce qui me prouve que je suis bien dans la réalité et pas dans un rêve ?, la conclusion à laquelle il aboutit est encore d’ordre sensible : c’est l’intensité de ce sentiment, qu’il nommera « la certitude sensible », qui indique la vérité. L’intensité du sentiment du vrai devient le signe de sa présence. La vérité serait donc bien d’abord l’affaire de la sensibilité et ne serait pas complètement étrangère sinon à la croyance, du moins à la notion d'adhésion.

La preuve d’une situation inauthentique est alors le résultat d’un ressenti ou d’un intuitionner  qui a ouvert tout au long du XXème siècle sur le thème de l’errance métaphysique ou de la désolation (cf. aussi chez Heidegger la notion de dévastation). L’inauthenticité reste principalement responsable de la rupture du sens et probablement qu’il conviendrait, dans tout le travail sur la déportation d’analyser les modalités de rupture du sens quand l’emprisonnement constitue fondamentalement une violation, une privation et une destruction du sens.

A titre de remarque, je préciserai encore qu’un étudiant qui suit un chemin qu’on lui prescrit ou qu’il se sent contraint de choisir et auquel il ne sent pourtant pas destiné est plongé malgré lui dans une situation elle aussi inauthentique qui ne peut mener au succès. Peut-être le problème de l’alcoolisme chez les jeunes est-il à relier partiellement à cette absence de cohérence.

Et il faudrait s’interroger sur les séquelles produites par le mépris qui est à l’œuvre depuis bien des années maintenant, vis-à-vis du travail dit « manuel ». Je suis toujours tellement désolée de voir des étudiants, des étudiantes arborer leur inscription universitaire sans avoir pour cela de motivation et quand pourtant ces mêmes étudiants possèdent des dons qui les amèneraient à développer toute leur créativité et à entrer dans la vie active avec un projet authentique et toutes les garanties du succès.

Il convient alors de se demander quel est le rôle de la raison dans ce cheminement vers la vérité, vers cette certitude sensible, le sentiment profond et intense du vrai. Si le sens est guidé par les sens, par la sensibilité, c’est certainement la raison qui permet à la conscience de se diriger vers lui. Et c’est là tout l’enjeu d’une éducation véritable et désintéressée, d’une éducation ferme mais sans emprise, d’une éducation ouverte mais soucieuse de construire la constante cohérence d'une mesure prise entre l'objectif proposé et les dispositions à portée de main.

La philosophie moderne, mais aussi la philosophie antique évoquent la ruse de la raison car si la raison peut être toute puissante, encore qu’il soit nécessaire de reconnaître la prédominance du sens et de son paradigme, c’est encore la raison qui peut construire, avec toute l’intelligence qu’elle possède, une vision du vrai ou une illusion du vrai. Ceci nous amène à poser de nouveau la question de la certitude sensible : comment notre capacité à éprouver ce sentiment profond et intense de la vérité peut-elle nous aider à éviter la ruse de la raison ?

Là encore, je dirais que l’épreuve de l’inauthenticité ne peut conduire à ce qui résulte du constat dressé par la certitude sensible et dont le signe manifeste est la Joie.

Pour reprendre l’exemple de l’étudiant que je prenais tout à l’heure, l’illusion ne dure qu’un temps. Si l’on peut être fier d’avoir sa carte et de s’être dirigé, dans un contexte donné et pour des raisons diverses, étrangère à sa volonté propre, dans une voie intellectuelle quand cette voie n’est pas nécessairement celle qui lui répond à ses aspirations profondes et surtout intimes, alors, ce n’est pas toute la force de la joie quiportera, mais l’effort constant, la peine, le labeur incessant, la peur de l’échec, la solitude, et des tonalités affectives très négatives. Je ne fais pas ici la critique de l’effort, il est nécessaire pour réussir et se dépasser, mais je souligne la conséquence de l’engagement dans une voix inauthentique qui ne serait pas le résultat d’un choix véritable. (Je m’inquiète aussi beaucoup du taux d’échec des étudiants à l’Université aujourd’hui).

Cette Joie là, la joie d’être dans sa voie, la joie d’être dans l’authenticité, de pouvoir vivre des choses profondes, et en éprouvant un constant plaisir, est à mes yeux essentielle car c’est une Joie qui se communique, qui se transmet, qui porte, qui permet la solidarité, qui permet le bien être ambiant, qui est à elle seule garante pour celui qui l’éprouve et pour ceux qui l’entourent, de possibilités et un bonheur décuplés. Elle seule peut permettre de transmettre ce qui transcende à ceux qu’elle peut toucher ou approcher.

On retrouve alors tout le sens de l’Ethique qui consiste à placer autrui dans l’idéalité de sa représentation et de lui faire le don de ce qu’il y a de plus noble, de plus beau, de plus précieux, de plus fort, c'est-à-dire aussi de ce qui transcende. Pouvoir transmettre ceci est une chance sans égale. Et constater que l'on touche alors, par ce don de cela qui nous trancende et nous comble nous-même de joie, constater le bonheur de ceux qui le reçoive, c'est alors vivre dans un monde merveilleux et avoir la grâce de pouvoir le partager.

                                                                *      *      *

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Cathy Leblanc

Maître de Conférences en Philosophie

Université Catholique de Lille

Responsable des Relations Internationales

de la Faculté de Théologie

et de l'IPSR

2005leblanc - Copie

 

 

 

 

 

 

Pour tout contact ou toute question :

cathy.leblanc2@wanadoo.fr

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Présentation

  • : Cathy Leblanc
  • : philosophie souffrance linguistique Heidegger barbarie Littérature
  • : La philosophie peut parfois sembler déconnectée de la réalité et j'ai voulu construire ce blog en vue de montrer comment, à partir du monde vécu s'élabore un problème philosophique. Les articles proposés sont de petites tailles et facilement compréhensibles. Le thème qui les relie le plus souvent est l'un de mes thèmes de recherche : "la barbarie ou les dénis d'humanité", thème que j'ai abordé en premier lieu à partir de la problématique heideggerienne de l'être.
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Clin d'oeil...

A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Folio, 1989, p.58

Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.

Salon de lecture

Roman sur l'écriture de la mémoire :

Sorj Chalandon, La légende de nos pères, Paris, Grasset, 2009.

Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.

L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et  écouter le biographe, lui aussi mû par un récit... 

Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.

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