Rencontre avec Monsieur Marchand.
Vendredi 25 septembre 2009 : j'ai rendez-vous avec Monsieur Marchand cet après-midi pour parler de la traduction d'un livre sur les camps de concentration. L'aventure commence. Je viens d'être nommée Maître de Conférences à l'Université Catholique de Lille et désormais je vais pouvoir me réaliser pleinement dans mon travail de recherches. Je n'ai pas si tôt signé le contrat qu'une grande aventure commence. Elle trouve sa source dans deux articles que j'avais composés pour le séminaire de Nora Dei Cas, il y a deux ans, à propos de la barbarie et un autre article rédigé pour mon centre de recherches en phénoménologie et herméneutique à l'Université Catholique de Paris. Ma question était alors de savoir s'il était envisageable d'admettre en herméneutique un sens du mot comprendre qui soit partagé avec le domaine éthique. La proximité de la problématique heideggerienne de l'être et de l'abîme que côtoie l'homme souffrant m'apparaît de plus en plus confirmer cette perspective d'approche.
La philosophie n'est pas seulement pour moi une discipline théorique. Elle comporte un ancrage dans la vie elle-même et je suis convaincue de la nécessité de toujours prendre la mesure de la pensée avec le monde réel, cette pensée soit-elle abstraite. Cet ancrage, je l'ai souvent trouvé dans la traduction et dans toutes les questions qu'elle suscite.
Cette fois, la traduction de l'ouvrage sur les camps de concentration m'amène à rencontrer des membres de l'association des anciens déportés de Mauthausen. Ce sont des gens d'origine ouvrière, qui n'ont pas nécessairement eu accès à une éducation bien longue mais qui sont passionnés et convaincus qu'avec le travail de mémoire qu'ils réalisent, ils contribuent à une certaine justice. C'est en tout cas, pour le moment et avant de les rencontrer, la manière dont je décrirais leur démarche. Monsieur Marchand m'a dit qu'il n'aimait pas lire mais sa femme lit pour lui et c'est un véritable savant sur la question des camps, leur origine, leur transformation. Rendez-vous après ma visite chez les Marchand.
A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que
le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des
Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture,
Paris, Folio, 1989, p.58
Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la
parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis
longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un
instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.
Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.
L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien
résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et écouter le biographe, lui aussi mû par un
récit...
Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.
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