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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 10:46

(sur la photo : les anciens déportés présents au congrès)         La barbarie, ennemie du sens

Le rôle essentiel que je suis invitée à tenir est celui de la traduction pour rien moins que l'un des anciens déportés encore, par bonheur, de ce monde : Ed. Carter-Edwards. Edward est canadien et à l'âge de vingt ans, il décide de s'engager dans les forces alliées, en juin 44, pour apporter tout son concours, offrir son aide, au prix de sa vie, pour la libération de l'humanité contre la barbarie nazie. Son avion est touché par un chasseur allemand et il parvient à sauter en parachute pour atterrir dans une forêt proche de Paris. Il ne faudra pas longtemps pour que Edward soit recueilli par la Gestapo, emmené à la prison de Frênes, traité comme un saboteur et emmené à Buchenwald. Oui, il n'a que vingt ans. Dans le camp on le surnommera du nom de "lustig" qui en allemand signifie "joyeux luron". Essentiellement enfui au plus profond de sa personnalité, un sens de l'humour lui vaudra certainement d'avoir su constamment se tenir en spectateur de son existence pour y trouver l'introuvable, la drôlerie au cœur de l'invivable, d'avoir pu survivre psychologiquement aux pires des événements.

C'est justement cette capacité à la distanciation non pas uniquement discursive mais plus généralement esthétique que l'on cherche à susciter chez les personnes qui souffrent d'un mal moral ou psychique et je citerai en la matière le travail accompli par Anne-Marie Dubois à l'hôpital Saint Anne de Paris. L'art devient alors le témoin, le récit, la possibilité de sortir du joug de l'événement et de le faire objet en se tenant là, comme sujet créateur.

C'est d'abord cette capacité qui m'a frappée chez Monsieur Carter. Son rire, son sourire et un inépuisable sens de l'humour.

Il me revient de "traduire" et ce terme prend un sens métaphysique. Il ne s'agit pas de transformer un discours, des propos prononcés dans une langue de départ vers un discours qui fait sens dans une langue d'arrivée mais de veiller à ce que l'expressivité, la profondeur, la chaleur qui s'exprimeront tout au long des ces trois inoubliables journées accompagnent constamment la systématique de traduction. Traduire l'humain : lutter constamment contre le dépouillement du sens dans ce qui pourrait avoir tout d'un exercice, rester à proximité sans peser, dans la légèreté sans oublier la gravité, dans la disponibilité sans épuiser.

Ma gratitude est grande à l'égard de l'Association française Buchenwald-Dora de m'avoir ainsi invitée à son congrès, de la confiance et de la gentillesse avec lesquelles j'ai été accueillie et le mot est faible. J'ai compris le sens du serment et il me revient maintenant la responsabilité de prendre part à cette lutte contre la barbarie et pour qu'elle ne recommence pas, en participant à la diffusion de ce qui s'est produit là, dans cet autre monde, celui de nos parents, de nos grands parents, lors de cette seconde guerre mondiale.

La haine n'a pas disparu : elle continue de frapper et nous devons rester vigilants. Monsieur et Madame Marchant l'on bien compris et c'est au quotidien qu'il faut montrer l'exemple de l'amour que l'on porte à son prochain, maintenir coûte que coûte le droit à la charité et à la solidarité.

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commentaires

Marie-France Reboul 06/10/2009 19:00


J'ai beaucoup apprécié ta présence à Dieppe et la complicité de ton rire avec celui d'Ed.Je me rappelle qu'un déporté m'a dit, un jour, "on riait aussi à Buchenwald". N'est-ce pas là le signe de
l'humanité que des hommes ont gardé dans l'horreur concentrationnaire, le signe de la résistance à la déshumanisation voulue par les nazis?
Marie- France Reboul


Cathy Leblanc 06/10/2009 22:02


Merci infiniment, Marie-France : ce fut pour moi un grand moment de bonheur, la fête de la vie, je crois surtout. Oui, tu as tout à fait raison de comprendre le rire comme signe de résistance. Il
est si puissant, si désarmant tout en étant un trésor d'humanité. Ed n'a pas cessé de me faire rire. La traduction simultanée implique une grande proximité qui va parfois jusqu'à la
télépathie (d'où notre fou-rire!) et il a introduit le rire dans cette proximité. Quel grand homme ! Quelle noblesse ! Marie-France, un grand grand merci à toi, à l'association. J'espère que
chacun est bien rentré et j'espère que tu as pu te reposer un peu !


Janine Grassin 06/10/2009 18:42


Le message que je viens de vous écrire a disparu.
Je vous y disais combien votre présence à Dieppe avait été lumineuse et combien nous serons tous heureux de vous revoir parmi nous.
Bonne semaine. Bien amicalement. Janine Grassin


Dominique Durand 06/10/2009 12:15


Faire vivre le souvenir de Buchenwald, de ses déportés et des raisons pour lesquelles ils ont été déportés est une des raisons de vivre de l'association. Mais l'association permet aussi aux
déportés par bonheur survivants, à leurs familles de se retrouver, d'échanger, de poursuivre la résistance qui les a entraînés vers les camps nazis et jouer un rôle dans la société actuelle, pas
seulement un rôle mémoriel. Vous avez compris cela. merci pour eux et pour nous et pour moi.