(sur la photo : les anciens déportés présents au congrès) La barbarie,
ennemie du sens
Le rôle essentiel que je suis invitée à tenir est celui de la traduction pour rien moins que l'un des anciens déportés encore, par bonheur, de ce monde : Ed. Carter-Edwards. Edward est canadien et à l'âge de vingt ans, il décide de s'engager dans les forces alliées, en juin 44, pour apporter tout son concours, offrir son aide, au prix de sa vie, pour la libération de l'humanité contre la barbarie nazie. Son avion est touché par un chasseur allemand et il parvient à sauter en parachute pour atterrir dans une forêt proche de Paris. Il ne faudra pas longtemps pour que Edward soit recueilli par la Gestapo, emmené à la prison de Frênes, traité comme un saboteur et emmené à Buchenwald. Oui, il n'a que vingt ans. Dans le camp on le surnommera du nom de "lustig" qui en allemand signifie "joyeux luron". Essentiellement enfui au plus profond de sa personnalité, un sens de l'humour lui vaudra certainement d'avoir su constamment se tenir en spectateur de son existence pour y trouver l'introuvable, la drôlerie au cœur de l'invivable, d'avoir pu survivre psychologiquement aux pires des événements.
C'est justement cette capacité à la distanciation non pas uniquement discursive mais plus généralement esthétique que l'on cherche à susciter chez les personnes qui souffrent d'un mal moral ou psychique et je citerai en la matière le travail accompli par Anne-Marie Dubois à l'hôpital Saint Anne de Paris. L'art devient alors le témoin, le récit, la possibilité de sortir du joug de l'événement et de le faire objet en se tenant là, comme sujet créateur.
C'est d'abord cette capacité qui m'a frappée chez Monsieur Carter. Son rire, son sourire et un inépuisable sens de l'humour.
Il me revient de "traduire" et ce terme prend un sens métaphysique. Il ne s'agit pas de transformer un discours, des propos prononcés dans une langue de départ vers un discours qui fait sens dans une langue d'arrivée mais de veiller à ce que l'expressivité, la profondeur, la chaleur qui s'exprimeront tout au long des ces trois inoubliables journées accompagnent constamment la systématique de traduction. Traduire l'humain : lutter constamment contre le dépouillement du sens dans ce qui pourrait avoir tout d'un exercice, rester à proximité sans peser, dans la légèreté sans oublier la gravité, dans la disponibilité sans épuiser.
Ma gratitude est grande à l'égard de l'Association française Buchenwald-Dora de m'avoir ainsi invitée à son congrès, de la confiance et de la gentillesse avec lesquelles j'ai été accueillie et le mot est faible. J'ai compris le sens du serment et il me revient maintenant la responsabilité de prendre part à cette lutte contre la barbarie et pour qu'elle ne recommence pas, en participant à la diffusion de ce qui s'est produit là, dans cet autre monde, celui de nos parents, de nos grands parents, lors de cette seconde guerre mondiale.
La haine n'a pas disparu : elle continue de frapper et nous devons rester vigilants. Monsieur et Madame Marchant l'on bien compris et c'est au quotidien qu'il faut montrer l'exemple de l'amour que l'on porte à son prochain, maintenir coûte que coûte le droit à la charité et à la solidarité.

A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que
le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des
Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture,
Paris, Folio, 1989, p.58
Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la
parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis
longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un
instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.
Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.
L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien
résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et écouter le biographe, lui aussi mû par un
récit...
Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.
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