Dimanche 29 juillet 2007 7 29 /07 /2007 11:38

"Corriger"
Cathy Leblanc


Corriger. Intervenir. S'infiltrer. Corriger. Biffer. Remplacer. Corriger. Redresser. Corriger. Violer. Altérer. Corriger. Etre sourd. Corriger. Remplacer. L'écriture peut être comparée au geste du sculpteur. Elle trouve son argile dans les mots, sa forme dans leur composition, son style dans leur concaténation. Ecrire, c'est donner à être et en cela, c'est un geste ontologique. J'écris, je forme un monde. Je ne fais pas seulement un monde mais je le forme et le mets en forme pour donner à mon lecteur de quoi y entrer, suivre le sens tout en l'élaborant lui aussi, et en sortir transformé. La correction portée à l'écriture devient alors une responsabilité. Elle touche le monde produit et affecte l'auteur d'un tel monde. La question devient celle du bien-fondé de la correction. Faut-il laisser être, laisser l'étudiant dans la faute, dans le défaut ou faut-il lui indiquer la voie pour un meilleur épanouissement, né d'une adéquation plus satisfaisante entre ce qui est ressenti et voulu être exprimé et ce qui est en fait exprimé et parfois frustrant, puisque n'atteignant pas la hauteur des sentiments ou des idées se bousculant aux portes du geste créateur ? Faut-il faire l'éloge de la maladresse et laisser autrui y habiter, se faire sinon une habitation, du moins une habitude du difforme, de l'informe ? Cette maladresse va-t-elle engendrer ce qui plus tard devient style ?
Nous pensons qu'une métaphore convient particulièrement à la correction : celle de la lessive. Quand j'ai porté mon chemisier une journée, je le lave pour qu'il garde son éclat et l'odeur du propre. Quand j'ai écris une page, je la relis, la reforme, la lave de ses erreurs pour en trouver la plus pure expression. J'agis de la même manière sur la page qu'autrui a écrit quand, forte du rôle que la société m'accorde, en tant que professeur, j'ai le droit et le devoir de guider mon étudiant vers une réalisation épurée de son expression. Mon action devient alors celle de l'amie. Je me place dans la proximité d'un auteur pour lui indiquer les erreurs. Corriger, c'est devenir proche mais c'est surtout dans l'entre-deux de cette proximité, faire surgir un dialogue, un questionnement fondateur et fondamental entre l'auteur et le correcteur. La correction, en ce sens ne saurait s'assimiler à la sanction. Corriger c'est devenir aussi l'auteur tout en se tenant dans la différence que la proximité, toute proche soit-elle, a institué. La distance de la proximité seule autorise la rature, la possibilité d'un "lis-tes-ratures", d'un littérateur.
Corriger. Revenir constamment sur soi-même comme un autre. Se dissocier. Se diviser. Regarder. Etre regardé par nulle autre que soi-même. Je donne et je reçois en même temps. Equilibre. Ce geste que je fais sur ma propre production comme si j'étais un autre, je l'ai acquis, je l'empreinte à celui qui m'a corrigée. La correction devient alors une culture de la différence, de la même manière que l'enfant chez Kant, bénéficie de ce que l'adulte sait se substituer ponctuellement à sa volonté pour vouloir ce qui est vraiment bon pour lui, en l'empêchant de céder aux tentations qui déformeraient ou altéreraient sa réalisation. Corriger. Eduquer. Garantir.
Quelle valeur accorder à ce perpétuel retour sur soi, sur autrui ? ou plutôt quelle valeur ne pas accorder ? La correction n'est pas sanction, avons-nous dit. Elle n'est pas un jugement moral. Elle n'est pas un retour sur la faute, mais une transformation de l'erreur par un savoir faire qui a "hérité" de corrections précédentes. Corriger. Remercier. La correction devient un acte de reconnaissance envers ceux qui ont transmis et pour ceux à qui l'on transmet.
 
Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire - Partager    
Retour à l'accueil

Cathy Leblanc

Maître de Conférences en Philosophie à
l'Université Catholique de Lille
Contact : cathy.leblanc2@wanadoo.fr
Snapshot-of-me-12-copie-1.png
Ceci est un blog de réflexion philosophique
non politique non activiste non engagé. Son
objectif de de faire prendre conscience des
risques qu'encourt notre société, de la
souffrance d'autrui, de l'éthique, de nos
responsabilités. J'ai souhaité qu'il soit lisible
par toute personne quelque soit son
appartenance politique, économique,
sociale, culturelle ou religieuse.

Derniers Commentaires

Présentation

  • : Cathy Leblanc
  • : philosophie souffrance linguistique Heidegger barbarie Littérature
  • : La philosophie peut parfois sembler déconnectée de la réalité et j'ai voulu construire ce blog en vue de montrer comment, à partir du monde vécu s'élabore un problème philosophique. Les articles proposés sont de petites tailles et facilement compréhensibles. Le thème qui les relie le plus souvent est l'un de mes thèmes de recherche : "la barbarie ou les dénis d'humanité", thème que j'ai abordé en premier lieu à partir de la problématique heideggerienne de l'être.
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Clin d'oeil...

A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Folio, 1989, p.58

Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.

Article en travail :

- La possibilité du pardon dans l'histoire

Salon de lecture

Roman sur l'écriture de la mémoire :

Sorj Chalandon, La légende de nos pères, Paris, Grasset, 2009.

Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.

L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et  écouter le biographe, lui aussi mû par un récit... 

Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.

Recherche

Calendrier

Juillet 2010
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés