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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 10:52

Il est tout sauf facile de saisir l’esprit d’un groupe, d’une communauté, a fortiori quand cette communauté est une communauté de souffrance. Dans mon dernier article, je posais la question de la différence entre les déportés de Mauthausen et ceux de Buchenwald, ce qui signifie : la communauté des anciens déportés de Mauthausen est-elle de nature différente de la communauté des anciens déportés de Buchenwald ?

Aux yeux de certains ces questions sembleront ridicules. Une association est une association, un déporté est un déporté. Non. Si nous voulons dans le travail de mémoire auquel nous prenons part et auquel ne prenons toujours qu’une part trop infime, tant la tâche est grande, respecter les personnes en leurs corps constitués, nous devons absolument respecter d’abord ce qui constitue l’intégrité d’une personne ou d’un groupe, à savoir sa « singularité». Ce n’est qu’en cela que notre approche pourra échapper à l’approche de masse qui elle aussi, si le système concentrationnaire avalait l’humain, est déshumanisante. Ne pas s’occuper de la singularité d’un groupe, c’est le menacer en tant que groupe ou que communauté constituée. Il faut donc se demander si le travail de mémoire, en ce sens, n’est pas la reconstitution continuelle d’un groupe. Je parle ici du travail de mémoire assuré par les déportés eux-mêmes mais aussi par ceux qui les entourent : leurs descendants proches et ceux que je nommerai « les personnes en sympathie ». En ce sens « tisser l’humain » prend une signification particulière qui n’échappe pas à un constant effort de compensation.

On peut donc essayer d’approfondir la question de cette singularité communautaire sur le postulat que nous venons d’exposer. Le groupe se compose alors de traits définitionnels qui se combinent. En voici quatre exemples :

-          Premier trait définitionnel : communauté de wagon et de destination. Le partage de la souffrance est de l’ordre de la connaissance par expérience du vivre, survivre ou mourir en tant que témoin, dans le wagon.

-          Second trait définitionnel : communauté de camp. La singularité communautaire s’appuie alors sur les moyens de survie dans des conditions précises et « données ».

-          Troisième grand trait définitionnel : communauté de libération. C’est un moment très important et qui fait référence à la manière dont le soulagement (pour ne pas parler de joie) s’est vécu communautairement. Chacun se regarde comme un homme sinon libre, du moins libéré. Chacun déplore communautairement le carnage.

Quatrième trait définitionnel : la communauté de récit post traumatique.

Il importe de prendre conscience qu’à chacune de ces étapes qu’il faudrait répertorier et étudier, les personnes font corps : corps psychique, moral, corps physique aussi vue la promiscuité qui régnait mais également l’intensité d’indignation qui s’établit entre les personnes vouées au même sort.

L’association des anciens déportés de tel ou tel lieu de torture, de déshumanisation, d’humiliation, lieu d’usure par excellence et dans son acception la plus concrète, s’apparente ainsi à une personne morale si bien qu’approcher telle ou telle association, c’est toujours approcher une personne morale et communautaire différente. Mais également éprouver ce qui fait corps de manière différente. C’est en tout cas ce que j’ai très fortement ressenti dans la proximité dans laquelle je me suis tenue vis-à-vis des anciens déportés de Mauthausen dont je faisais connaissance et par différence avec les anciens déportés de Buchenwald. La souffrance fut différente. Les expériences de survie et leurs conditions furent différentes. Le travail de réapprentissage de la vie fut différent. Si l’on peut poser certaines questions aux déportés de Buchenwald, on ne le peut pas nécessairement dans le cas des déportés de Mauthausen.

Tout ceci fait du travail de mémoire, un travail de détail, de cas par cas, un travail structuré et réparti. La somme des singularités auxquelles nous nous adressons et le désir de toujours n’envisager la singularité que comme élément d’un grand ensemble irréductible à sa fragmentation, constitue le respect fondamental.

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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