Mardi 10 janvier 2012 2 10 /01 /Jan /2012 11:21

Communauté : Comprendre la Barbarie

J’écoutais avant-hier France Inter et une émission qui s’insurgeait sur la manière dont une partie de la population en vient à considérer que l’autre partie « profite » de l’aide sociale. On entend effectivement souvent, maintenant les gens dénoncer l’intelligence de personnes qui savent profiter du système social. Petit à petit se monte une haine d’une partie de la population envers l’autre partie et j’ai très peur que cette haine ne s’assimile à un véritable racisme tout en donnant bonne conscience aux bien-pensants et aux bien-faisants, plongés dans une certaine forme de surdité.

Comment peut-on penser que des personnes prennent plaisir à aller manger aux Restos du Cœur ? Comment penser que des personnes prennent plaisir à devoir faire des démarches humiliantes pour recevoir quelques revenus quand elles ont pourtant des talents, des métiers, des demandes et espérances ? Quelle idée de l’altérité se fait-on en supposant qu’une telle attente puisse être celle de ces personnes ?

Mais il y a pire. On considère encore que les mendiants sont des voleurs et qu’il faut s’en méfier. On considère que ces roumains qui s’organisent comme ils le peuvent pour essayer de survivre et de se construire une existence possible sont des menaces. Même l’insigne pauvreté est stigmatisée et assimilée à de la menace.

Je ne dis pas que la pauvreté n’engendre pas la violence, mais si elle l’engendre c’est bel et bien qu’elle existe et que nous ne sommes pas capables d’y faire face. Je m’insurge contre cette indifférence qui fait que l’on puisse vivre au milieu d’un tel tableau, en faisant l’autruche et en prétendant que tout va bien ou en en appelant à la crise, responsable de tout.

Je suis allée faire une conférence à Dunkerque hier soir et avant d’arriver à l’Université du Littoral, je me suis trouvée face à face avec un grand navire du Seafrance, un navire que j’ai pris de nombreuses fois pour me rendre outre-manche.

Pourquoi manquons-nous tant de courage ? Pourquoi n’arrive-t-on pas à changer la donne ? Chacun s’accroche à ses positions par facilité, par habitude et acceptant les choses, nous finissons par faire taire en nous ce qui pourtant nous constitue et fragilisons ainsi, dans cette accommodatation,  l’humanité qui est en nous. N'est-ce pas là une forme de censure que nous lui imposons ?

Et si tel est le cas, je crains que la violence de cette censure du ne pas voir, ne pas entendre, n'endurcisse notre sensibilité là où c'est précisément la sensibilité qui nous permet de déployer dans la joie toute la générosité de notre être. 

Pourquoi le "ça" qui se dit en vient-il à pouvoir modeler une partie d'entre nous jusqu'à nous transformer en de bons petits soldats se conformant tout simplement à une norme arbitraire et privatrice d'humanité ?

J'ai parlé il y a quelque temps de l'éducation du citoyen. Plus que jamais la philosophie devient impérative car elle développe la prise de conscience. Rappelons que dans les régimes dictatoriaux, la philosophie est la première à être censurée et que la censure est la première forme de violence imposée à la liberté.

Comme le disait si bien Aristote, nous sommes des animaux qui possèdent langage et raison et la raison ne saurait s'actualiser sans le langage. Alors parlons, écrivons, et surtout éduquons !

 

 

 

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Commentaires

Bonjour Cathy,

Je suis roumaine et en ce qui concerne les mendiants roms (tziganes) avec des papiers roumains je ne peux pas être d'accord avec vous. Ils profitent bien du système et leur "plaisir" est de ne pas travailler, avec toutes les conséquences qu'il en dérive (vol inclus). Ils font la même chose chez nous et d'ailleurs en Roumanie on ne les considèrent pas comme des roumains, ils sont venus de l'Inde et leurs habitudes ressemblent beaucoup à ceux montrés dans le film "Slumdog millionaire". Bien sur qu'on ne peut jamais généraliser, il existe une partie d'entre eux qui veut changer mais justement que ceux qui veulent, réussissent. Et ce qui ce passe est qu'ensuite ils renient leurs origines roms pour ne pas être identifiés avec la masse de roms qui aiment bien vivre sans travailler.

Personnellement, j'ai parlé avec une partie de ceux qui se trouvent à Lille, et j'ai trouvé quelques vrais pauvres qui veulent s'en sortir honnêtement mais aussi des gens avec maisons en Roumanie (une pour chaque enfant), des voitures et des iPhones dans leurs poches et qui pourtant sont sur les rues pour mendier. Et d'ailleurs il serait intéressant venir en Roumanie pour regarder un peu des palais dorés (sans blague!)que des roms on pu faire construire avec l'argent mendié en Occident. Il y a une partie d'entre eux qui font ici du trafic avec les enfants, les femmes, les caravanes (les caravanes n'existant pas en Roumanie) et la liste peut être très longue. Heureusement que la police roumaine a commencé à travailler avec celle française à Paris, j'espère que ça va freiner un peu le phénomène en France dont nous, les roumains, on a honte. On a honte partout à cause d'eux. Mais peut-être ils vont commencer à comprendre que l'illégalité n'est pas un choix à faire.
La vérité n'est pas dans une extrême ou dans une autre, c'est très facile à les accuser tous en masse, mais c'est facile pareil à les excuser en masse.

Oui pour l'éducation mais sans tomber dans le piège des extrêmes.
Amitié,
Adriana.
Commentaire n°1 posté par Adriana le 10/01/2012 à 13h09

Bonjour Adriana,

Je vous remercie pour ce commentaire et je m'explique. Naturellement, il ne faut pas être naïf mais ce qui m'interpelle, c'est la haine que l'on génère vis à vis des personnes qui sont en fait en détresse, plutôt que d'essayer de les aider ou au moins d'avoir pitié. Il me semble problématique de pouvoir passer à côté de la misère sans même tressaillir et pire, en se disant que la misère nous menace.

Cathy

Réponse de Cathy Leblanc le 10/01/2012 à 14h41

Cathy Leblanc

Maître de Conférences en Philosophie

Université Catholique de Lille

Responsable des Relations Internationales

de la Faculté de Théologie

et de l'IPSR

2005leblanc - Copie

 

 

 

 

 

 

Pour tout contact ou toute question :

cathy.leblanc2@wanadoo.fr

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  • : Cathy Leblanc
  • : philosophie souffrance linguistique Heidegger barbarie Littérature
  • : La philosophie peut parfois sembler déconnectée de la réalité et j'ai voulu construire ce blog en vue de montrer comment, à partir du monde vécu s'élabore un problème philosophique. Les articles proposés sont de petites tailles et facilement compréhensibles. Le thème qui les relie le plus souvent est l'un de mes thèmes de recherche : "la barbarie ou les dénis d'humanité", thème que j'ai abordé en premier lieu à partir de la problématique heideggerienne de l'être.
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A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Folio, 1989, p.58

Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.

Salon de lecture

Roman sur l'écriture de la mémoire :

Sorj Chalandon, La légende de nos pères, Paris, Grasset, 2009.

Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.

L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et  écouter le biographe, lui aussi mû par un récit... 

Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.

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