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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 13:42

Cathy Leblanc

L’édition du samedi 29 décembre 2012 du journal « Le Monde » est particulièrement riche en ceci qu’elle montre les changements insensibles mais certains que nous sommes en train de vivre aux quatre coins de la planète. Face à ces changements multiples qui viennent petit à petit faire changer le visage et la personnalité du monde, de grandes questions se posent.

On nous parle du séquençage du génome humain. Nous pouvons donc désormais être « décodés », entièrement identifiés, par delà les mots que nous pouvons utiliser pour le dire. Il s’agit en fait davantage d’un décryptage que d’un décodage si bien que ce qui constitue le secret de ce que nous sommes, ou en tout cas d’une partie essentielle de ce que nous sommes : nos gènes, peut désormais être exposé à une pratique à laquelle nos sociétés occidentales s’adonnent avec des excès non dissimulés, à savoir l’évaluation. S’il devient désormais possible de prévenir les maladies, il devient désormais possible de construire une société signée Aldous Huxley et le débat sur l’eugénisme n’est pas prêt de se tarir. Cette pratique est un peu à l’image du pharmakon grec, qui est à la fois remède et poison. Remède et poison : la révolution industrielle, le communisme, mais aussi le national socialisme qui a commencé par rétablir la balance économique de l’Allemagne prisonnière de la crise économique de 29 et de la donne du Traité de Versailles. Remède et poison : la religion hors des limites de la simple raison. Remède et poison, le sur-développement du crédit. Dans tout ceci, le manque crucial est une notion qui était fondamentale en Grèce antique, celle de l’équilibre. Sous-jacente à tous les domaines de réflexion, l’équilibre produit la tempérance (Platon), la santé (Hippocrate), la justice (Aristote).

Mais a-t-on les moyens de veiller tout particulièrement sur l’équilibre ? L’éducation veille-t-elle aujourd’hui à enseigner cette valeur et la manière de la vivre ou de l’appliquer ? La notion d’équilibre fait-elle partie de la conscience contemporaine ? On pourrait répondre que oui, tant l’équilibre économique est présent dans le discours d’actualité. Le problème est qu’il est tellement présent qu’il n’incarne plus l’équilibre. L’économie est devenue l’étalon par rapport auquel faire ses choix. Elle est essentielle puisqu’elle permet la répartition des richesses de la planète et le fonctionnement du commerce, mais n’oublie-t-on pas les biens de l’esprit, de la culture, de l’art ? On parle de la balance commerciale mais on ne parle pas de niveaux de débats. Il n’y a d’ailleurs aucun indicateur pour cela.

L’évaluation est donc aussi une affaire d’économie. Souvenons-nous du sens de ce terme « économie » que l’on peut utiliser dans une expression peu usitée pourtant : « l’économie d’une pensée », qui signifie la manière dont elle est constituée et répartie. Aujourd’hui le sens chiffré de l’économie est devenu l’unique sens qu’elle porte. Pourquoi cet attrait pour le chiffre aujourd’hui ? Pourquoi cette quasi-obsession de l’évaluation ? Il faut tout évaluer et faire des bilans de tout si bien que plus rien n’est gratuit. Derrière cette disparition de la gratuité, c’est aussi paradoxalement la valeur ajoutée qui disparaît : ce que l’on ne peut mesurer. On peut alors finalement se demander si notre société ne manque pas de confiance si bien que l’équation fait se rencontrer le chiffre d’un côté et l’indice de confiance de l’autre : plus on évalue, moins fait confiance. On pourrait dire les choses autrement : plus on évalue, moins on laisse de liberté à l’initiative personnelle si bien que les savoirs personnels deviennent des savoirs communautaires et que la notion de création, d’originalité, et même de personnalité reculent devant des absolus surévaluant le fonctionnement du groupe. Et petit à petit, on configure le groupe comme on configure un ordinateur. Peut-être même, l’ordinateur et son fonctionnement sont-il la clé de nos nouvelles représentations et des nouveaux fonctionnements institutionnels. On est aussi à proximité du couple conceptuel local/global qui trouve à se vivifier en essayant de transposer le global au niveau du local, le local étant toujours davantage à proximité de la personne que le global, dans l’ordre duquel la personne devient un individu.

De l’évaluation, qui tient de l’approche globale et a pour effet de ramener le local au niveau du global, nous pourrons dire qu’elle institue une distance vis-à-dire de la personnalité et que par suite, la notion de personnalité s’efface au profit de l’adaptabilité dans l’ensemble global. Mais alors à quel besoin métaphysique correspond pour l’humain, le fait de se diriger vers d’adaptabilité de groupe ? Souffre-t-on d’un manque crucial de cohésion ? Quel remède le global constitue-t-il ?

 

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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commentaires

Bernard Bourel 02/01/2013 17:50

Je ne reviendrai pas sur les intentions d’équilibre économique, de répartition des richesses… et autres intentions affichées, auxquelles d’ailleurs je ne suis pas sûr que vous accordiez grand
crédit.
Mais je m’arrêterai sur la gratuité, sur la disparition programmée de ce qui est ajouté dans et par le geste qui donne. Comme je voudrais avoir encore souvent, longtemps, à m’arrêter physiquement
au bord de ce dénivelé humain dans le terrain des échanges qui, d’un coup, vient casser l’uniformité de la marche, de la « bonne marche des affaires » et introduit le beau risque du faux pas ! Sans
cet achoppement, plus rien du déhanchement que l’autre en face rattrape, compense, plus aucun pas de danse presque, ensemble, à la réception aucune récompense !
Des échanges humains ? Et de surcroît, par accident, gratuits ? Mais qu’aurait-on encore besoin de se supporter - au double sens de soutenir mais aussi de tolérer - dans un monde auto-régulé où on
pourrait se « laisser aller » à aller à couvert, d’avance assuré, rassuré par des prospectives, études, analyses et évaluations dans lesquelles le paramètre confiance/défiance se limite à la marge
d’erreur par excès ou par défaut tout juste nécessaire à une" saine" concurrence entre les agences mondiales de notation ?
Qu’aurais-je encore besoin de me soucier de ma personnalité, de mon originalité, de celle qu’avec l’autre j’aurais à me construire, pour être moi, et avec lui aussi, pour venir au monde ? Pour être
quel particulier apportant quelle part dans un monde déjà tout plein de sa reconstruction mondialisée ? Je me sais libéré aujourd’hui des formatages qui voulaient, au siècle passé, forcer le « Réel
» à jamais dans leur moule idéologique. Je sais donc que je n’ai plus à faire aujourd’hui au monde mais à une re-construction. Qu’aurais-je alors encore besoin de « penser » la validité de cette
construction puisqu’aussi bien elle est aujourd’hui mondialement modélisée ? Puisqu’une globalisation ne peut qu’être totale et totalisante, se doit – c’est son nom – d’englober tous (taille unique
et uni-sexe) et tout (même le dit-terrorisme du nombre qui passe sous l’étiquetage universalisé « norme »).
Tous et tout : jusqu’à l’idée de réel. S’il doit être définitivement hors d’accès, peut-il encore faire l’objet d’une question ? Peut-être que le réel n’est pas vraiment, que tout est relatif,
interchangeable. Que tout se vaut (autant et aussi peu l’une que l’autre) : et l’intranquille créature humaine encore debout et sa P.M.A (sa Perdition médiatiquement Assistée)…
« Voilà, je te raconte. C’est l’histoire de deux qui se ressemblent très fort, qui presque sont cousins. Tu m’écoutes ? Pince-moi et pince-toi sont sur un pont… »