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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 17:09

 

            J’ai eu le plaisir d’assister hier à une conférence de Françoise Sironi dans le cadre du congrès régional de l’Association Chrétienne de Lutte pour l’Abolition de la Torture dont l’objectif est de dénoncer les tortures perpétrées dans le monde, lutter contre la peine de mort. A cet égard, l’association écrit aux prisonniers du couloir de la mort aux USA. Il s’agit surtout de citoyens américains d’origine africaine dans les états du sud des USA. La peine de mort, si elle supprime définitivement la vie à des criminels dont on a prouvé la culpabilité selon des méthodes d’investigation et de déduction qui ne sont pas fiables à 100%,  pose aussi le problème du bourreau, de celui qui exécute ce qui reste un meurtre, selon des ordres légalement donnés.

            La conférence de Françoise Sironi portait plus précisément sur le travail d’expertise comme travail de ré-humanisation. Elle a de cette manière réalisé l’expertise de Douch, le trop célèbre directeur de la prison de Tuol Sleng entre 1975 et 1978 et responsable de la torture et de l’execution de 17000 personnes. Un procès a été organisé l’année dernière par un tribunal hybride composé de représentants des Nations Unies et de représentants cambodgiens.

            François Sironi explique que tous les cambodgiens ont eu un proche torturé et assassiné. Dans le tribunal les représentants sont donc nécessairement des personnes qui sont aussi des victimes du meurtre de masse qualifié et reconnu comme « crime contre l’humanité ». J’aurais souhaité lui poser la question de la neutralité des personnes. Mais c’est une question impossible à poser dans la mesure où tout le peuple cambodgien est concerné. Par ailleurs la culpabilité de Douch ne fait aucun doute. La neutralité des personnes n’a donc aucune chance d’influencer un jugement qui est déjà manifeste. Notons que le co-expert psychiatre travaillant avec F. Sironi était cambodgien et lui aussi victime. Pendant le régime des Kmers rouges, il avait dû cacher qu’il était étudiant en médecine et enlever ses lunettes. La question que pose ce tribunal international est la suivante : comment l’homme Kang Kek Leu est-il devenu le bourreau que l’on connaît.

            Cette question rejoint la problématique sur laquelle nous travaillons dans le cadre du devoir de mémoire. Un travail interdisciplinaire permet de rassembler des éléments qui indiquent ou n’indiquent pas comment un bourreau devient un bourreau, parallèlement à quoi, un autre travail interdisciplinaire a pour fonction de révéler l’impact de la barbarie nazie sur les déportés. Cette quête nous permet aussi de comprendre la portée des traumatismes non plus seulement chez les déportés mais chez toute personne. Elle nous permet aussi d’identifier les processus de déshumanisation dans notre société quand le travail s’organise à une échelle de plus en plus grande laissant de plus en plus de côté, la considération de l’humain. Nous sommes convaincus que le travail de la pensée et de la transmission du savoir sous une forme ou une autre permet de libérer l’humain de la barbarie ou en tout cas d’y contribuer.

            Françoise Sironi explique qu’elle a souhaité travailler avec un interprète. Celui-ci sera également une victime. Il a 30 ans et son père est mort pendant la grossesse de sa mère. F. Sironi précise aussi que l’histoire du Cambodge telle qu’est est enseignée ne fait pas mention de la dictature Kmer. L’équipe composée de la psychologue française, du psychiatre cambodgien et du traducteur cambodgien se réunira avant de procéder à l’expertise.

            Nous apprenons qu’une telle expertise est souvent la première fois pour un accusé de pouvoir réfléchir sur lui-même et qu’elle constitue une façon pour un bourreau de co-construire le sens de son histoire personnelle, histoire qui s’articule pour lui  à l’histoire d’un lieu géographique.

Douch parle français et s’exprimera tantôt en français, tantôt en cambodgien. Il ne fait pas partie des tyrans qui ont une pathologie particulière. F. Sironi recherche donc les facteurs qui ont l’ont conduit à devenir qui il est devenu. Parmi ces facteurs, et ceci rejoint aussi notre problématique relative à la déportation et au nazisme, il faut savoir que beaucoup des anciens instituteurs pétinistes qui ont été actifs pendant le régime de Vichy ont été envoyés dans les colonies. Douch a ainsi été formé par des instituteurs aux idéologies peu recommandables. Les modèles éducatifs sont un facteur très important dans la formation des bourreaux –et l’on retrouve cela aussi dans l’Allemagne des années 30-. On sait que des blessures de l’enfance peuvent facilement être instrumentalisées par les politiques visant à contrôler les masses d’une façon plus ou moins tyrannique. F. Sironi explique que les situations d’impuissances vécues constituent de véritables bombes à retardement. Le chagrin peut aussi se transformer en colère.

            Quand Douch a été arrêté, en 1999, il était professeur de mathématique dans un camp de Kmers rouges et faisait de l’aide humanitaire. En 1996, il s’est converti au christianisme, nous dit F.S. La raison en serait que le christianisme a gagné contre le communisme. Il a donc converti 14 familles cambodgiennes. On a donc affaire à un homme qui a changé. Et lors de son arrestation il dira « oui, c’est moi, c’est Dieu qui l’a voulu. » Il reconnaîtra 85 % des faits contre lesquels il est accusé. Il a exprimé, nous dit F.S. des regrets mais aucune culpabilité. Il a aussi précisé qu’il portait une responsabilité collective. F.S. emploie l’expression d’homme clivé, ce qui rejoint l’analyse que j’avais proposé dans ma dernière conférence sur les bourreaux en m’appuyant sur le cas de Richard III (cf. pièce de Shakespeare) qui dit et répète : I am me, pour se convaincre que le « je » est aussi le « moi ». Dans cette œuvre on voit bien la dissociation qui s’est effectué entre le criminel qui assassine ses deux neveux pour prendre le trône et l’homme qui prend conscience petit à petit de son acte. Les deux personnalités se battent en un même esprit. Ceci est d’autant plus visible qu’Edward, le roi malade, dans son lit de mort demande la réconciliation des ennemis, réconciliation à laquelle va se plier Richard. Mais revenons-en à notre compte-rendu : F.S. parle donc de « clivage ». L’homme, l’humain et le criminel font deux.

            Le point fort et absolument admirable de la démarche de F.S. est la conception selon laquelle le procès a servi pour faire en sorte que Douch sorte de l’effet de désempathie dans lequel il était plongé et il me semble que c’est là, la pierre angulaire de l’étude de la barbarie. Pendant les vacances dernières, j’ai écrit un article sur la transmission du savoir issu du récit de déportation et j’y montre toute l’importance de la prise en compte de l’émotion dans la constitution de l’humain. Un homme, un femme que l’opinion qualifie de « sans cœur » devient capable de nuire à autrui et de trahir sa propre humanité. C’est semble-t-il dans cette forme de trahison qu’est plongé Douch. Le procès a donc aussi pour fonction d’objectiver les faits et de les placer devant le sujet qui les a commis. Je pense qu’en procédant de la sorte on fait aussi ressortir la responsabilité du criminel, c’est-à-dire ce qui le constitue fondamentalement en tant que sujet. Aristote, dans La métaphysique, disait que le fou n’a pas de responsabilité. Pour être pleinement responsable, il faut être conscient de ses actes, mais si nous sommes blindés, c’est-à-dire si un système totalitaire nous empêche d’avoir accès à notre propre sensibilité et de la vivre en l’utilisant comme soupape de sécurité, alors nous nous trouvons dans ce que F.S. nomme la désempathie. C’est ce que j’ai montré dans mon article sans avoir songé à cette idée fondamentale de désempathie. L’empathie est pourtant très étudiée aujourd’hui en philosophie et dans les sciences neuronales. Elle constitue un lien fondamental entre les hommes. Ne plus être capable d’accéder à son empathie, c’est donc déjà être suffisamment modelé pour répondre à des ordres déshumanisants. Cette absence d’empathie on la retrouve dans un système philosophique très connu : le stoïcisme dont la maxime est de rester indifférent aux choses indifférentes, c’est-à-dire aussi insensible à la douleur (cf. à cet égard les travaux de Pierre Hadot). F.S. évoque dans le cas de Douch, cette fascination pour le stoïcisme.

            F.S. évoquera aussi les facteurs qui ont pu conduire Douch a éprouver cette impuissance dans l’enfance. Ces facteurs sont nombreux et semble a priori, mais à priori seulement donner une version rationnelle d’une relation de cause à effet qui a pu conduire un homme humilié à devenir un bourreau. On pourrait aussi évoquer le cas d’Hitler.

            J’ai trouvé cette conférence tout à fait passionnante, mais certains points m’interpellent. En effet, je me demande s’il est vraiment possible d’aborder un homme qui est passé dans le domaine de l’irrationnel ou de la dis-proportion, pour reprendre le vocabulaire que j’ai utilisé dans des articles publiés récemment, à partir de catégories rationnelles. Je ne vois pas comment aborder le bourreau autrement qu’avec ces catégories, mais, je pense qu’il serait aussi intéressant de connaître les silences du bourreau. Je pense aussi, à l’inverse de F.S., qu’il n’est pas mauvais de considérer le bourreau comme un monstre : je vois dans ce positionnement la possibilité pour l’analyste (qu’il soit philosophe ou psy…), de poser sa négativité et toujours éprouver les repères de sa propre humanité, de sa propre personnalité. Ceci dit, je suis tout à fait d’accord pour considérer la réhumanisation du bourreau ou disons, la prise de conscience restauratrice, à ceci près que l’acte qu’il a perpétré ne sera jamais restauré ou réparé, la peine de prison, soit-elle conçue dès l’antiquité comme une réparation. Rien ne se répare quand il s’agit de crime qu’il soit celui d’une personne ou celui de dizaines de milliers de personnes. Il me semble donc sage de s’armer de notre différence de manière à ne pas sombrer dans une forme de compassion pour le bourreau qui a pu mener le jeune Kingsley, expert de Goering à suivre l’exemple de son suicide.

            Le problème posé ici est celui de l’approche du bourreau : faut-il le ramener à son humanité muni de notre compassion ? Faut-il le ramener à son humanité muni de notre capacité de négativité ? Le problème du travail avec des bourreaux, soit-il un travail philosophique est aussi le problème de la posture dans laquelle nous devons nous trouver. Comment penser le crime ? Comment penser le bourreau ? La question du pardon était d’actualité lors de ce congrès, le pardon pose la question de l’empathie vis-à-vis du bourreau.

 

 

 

 

 

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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commentaires

Bernard Bourel 09/10/2013 10:19

La réhumanisation du bourreau ? De celui dont, tant soit peu, la collectivité porte aussi la faute quand on en tente une analyse serrée ? « Faut-il le ramener à son humanité muni de notre
compassion ?» demandez-vous. Mais quoi de cette générosité de cœur, ou plutôt comment la vivre?

Que nous prenions sur nous collectivement une part du mal commis, voilà qui nous interdit doublement de nous substituer aux victimes pour envisager, éventuellement et ne serait-ce qu’à la marge, un
pardon. Que le bourreau ne soit pas tout entier un monstre, qu’il y ait responsabilité collective aussi, certes. Mais l’acte n’en demeure pas moins irrémédiablement monstrueux et c’est ce dernier
qu’on doit juger, sans convocation possible des victimes. Je refuse la question que vous posez, à cause du risque pris, dans son sillage, de la dilution, si infime soit-elle, dans une culpabilité
élargie. Non, il nous faut assumer qu’elle ait un visage singulier, il nous faut supporter le face à face avec l’exécutant monstrueux : notre semblable, oui, mais d’abord fait de la même chair que
les victimes.

Raisonnement simpliste, me direz-vous. La réflexion est trop courte, j’en conviens ; mais c’est aussi que je veux couper court, d’entrée, à la question même d’une éventuelle compassion si elle est
posée « ouvertement ». Aucune empathie ne peut être ici dédommagement de rien ni pour personne ; nous sommes bien d’accord sur ce point. Mais si elle nous « vient », je veux qu’elle reste cachée,
clandestine, intime à chacun, qu’elle relève d’abord de cette nôtre faiblesse qu’on partage tout bas, très bas, presque inavouable. J’en dis trop, ne sais plus comment dire.

La réhumanisation du bourreau ? Je souhaiterais qu’on ne tire pas au clair cette question, qu'on ne vienne pas découper trop crûment, pour un débat, cette figure (tout-bourreau ou encore-homme?)
dans la nuit de son acte. il ne s'agit ni de l'en extraire, ni de l'y précipiter, mais justement de l'y "autoriser" à aller ou à s'arrêter aussi humainement qu'il lui est possible. Comme nous, d'y
buter… contre quoi de nous aussi? A la fragile lumière de chacun, dans l'ombre très commune, ici d'un coup trop épaisse, de ne rien bousculer.... A tâtons et frôlé dans la nuit, le dos d'une
victime ou seulement l'appel de notre main?

Question gardée humblement ouverte; je voudrais qu'on ne laissât à rien ni à personne la "per-mission" de la vider dans une réponse.

Cathy Leblanc 09/10/2013 10:36



Cher Monsieur,


Je vous remercie pour ce commentaire très éclairé. Je pense que vous abordez une question essentielle qui est celle du jugement de l'acte. Et c'est aussi l'homme chargé de son acte qui est jugé
car cet acte l'a transformé. La question que pose l'expertise de Madame Sironi est celle de la prise de conscience possible de l'acte. Elle parle d'une personne clivée, d'où la possibilité de
mise à distance de l'acte vis à vis de la conscience et de son travail (distance sujet-objet). Je pense néanmoins et je ne peux pas encore expliquer pourquoi, ce n'est encore qu'une intuition,
mais que l'on peut s'adresse à ces zones ou positionnements de la conscience qui restent une : Duch semble par exemple accepter ce qu'il a fait quand bien même il parle de responsabilité
collective. Et je crois qu'il serait intéressant de creuser cette manière qu'il a de prendre son acte avec lui. D'autres tortionnaires ou responsables de crimes contre l'humanité ont nié leur
acte ou leur responsabilité. Ici il y a acceptation. Selon quelles modalités ? Quelles sont les questions qui permettent de creuser cette "acceptation" de l'acte ?