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5 février 2010 5 05 /02 /février /2010 08:26

 

L'opinion publique comprend tout le monde, toutes les personnes dotées ou non de la responsabilité citoyenne. Pourquoi définir l'opinion publique à partir de cet avantage ou de ce manque ? Parce que tout un chacun, dans un ensemble donné et pour autant que cet ensemble soit concerné va recevoir, percevoir et réagir aux discours qui sont diffusés dans la société que nous formons tous. L'opinion publique, c'est donc le voisin d'en face, sa petite sœur handicapée, son oncle qui a plutôt une sensibilité politique d'extrême droite, son cousin militant communiste, ou sa sœur fervente d'Amnesty International. L'opinion publique, c'est la ménagère qui va au marché tous les vendredis pour faire les courses de la semaine, qui rencontre le facteur en route et avec qui elle échange quelques mots à propos de la situation économique qu'elle connaît très bien puisqu'elle écoute la radio ou regarde les informations le soir à l'heure du souper (nous sommes dans le Nord et le repas du soir s'appelle "souper"). L'opinion publique, c'est l'employé de banque qui poliment répond aux clients et qui lui aussi écoute la radio, regarde le soir, avec sa jeune épouse, les informations qui alimenteront sa conversation le lendemain. L'opinion publique, c'est le commerçant qui prépare ses étales dès tôt le matin et qui va se tailler une bonne bavette avec l'instituteur pour lui dire qu'il faut serrer la vis car les jeunes, on voit ça à la télé, ne respectent plus leurs profs ! L'opinion publique, c'est aussi le chômeur qui va attendre son tour à Pôle-Emploi et la première étape de sa démarche sera d'attendre patiemment que se déroule un petit film à l'usage collectif et qui lui explique tout ce dont il pourra, naturellement bénéficier. Il discute avec les autres et "s'en fou pas mal de ce petit film à la con" : "tout ça, c'est certainement à cause des étrangers", se dit-il et lui dit-on ici et là au carrefour de l'opinion publique. D'ailleurs, le retraité qui discutait avec l'employé de banque l'autre jour l'a bien dit : "vous n'voyez pas ça, y'a encore 100 000 kurdes qui viennent de débarquer en Corse et qu'on accueille !" L'opinion publique, c'est aussi les petits jeunes du coin qui font des courses de kwad la nuit en réveillant "les bons citoyens" qui penseront naturellement que les jeunes ne valent plus rien aujourd'hui.

 

Et tout ce petit peuple va se faire son propre discours et le faire résonner à loisir dans les lieux publics, dans les lieux où se joue l'altérité, c'est-à-dire où l'on rencontre autrui. Pourtant la personne que l'on cherche à rencontrer, c'est la personne qui a la même opinion et avec qui on joue à faire résonner encore plus fort ce beau discours sans faille et formulé au gré du vent tantôt par la radio, tantôt par les politiques, tantôt par l'esprit libre.

 

Et si nous voulons que progresse l'intelligence collective, il faut lui donner des aliments de choix, des mots qui font aller plus loin, plus haut, des idées qui suscitent amour et tolérance, solidarité et générosité. Eviter ce petit mot là, qu'on dit quand on rencontre un clochard : "bah, de toute façon, c'que vais lui donner, y va'l boire !" ou bien "vous n'voyez pas ça, ces Roms, moi j'leur donne rien : ils ont des Mercédès et vous embobinent". Voilà, les p'tites phrases de l'intelligence collective qui vont lui donner à la fois bonne conscience et approbation du nombre de ses adhérents.

 

C'est comme cela qu'il fonctionne, ce logos du peuple, en forgeant âmes et consciences, au gré du vent et de la parole médiatique. C'est comme cela que l'on qualifie la femme voilée, peu ou plus couverte, de terroriste ou de sac de pommes-de-terre sans que cela soit choquant pour personne sauf pourtant pour elle qui se sent exclue et va chercher naturellement à trouver soutien dans des formes de retranchement qui sont plus dangereuses pour notre société que la liberté qu'elle peut éprouver là sous son voile quand naturellement c'est elle qui l'a choisi et elles sont nombreuses à le choisir si toutefois certaines sont des victimes et là, c'est un autre débat. Et même ces victimes là, il faut pouvoir les aider, les écouter, les accepter comme elles sont. Etre prêt à cela. Or la parole collective, ce logos amplifié par la voix du peuple nous permettra-t-il d'éprouver quelque compassion que ce soit ?

 

Et voilà peut-être le cœur du problème : la voix qui courre sur les marchés, à la banque, dans la salle d'attente du médecin est-elle capable de nous rendre attentifs aux souffrances que vivent ceux qui se trouvent et que l'on plonge dans la différence ? Mais alors, pourquoi ne pas prendre le soin de soigner la formulation du débat pour livrer de belles pensées à cette intelligence collective qui sait pourtant être émue par le téléthon, ou par les victimes d'Haïti ? Notre responsabilité n'est-elle pas là aussi ? N'est-ce pas d'abord par notre capacité de nous émouvoir de la situation d'autrui que nous nous révélons à nous-mêmes notre humanité et que nous pouvons être forts collectivement dans cette humanité ? Ne se dépasse-t-on pas dans cette forme d'écoute quand on sait s'émouvoir et plaindre l'injuste plutôt que de le condamner, confier des responsabilités au jeune insensé plutôt que de le surveiller, et regarder le mendiant avec sincérité, quand on feint souvent de l'ignorer ? Cathy Leblanc.

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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