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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 19:46

Le soupçon…

Voilà quelques années maintenant que je travaille sur la thématique de la déportation. J’ai commencé alors que j’étais professeur d’anglais à Lille 3 et je continue maintenant alors que je dispose d’un poste d’enseignant-chercheur qui me permet de bénéficier du soutien de l’institution dans laquelle je travaille pour l’organisation de mes travaux et mes projets de colloques. Depuis de nombreuses années j’explore les tenants et les aboutissants de la déshumanisation et il est un thème sur lequel je reviens alors, de façon systématique : celui de la catégorie. C’est par l’identification de certaines catégories que l’on peut ensuite les exclure. Le travail d’identification constitue alors un acte de langage qui vient modeler la réalité fléchée. Par exemple on emplit un signifié donné de réalités supposées. C’est le fonctionnement même du soupçon. Le préjugé s’invite de la même façon.

La catégorie fléchée répond alors irrémédiablement aux traits définitionnels qu’on lui a apposés et imposés. Elle devient comme engluée dans une toile d’araignée là où le fil soigneusement tissé vient transformer son identité.

Beaucoup d’exemples se prêtent à l’exercice. Si l’on réfléchit à l’image de l’immigré que la xénophobie vient mettre sur la scène, on trouve facilement les traits définitionnels qui vont l’exclure. Il constitue une menace pour une société se sentant légitime mais dont la xénophobie est tout sauf légitime. L’image du Juif a suivi le même modèle : on lui appose toute une série de préjugés qui vont perdurer, comme celui selon lequel il est riche. Mais dans la société française contemporaine on trouve aussi d’autres exemples. Il est tout sauf évident de montrer la sincérité dans laquelle on travaille quand c'est dans une institution universitaire dite "catholique" à des personnes qui sont convaincues que les milieux catholiques s'adonnent nécessairement à la spéculation et au prosélytisme. Comment prouver le contraire ? Comment prouver la sincérité d’une intention ? Comment contrer les soupçons et faire valoir la sincérité de sa démarche ? 

Tous ces préjugés viennent fragiliser les catégories qu’ils touchent. Un préjugé est blessant. Le soupçon est blessant. J’ai pris des exemples très différents mais ils convergent tous vers une même réalité : le sentiment d’exclusion et l’acte de langage visant à exclure sont destructeurs. L'esclusion et le sentiment qu'elle procure sont destructeurs et garants de déshumanisation. Je m’interroge aujourd’hui sur la manière de contrer ce type de destruction et sur la manière de proposer un dépassement du préjugé. Si ce dépassement avait été possible dans les années 30, il n'y aurait pas eu de génocide car le nationalisme et la haine n'auraient pas eu de prise. Comment faire comprendre cela ?

Le travail que j’effectue aujourd’hui, en réfléchissant, à partir de colloques, de séminaires, d’articles sur la barbarie de A à Z, vise à rassembler les mondes dans leur différence et leur singularité et faire en sorte qu’un dialogue constructif puisse avoir lieu, un dialogue qui n’exclut personne, où chacun est le bienvenu, et qui soit capable de trouver de l’intérêt dans la différence.

Je vous remercie de votre soutien sincère et incessant.

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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commentaires

BOUREL bernard 04/04/2011 11:27


Un dialogue qui n’exclurait personne, qui s’enrichirait des différences : comme je vous entends ! Mais derrière cet appel, en bruit de fond s’insinue, obsédant, le trop discret sifflement du
soupçon, du préjugé.

Des mots pour dire ensemble, puisque nous sommes de langage, mais pour partager quoi si chacun vient bientôt défendre sa part ? Je pense au débat de cette semaine sur la laïcité, d’entrée mal venu
parce qu’entaché de cela que vous dénoncez. Un proche, qui voulait prendre part à une table ronde sur ce thème -classé d’office comme problème de société et non comme principe d’harmonie- s’est vu
suspecté d’être agent infiltré du parti laïcard, parce que « enseignant » de métier et peut-être aussi –qui sait jamais ?- franc-maçon. Frappé d’une double tare avant même toute prise parole !
Voilà comment, dans une langue dite commune, l’approche de l’autre et du comment vivre ensemble, a été d’entrée pervertie, minée, interdite. Ici ce fut à cause de quelque dévot, mais en soi sans
doute guère plus méchant qu’ailleurs l’anti-calotin qu’une même générosité peut-être amène l’un contre l’autre à se dresser au lieu de l’un sur l’autre s’appuyer.
Les mots, le soupçon, le préjugé… « Pourquoi des poètes en ces temps de manque ? » se demandait en son siècle Hölderlin ; comment en ces temps sans poètes apprendre à se parler, à être de langage
pour ne pas se manquer ?
Bernard Bourel


Cathy Leblanc 04/04/2011 22:55



Cher Monsieur,


Merci pour votre commentaire éloquent. Quand tous les organismes qui travaillent sur des thèmes communs voudront bien mettre les forces en communs pour enfin faire triompher l'intelligence
collective, alors nous aurons fait un grand pas.


Au sujet de la laïcité, je pense que le modèle français marche bien. Le dialogue interculturel est lui autre chose mais si on le souhaite on devrait pouvoir y avoir accès pour simplement l'amour
de la connaissance que l'on porte à la culture de l'autre, de la différence.


C'était dans cette optique que j'avais organisé le colloque sur le pardon afin de voir comment en chacun des mondes on se représente une même notion. Et si je pouvais à l'avenir rassembler des
membres de la franc-maçonnerie et des théologiens, des philosophes et des déportés, des médecins et des linguistes en même temps pour dire comment ils conçoivent le lien fraternel qui
unissent les hommes dans notre société, je serai vraiment très très heureuse. Puisse ce jour arriver et puissions-nous faire valoir ce qui est le plus appréciable dans nos sociétés. Ce sera le
thème de mon prochain colloque.


Pardon d'être aussi idéaliste.