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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 13:25

Extrait de la conférence donnée ce mardin 11 mars au Centre Culturel Vauban de Lille à 18.00

 

 

On ne peut comprendre l’œuvre de Paul Ricoeur sans replacer son existence dans un contexte historique très lourd de sens. « Lourd de sens » : que cela signifie-t-il ? Il est des événements historiques qui déterminent la pensée, l’orientation de la pensée et les questions que l’on se pose. Ce fut le cas indéniablement pour Paul Ricoeur. Il voit le jour à la veille de la première mondiale, cela signifie que ses premières années d’enfance se passent dans un contexte difficile où la nourriture manque, où les hommes sont à la guerre, où les femmes remplacent leur mari dans les usines et conquièrent aussi par là leur place.

La mère de Paul Ricoeur meurt peu après sa naissance. Son père, qui était professeur d’anglais, langue avec laquelle Ricoeur deviendra familier, tombe au front lors de la bataille de la Marne en 1915, ce que l’on ne sait pas de suite. Le père est absent. On n’a aucune nouvelle. On apprend seulement en 1918 qu’il a été tué lors des combats en 1915. Cette enfance se situe donc déjà et d’emblée dans le contexte de la cruauté et de l’injustice poussant une intelligence supérieure à se poser des questions communes qui deviendront des questions métaphysiques consécutives au délicat travail de deuil, travail, qui, s’il semble aller de soi, dans la vie de tous les jours, dans une vie commune qui n’est pas entourée et absorbée par des événements tragiques, s’effectue comme naturellement. La perte d’un être cher, l’absence d’un être proche créent irrémédiablement un espace dont il peut devenir difficile voire parfois impossible de s’affranchir. Commence alors un travail de déviation du sens, absorbé lui aussi par la béance de l’absence et de l’injustice.

Et quelle injustice ! Paul Ricoeur n’a pas seulement été orphelin dès son plus jeune âge, il perd sa sœur, Alice en 1935 alors qu’elle succombe à la tuberculose que l’on ne sait pas encore soigner avec des vaccins. Cela sera pourtant le cas dans la région de Lille où l’institut Pasteur procède à des vaccinations systématiques de la population. En témoigne Lucien Schillio, ancien déporté-enfant, qui eu l’immense chance de recevoir le vaccin avant d’être déporté à Dachau. La question de l’injustice sera prépondérante. Si les hommes naissent égaux en droit, leur détermination biologique, les événements historiques et sociaux, ne leur accordent pas l’égalité.

C’est l’Etat français qui prend en charge l’éducation du jeune Paul Ricoeur, devenu « pupille de la nation ». Cette éducation, il la reçoit au Lycée de garçon de Rennes, où il découvre le dessin, la lecture mais aussi plus tard les auteurs grecs. Le jeune Paul Ricoeur développe très jeune une curiosité intellectuelle qui le tiendra en haleine jusqu’à l’âge fatidique de 92 ans et cette curiosité est naturellement mue par des questions philosophiques. Il passe sa licence de philosophie à Rennes puis préparera à Paris, à la Sorbonne, son agrégation de philosophie en fréquentant le séminaire de Gabriel Marcel, pour la philosophie antique, et auquel il rendait visite tous les vendredis. Il sera reçu deuxième à l’agrégation en 1935.

La culture protestante de Ricoeur le conduit à consacrer son mémoire de maîtrise à La Méthode réflexive appliquée au problème de Dieu chez Lachelier et Lagneau en 1932. Paul Ricoeur développe aussi un intérêt pour Marx dont il lit l’œuvre intégrale et l’on sait à quel point cette œuvre s’inspire de Platon et d’un modèle de cité idéale dont le régime était déjà nomme « communisme ». Je vous renvoie à la lecture du livre VIII de la République de Platon où l’on assiste à une vive critique de la démocratie et à l’éloge d’un régime directement inspiré des sectes pythagoriciennes où la notion d’appartenance devait complètement disparaître. On lit souvent Platon comme s’il était l’auteur de sa propre pensée en en négligeant les sources. Or le pythagorisme en constitue un pilier essentiel. Nous verrons aussi toute l’influence de la pensée antique sur l’œuvre de Ricoeur et en particulier sur cette notion-clé de déplacement proposée par la métaphore. Ce qui semble ici ne représenter qu’une figure de style témoigne au sens strict du terme d’une époque à laquelle le sens devient littéral, comme cela est le cas dans tous les totalitarismes. La lettre n’est plus le signe de quelque chose, elle renvoie à son pied, à sa radicale structuration.

Voilà donc pour l’orientation de Paul Ricoeur, pour le contexte dans lequel il voit le jour et dans lequel il évolue. Jamais, on ne se débarrasse des primes questions de l’enfance surtout quand cette enfance est marquée par l’impossibilité du deuil comme cela fut le cas pour le père de Paul Ricoeur, tombé au front, et dont la mort n’est connue qu’en 1915. 

La difficulté de ce contexte aurait suffit à tout un travail de réattribution du sens. Mais il faudra que Paul Ricoeur soit lui-même aussi victime des déplacements, des rafles, des déportations, comme le fut à la même époque Lévinas, dont nous parlions l’année dernière à la même époque : Lévinas fut lui envoyé dans un stalag à Fellingbostel. On dit dans les rangs de la déportation que le stalag est moins pire que le camp de concentration. On dit que les camps de travaux sont moins pires que les camps de concentration. La gradation dans l’échelle de la souffrance subie accentue encore ce qu’il y a de plus ignoble dans le traitement de l’humain. Ceci dit, on constate que la manière dont les prisonniers ont vécu dans les camps, conduit à un comportement différent chez les uns et les autres. On voit ainsi une nette différence entre le traumatisme et l’univers sémantique des déportés de Buchenwald et le traumatisme et univers sémantique des déportés de Mauthausen où le cynisme théâtralisé conduit à une amertume sans borne et sans contrôle possible.

Ricoeur est donc mobilisé en 1939 par l’armée française comme les hommes de son âge, mais il sera fait prisonnier en 1940 dans la vallée de la Marne où son père est tombé et il est envoyé dans un camp de Poméranie , l’Oflag IID à Gross Born où les conditions de vie ressemblaient néanmoins à celles des autres  camps. On trouve dans la revue Temporalités, une Revue de sciences sociales et humaines, 3ème numéro de 2005, le témoignage et article de William Grossin :

 

« Nous logions dans des baraques en bois divisées en deux locaux sans communication commune, chacun abritant une quarantaine de captifs. Nous vivions dans l’espoir d’une libération rapide, liée à la victoire de l’Allemagne. Elle tardait cependant. Nous n’avions aucune information sur les opérations qui se déroulaient en Grèce et en Afrique. Il s’avéra que nous allions passer l’hiver dans les baraques, couchés dans des châlits à trois étages et chauffés par un poêle à bois. Peut-être eûmes-nous une dotation de charbon. La victoire des nazis s’avérant désormais moins rapide que le laissait augurer la conquête de la Pologne et la campagne de France, certains officiers envisagèrent des évasions. Ils creusèrent des tunnels. Le premier consacra le succès de quatre de nos camarades. Une autre évasion eut lieu alors que nous étions autorisés à une corvée de bois. Primordiale pour cuire des légumes. Elle connut également le succès. Le capitaine Bilotte, qui devin général, gagna Londres. Nous n’en sûmes rien. Un autre tunnel fut creusé en vue d’une évasion massive, mais les Allemands en furent prévenus. Ils dressèrent une souricière et tuèrent le premier fugitif qui passa le corps par le trou. Cet événement-là décida, me semble-t-il, de notre changement de camp. Un beau jour mais quand ? Les Allemands nous transférèrent par chemin de fer dans les bâtiments d’une caserne allemande sise près de la ville d’Arnswalde.

Cette évacuation qui eu lieu fin 1941 ou courant 1942 constitue pour nous un repère d’une grande importance car bon nombre de souvenirs se classent selon son avant et son après. Par exemple, la conférence que nous fit Paul Ricoeur –captif parmi nous- sur Platon eu lieu à Gross Born, incontestablement. »

Il est curieux d’essayer de comprendre ce qui se passe dans le psychisme des personnes en grande souffrance, en maltraitance, et les idées qui se construisent à ce moment échappent parfois à toute logique ou toute attente. Par exemple, on pourrait s’attendre à ce que des prisonniers de camps de concentration exècrent la langue allemande et pourtant, ce n’est souvent pas le cas. Dans une grande étude que j’avais réalisée pour essayer de comprendre ce qu’il en est de la notion de « pardon » pour les déportés, j’avais reçu de multiples témoignages et certains déportés ont précisé qu’ils tenaient à ce que leurs enfants apprennent l’allemand, que cela entrait dans des conditions de maintien de la paix vis-à-vis de la patrie ennemie. En aucun cas, non plus l’allemand n’a constitué pour Paul Ricoeur, une représentation de la langue de l’ennemi et ce d’autant que beaucoup d’allemands étaient eux aussi internés dans les camps, notamment, celui de Buchenwald.

Comme pour Lévinas, je pense que ces années de détentions furent décisives pour l’orientation de la pensée de Ricoeur. Et le voisinage de la mort, la faim, la nécessité de survivre et de se dépasser, le travail sur le sens et l’interprétation constituent le terreau de sa pensée, de même qu’ils constituèrent le terreau de la pensée de Lévinas. Dans un autre registre, on pourra lire avec un très grand intérêt l’autobiographie de Nelson Mandela qui, du fond de sa détresse, atteint jusqu’à la parole poétique. Nous sommes devant des figures du dépassement qui ont encore beaucoup de secrets à nous livrer.

C’est dans ses conditions que Ricoeur traduit l’œuvre de Husserl intitulée Idées directrices pour une phénoménologie pure, datant de 1913.  En 1947, il fait paraître son premier livre, rédigé avec M. Dufrenne, Karl Jaspes et la philosophie de l’existence, préfacé par Jaspers et il est nommé professeur à Strasbourg où il enseigne la philosophie. Il prépare sa thèse de doctorat, commencée en captivité et dont le titre n’est autre que Philosophie de la volonté. L’inspiration est claire. Il est nommé à la Sorbonne et publie le second tome de sa Philosophie de la volonté avant de travailler sur l’œuvre de Freud, suite à quoi il fait paraître son ouvrage intitulé De l’interprétation.

Il importe de voir ici, le savant tissage qui s’effectue entre la vie et l’œuvre du philosophe. On dit souvent, à tort, que la vie et l’œuvre constituent deux aspects à distinguer et qui ne doivent pas se compléter. Mais dans le cas de Ricoeur, c’est vrai aussi pour Lévinas et encore pour e.e. cummings, lors de la première guerre mondiale et dont le temps de captivité motivera une écriture de la libération symbolisé par la distorsion grammaticale, il est évident que la vie vient susciter l’œuvre ou la guider. Si Ricoeur s’intéresse à Freud, s’il traduit Jaspers, cela n’est pas indépendant des conditions historiques qui ont suscité son questionnement et ce n’est pas un hasard si l’herméneutique, c’est-à-dire la science de l’interprétation devient la clé de voute de sa pensée.

 C’est dans cette perspective que je vois apparaît l’intérêt de Paul Ricoeur pour les figures de style qui engagent au déplacement de sens. La littéralité est le fait des bourreaux. Là où un esprit vengeur de notre société se dit vulgairement, « je vais le tuer celui-là », un esprit baignant une idéologie totalitaire meurtrière prend cet énoncé au pied de la lettre. On passe alors d’une façon de parler à une façon d’être. La survie elle-même est le fait d’un dépassement qui est aussi déplacement et j’aimerais ici citer des propos de Viktor Frankl, un psychiatre juif-autrichien déporté dans le camp de concentration de Theresienstadt et dont il a été question dans le colloque international interdisciplinaire à propos de « la fraternité à l’épreuve de la déportation » : « Même si on le brutalise physiquement et moralement, l´homme peut préserver une partie de sa liberté spirituelle et de son indépendance d´esprit. » (V. E. Frankl)

Très tôt le travail de Ricoeur concernera l’interprétation, c’est-à-dire l’herméneutique qui est précisément la science de la compréhension.

 

Cathy Leblanc

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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