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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 14:03

                "Faire justice des camps nazis". Tel est l’intitulé des rendez-vous de l’histoire organisés en ce mois d’octobre à Blois. En perspective, une table ronde qui permettra de prendre la mesure des réactions de cet intitulé vis-à-vis de ce qui a été vécu et/ou étudié.

            Lors de telles interventions se pose irrémédiablement la question de la légitimité qui nous renvoie à rien moins que la Critique de la raison pure kantienne (1781 pour la 1ère édition) et dans laquelle Kant fait la différence entre la connaissance des principes et la connaissance empirique. Si l’expérience amène un certain type de connaissance, rien n’empêche l’esprit d’accéder aux principes de cette connaissance sans même avoir vécu ce à quoi elle fait référence.

            Il sera inutile de préciser que le discours de celui ou de celle qui n’a pas vécu l’horreur pourra être sous le joug constant du discrédit et de la désapprobation de la part de celui qui l’a vécu, ne serait-ce que parce que l’horreur, la tragédie, l’extrême souffrance, quand ils sont vécus, plongent la victime dans un état de solitude caractérisé. A ceci correspond l’expression langagière souvent (mais pas toujours) entendue : « ils ne peuvent pas comprendre ». « Ils » ce sont les extérieurs venus de l’écart et qu’il faut tenir à l’écart à proportion des souffrances subies. On pourra même, corps constitué oblige, les condamner voire les mépriser, illégitimes qu’ils sont.

            Voilà donc la difficulté dans laquelle je me suis trouvée moi qui ne suis que maître de conférence en philosophie et ne fait que des recherches sur la barbarie, lors de l’invitation pourtant reçue à partager une table ronde avec rien moins que Marie-José Chombard de Lawe, qui fut à la fois directrice de recherche au CNRS et incarne en cela la connaissance des principes, pédo-psychiatre, ce qui lui permet d’avoir un langage mettant les processus de la vie psychique en relief et de trouver elle-même les outils conceptuels rendant le dépassement possible, mais aussi ancienne déportée, incarnant par là la connaissance par expérience. A ma gauche, se trouvait Sam Braun, qui incarne aussi la connaissance des principes puisqu’il fut docteur en médecine et que c’est une véritable médecine de l’âme qu’il proposa dans son discours, et qui fut tout également déporté, ce qui lui permet d’avoir un discours fort de la connaissance par expérience et donc d’être crédible pour le corps constitué. Je reviendrai sur tout ceci dans le compte-rendu que je proposerai.

            Voici donc, moi qui ne suis  que maître de conférences en philosophie, n’osant m’auto-proclamer « philosophe » : à quel titre, d’ailleurs ? moi, dont le métier est de rassembler les outils conceptuels m’aidant à comprendre ou essayer de comprendre et de transmettre le fruit de mes recherches, ce que j’ai proposé comme réflexion à un jeune public qui s’était déplacé pour l’occasion.

La notion de justice remonte à la nuit des temps et prend des formes très différentes tout au long de l’histoire de l’humanité. Dans ce qui constitue le berceau culturel de l’Occident, à savoir la Grèce antique, la justice dénommée dikê est conçue comme un équilibre. Rendre justice chez les Grecs, c’était réparer et rétablir un équilibre par la réparation. En cela, il semblerait symboliquement que la peine reçu par autrui compense le mal que j’ai reçu, cette compensation ayant surtout valeur sociale de reconnaissance du tort subi et du tort perpétré par celui qui a fauté.

Peut-on dans le cas qui nous occupe, dans la perspective du crime contre l’humanité, penser le rétablissement d’un équilibre ? J’ajouterai ici que spontanément toutes les personnes de la table ronde, les déportés mais aussi  les théoriciens, ont rejeté la possibilité du faire justice en tant qu’il représente un acte achevé.

            En effet, le niveau d’horreur atteint par la criminalité de masse dans le cas du nazisme est tel qu’un point de non-retour a été franchi. Ainsi ne peut-on envisager d’utiliser l’expression rendre justice comme cela est fait quand il s’agit de crimes civils punis par ce que l’on nomme une « peine ». On ne parle pas non plus dans le cas de la criminalité de masse, de criminalité particulière comme lorsqu’on dit qu’un tel a assassiné son voisin ou qu’un gang s’est entre-tué, on ne parle pas de crime contre un tiers mais bien de crime contre l’humanité. On n’est plus dans le cas particulier, on entre dans un registre universel : c’est contre l’humanité qu’a sévi le crime. Seul ce mot à valeur universelle « l’humanité » permet de désigner l’ampleur et l’intensité du désastre. Et l’on ne rendra pas justice dans ce cas, même si le procès reste essentiellement nécessaire et que la société toute entière s’organise pour condamner les actes. Le rendre justice dans ce cas ne correspondra pas tant à la reconnaissance des faits qu’à la réparation des torts subis, souffrance à jamais béante. Il y a dans le rendre justice (et non dans le faire justice) une notion d’incomplétude qui me paraît essentielle dans la perspective du crime contre l’humanité.

            La question devient donc la suivante : si l’on ne peut rendre justice des camps nazis, peut-on seulement imaginer faire justice : quel sens prend alors cette expression ? Faire justice est ce que l’on appelle en linguistique un acte de langage. Il s’agit d’une expression qui vient transformer la réalité et proposer un changement important. Par exemple quand on baptise un bateau, qu’on lance une bouteille de champagne sur sa coque en prononçant son nom, la réalité change puisque le bateau acquiert un nom. Peut-on dans ce cas avec l’expression « faire justice des camps nazis » changer la donne, changer la réalité et penser que l’on passe d’un monde de la criminalité non puni à un monde où la criminalité a été pleinement prise en charge ? Peut-on imaginer stopper, par un faire justice hypotéthique toute reproduction du processus de déshumanisation en œuvre dans la conception même du camp de concentration ?

            Cette question implique deux grandes orientations mais j’aimerais d’abord préciser que je ne fais pas ici le procès de la justice : il reste fondamental et le garant de nos démocraties.

1/ Tolérance... Tout d’abord, il convient de souligner que la déshumanisation n’arrive pas du jour au lendemain. Elle s’appuie sur une culture de l’intolérance. Petit à petit et ce de façon arbitraire, une partie de la population est assimilée à une menace. On commence par la pointer du doigt, par intégrer des réflexions disgracieuses dans son langage quotidien, à son égard. Cette partie de la population devient une « catégorie » à part et dont la nature est d’être menaçante. On finit par s’en prendre à ses biens, à son corps, à sa chair, à sa vie et à la vie de son groupe. Demandons-nous si aujourd’hui nous faisons justice des camps nazis dans notre capacité à être tolérant, dans notre capacité d’accueil et de respect de l’altérité.

2/ Travail de mémoire. Le travail de mémoire permet de redire la barbarie dont l’homme a été capable sur ses semblables. Mais on constate aujourd’hui que ce travail de mémoire est difficile à mener et les attitudes de réception ne sont pas toujours ouvertes ou même bienveillantes. On en a assez d’entendre parler de la deuxième Guerre Mondiale. La solution que je propose à ce problème dans le cadre de mes enseignements de philosophie est d’amener les élèves, les étudiants ou les publics divers, à réfléchir non pas directement sur ce qu’est la déshumanisation ou le génocide mais sur ce qui constitue l’humain. L’élève, l’étudiant et le public s’ouvrent facilement aux valeurs positives de l’éthique et c’est à partir de la nécessité fondamentale et vitale de maintenir ces valeurs lumineuses que je propose de travailler sur ce qui les dégrade et d’y travailler en philosophie à partir du terrain, c’est-à-dire avec les associations d’anciens déportés dans ce qu’elles ont chacune de plus singulier. On étudiera donc avec soin, la souffrance de même que les actes de bravoure ou de résistance. Pourquoi cette singularité ? Parce que la singularité représente comme un côté de la balance faisant le pendant avec l’universalité du crime commis contre l’humanité. La singularité, la particularité de chaque récit et de chaque groupe ou de chaque corps constitué répond en ceci à la menace de la généralisation et de l’assimilation, elles aussi déshumanisantes.

Dans ce cadre, faire justice ou tendre vers le faire justice des camps nazis –car je pense qu’il est impossible de jamais atteindre cette justice dans sa radicalité- ce sera travailler à mettre en place des outils de pensée et de langage qui permettent de détecter et de ressentir le franchissement des seuils garantissant le respect pour l’humain et mettre ces outils de pensée à la portée de la langue quotidienne pour garantir l’humain contre lui-même. Ce sera l’objet d’un cours de philosophie des droits de l’homme que je dispenserai au second semestre à l’Université Catholique de Lille. Je vous remercie.

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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