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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 11:32

 

Nous avons longuement réfléchi à ce qui constitue la vérité : l’adéquation parfaite entre deux choses, la réponse logique à une question, et, ce qui nous a paru le plus important et intéressant à la fois : le sentiment profond que l’on a de ce qui est vrai et qui indique la vie authentique.

Les exercices spirituels tels qu’ils sont pratiqués dans la Grèce antique, notamment, conduisent à une connaissance toujours meilleure au fur et à mesure qu’ils sont pratiqués, de l’intériorité. Ils m’amènent à savoir si ce que j’éprouve est conforme ou en écho à mon essence. En ceci, nous avons dit qu’ils appartenaient sans doute davantage au champ de l’ontologie ou de la psychologie, qu’au champ de l’éthique qui repose sur une norme et met en œuvre d’autres mécanismes. Non que l’éthique soit essentielle mais la connaissance de soi n’apparaît pas d’abord comme une chose éthique. Elle est d’abord psychologique et ontologique.

C’est pour cette raison, que Lacan dès le début de son séminaire de 1956 précisera qu’en matière de psychanalyse, on ne doit pas juger. Le jugement moral n’est pas du même ordre que la sensibilité, ce qui amène l’un à vibrer pour une chose, l’autre à vibrer pour une autre. L’écoute du monde, de son intelligence nous amène à construire un sens qui est adapté à notre sensibilité, à notre pouvoir de connaître (pour reprendre un terme kantien), à nos attentes aussi.

Alors, nous nous sommes demandé si ce sentiment profond et intense que l’on a de ce qui est vrai et qui nous guide dans la vie authentique est de l’ordre d’une croyance. Si Descartes soutenait dans les méditations métaphysiques que nos sens peuvent nous tromper, et en venait ainsi à l’argument du rêve : qu’est-ce qui me prouve que je suis bien dans la réalité et pas dans un rêve ?, la conclusion à laquelle il aboutit est encore d’ordre sensible : c’est l’intensité de ce sentiment, qu’il nommera « la certitude sensible », qui indique la vérité. L’intensité du sentiment du vrai devient le signe de sa présence. La vérité serait donc bien d’abord l’affaire de la sensibilité et ne serait pas complètement étrangère sinon à la croyance, du moins à la notion d'adhésion.

La preuve d’une situation inauthentique est alors le résultat d’un ressenti ou d’un intuitionner  qui a ouvert tout au long du XXème siècle sur le thème de l’errance métaphysique ou de la désolation (cf. aussi chez Heidegger la notion de dévastation). L’inauthenticité reste principalement responsable de la rupture du sens et probablement qu’il conviendrait, dans tout le travail sur la déportation d’analyser les modalités de rupture du sens quand l’emprisonnement constitue fondamentalement une violation, une privation et une destruction du sens.

A titre de remarque, je préciserai encore qu’un étudiant qui suit un chemin qu’on lui prescrit ou qu’il se sent contraint de choisir et auquel il ne sent pourtant pas destiné est plongé malgré lui dans une situation elle aussi inauthentique qui ne peut mener au succès. Peut-être le problème de l’alcoolisme chez les jeunes est-il à relier partiellement à cette absence de cohérence.

Et il faudrait s’interroger sur les séquelles produites par le mépris qui est à l’œuvre depuis bien des années maintenant, vis-à-vis du travail dit « manuel ». Je suis toujours tellement désolée de voir des étudiants, des étudiantes arborer leur inscription universitaire sans avoir pour cela de motivation et quand pourtant ces mêmes étudiants possèdent des dons qui les amèneraient à développer toute leur créativité et à entrer dans la vie active avec un projet authentique et toutes les garanties du succès.

Il convient alors de se demander quel est le rôle de la raison dans ce cheminement vers la vérité, vers cette certitude sensible, le sentiment profond et intense du vrai. Si le sens est guidé par les sens, par la sensibilité, c’est certainement la raison qui permet à la conscience de se diriger vers lui. Et c’est là tout l’enjeu d’une éducation véritable et désintéressée, d’une éducation ferme mais sans emprise, d’une éducation ouverte mais soucieuse de construire la constante cohérence d'une mesure prise entre l'objectif proposé et les dispositions à portée de main.

La philosophie moderne, mais aussi la philosophie antique évoquent la ruse de la raison car si la raison peut être toute puissante, encore qu’il soit nécessaire de reconnaître la prédominance du sens et de son paradigme, c’est encore la raison qui peut construire, avec toute l’intelligence qu’elle possède, une vision du vrai ou une illusion du vrai. Ceci nous amène à poser de nouveau la question de la certitude sensible : comment notre capacité à éprouver ce sentiment profond et intense de la vérité peut-elle nous aider à éviter la ruse de la raison ?

Là encore, je dirais que l’épreuve de l’inauthenticité ne peut conduire à ce qui résulte du constat dressé par la certitude sensible et dont le signe manifeste est la Joie.

Pour reprendre l’exemple de l’étudiant que je prenais tout à l’heure, l’illusion ne dure qu’un temps. Si l’on peut être fier d’avoir sa carte et de s’être dirigé, dans un contexte donné et pour des raisons diverses, étrangère à sa volonté propre, dans une voie intellectuelle quand cette voie n’est pas nécessairement celle qui lui répond à ses aspirations profondes et surtout intimes, alors, ce n’est pas toute la force de la joie quiportera, mais l’effort constant, la peine, le labeur incessant, la peur de l’échec, la solitude, et des tonalités affectives très négatives. Je ne fais pas ici la critique de l’effort, il est nécessaire pour réussir et se dépasser, mais je souligne la conséquence de l’engagement dans une voix inauthentique qui ne serait pas le résultat d’un choix véritable. (Je m’inquiète aussi beaucoup du taux d’échec des étudiants à l’Université aujourd’hui).

Cette Joie là, la joie d’être dans sa voie, la joie d’être dans l’authenticité, de pouvoir vivre des choses profondes, et en éprouvant un constant plaisir, est à mes yeux essentielle car c’est une Joie qui se communique, qui se transmet, qui porte, qui permet la solidarité, qui permet le bien être ambiant, qui est à elle seule garante pour celui qui l’éprouve et pour ceux qui l’entourent, de possibilités et un bonheur décuplés. Elle seule peut permettre de transmettre ce qui transcende à ceux qu’elle peut toucher ou approcher.

On retrouve alors tout le sens de l’Ethique qui consiste à placer autrui dans l’idéalité de sa représentation et de lui faire le don de ce qu’il y a de plus noble, de plus beau, de plus précieux, de plus fort, c'est-à-dire aussi de ce qui transcende. Pouvoir transmettre ceci est une chance sans égale. Et constater que l'on touche alors, par ce don de cela qui nous trancende et nous comble nous-même de joie, constater le bonheur de ceux qui le reçoive, c'est alors vivre dans un monde merveilleux et avoir la grâce de pouvoir le partager.

                                                                *      *      *

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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Jean-Pierre BARBIEUX 10/12/2011 12:12

Bonjour Cathy,
Il y a dans cette recherche "d'authenticité", de cette "joie d'être dans sa voie" quelquechose de très Aristotélicien...
Je retrouve aussi dans votre billet une manière de discerner chère aux jésuites (pour qui j'ai une tendresse particulière. Cette recherche de l'adéquation parfaite entre mon choix et mon désir
intime. Nous ressentons alors cette "plénitude", ce sentiment "d'être vrai", j'ai l'habitude de résumer en disant : "c'est bon pour moi".
Par expérience je dirais que je ne sais pas si les mauvais choix se manifestent toujours "dans notre fort intérieur" mais en tout cas "Le" bon choix nous permet toujours d'atteindre ce sentiment
indicible que l'on ne ressent qu'en présence du Vrai, de l'Etre, de l'autentique.

Cathy Leblanc 10/12/2011 12:17



Cher Jean-Pierre,


Je vous remercie pour ce magnifique commentaire, très juste. Je suis particulièrement intéressée par l'indicible.


Bien à vous,


Cathy