Lundi 8 mars 2010 1 08 /03 /Mars /2010 23:34

Le titre que j'ai choisi pour cet article fait écho au séminaire de Gérard Guest (cf. site "paroles du jour"). Une fois n'est pas coutume, je parlerai aujourd'hui de quelque chose qui m'est également personnel et qui touche à l'auteur sur lequel j'ai choisi de faire mon DEA et ma thèse de Doctorat : Martin Heidegger.

Ce qui m'a touché le plus dans la pensée de Heidegger est la manière dont il conçoit la vérité, en remontant à la célèbre aletheia qui donne à se représenter le voile de l'Être et à penser, avec ce voile, le mystère de l'Être. Chez Heidegger, j'ai encore trouvé toute une pensée de l'écoute qui allait delà des simples théories de la perception. La langue (die Sprache), quant à elle, devient "la maison de l'Être" si bien qu'elle prend une dimension poétique toute particulière. J'ai également trouvé grand intérêt dans ses premiers écrits sur Duns Scot et en son traité intitulé Etre et Temps aujourd'hui utilisé en psychiatrie parce qu'il fournit une fine analyse des catégories de l'existence et qu'il peut aider des personnes ayant été victime d'un traumastisme dévastateur à retrouver du sens. De même l'art-thérapie est en parfaite conformité avec la pensée heideggerienne du poétique.

Heidegger a vécu à une époque très troublée, peut-être la plus troublée que toute l'histoire de l'humanité ait connu avec l'invention de l'extermination en masse. En 1933, il fait le mauvais choix et adhère au parti nazi. Il devient aussi recteur de l'Université de Fribourg-en-Brisgau. Mais refusant de fermer la porte de son université aux Juifs, il démissionne, en 1934. Il écrira également au Ministère nazi pour demander qu'aucun mal ne soit fait au Professeur Husserl : cette lettre est visible au château de Messkirch, musée Heidegger situé dans sa vile natale. Tous les détails se trouvent dans un ouvrage écrit par un biographe sérieux nommé Rüdiger Safranski. Son livre Heidegger et son temps, Paris, Le livre de Poche, 1996. La vie de Heidegger pendant la guerre n'est pas une partie de plaisir et il ne prend pas part aux actes barbares. Il ne les soutient pas non plus : il s'exprimera à propos du biologisme de façon très claire. Ses fils sont prisonniers sur le front russe (cf. La dévastation, l'attente). Mais il continue de penser que l'Allemagne est le pays qui a hérité de la plus grande culture et le thème du national est présent dans son œuvre. Entendre dire, comme cela est le cas aujourd'hui, que Heidegger fut un nazi, cela mène directement à penser que non seulement il était antisémite, mais qu'il soutenait le génocide, ce qui n'était pas le cas. Plaquer sur chacun des moments de sa pensée des interprétations à orientation nazie, c'est donc faire preuve d'une grande malhonnêteté intellectuelle. Il fallait donc rétablir la vérité et des spécialistes l'ont fait dans Heidegger à plus forte raison. Ont signé cette œuvre, rien moins que Marcel Conche, Françoise Dastur, Pascal David, François Fédier, Gérard Guest ou encore Hadrien France-Lanor pour citer les plus connus. Pardon à ceux que je ne cite pas. Les éditions Fayard ont publié cet ouvrage parce que les éditions Gallimard l'ont refusé, menacées qu'elles ont été de procès pour négationnisme. L'histoire va loin et la haine aussi. Mais pourquoi ? Pourquoi veut-on faire de "l'être-pour-la-mort", sens que Heidegger donne à l'existence et qui provient d'une mystique médiévale, le stigmate du prisonnier du camp de concentration ? Heidegger a écrit cet ouvrage alors que sa mère était sur son lit de mort. La vie devient tout ce qui nous sépare de cette mort et aussi tout ce qui nous remplit, tout le sens qui est là, mis à notre disposition, à la disposition du Da-sein (l'être-là qu'est l'homme). Quand sa mère souffle son dernier soupir, le livre vient d'être édité et Heidegger le pose sur son cercueil. Voilà on peut dire que ceci n'est que du détail et pourtant ce sont des détails qui font toute la différence. Heidegger nazi : non, il n'avait rien à voir avec les tortionnaires barbares des camps de la mort.

Mais, vous savez, la rumeur va loin et je peux vous dire qu'un jour où j'étais invitée chez des amis, un monsieur a fait remarqué à mes frères situés à l'autre bout de la table, que je portais une veste marron foncé comme les nazis. Le marron était à la mode et je portais effectivement cette couleur : veste et jupe et un chemisier rose pale. Cette couleur me rappelait étrangement la couleur de la chasuble de Saint François d'Assise que j'avais vue l'été précédant à Pérouse. J'ai été profondément blessée qu'on puisse ainsi faire du mal et j'ai été blessée pour la bonne et simple raison que j'avais fait ma thèse sur l'ontologie heideggerienne, passionnée pour le rapport au poétique si manquant aujourd'hui, et à la conception de la langue qu'elle propose. Aujourd'hui encore, parfois, j'entends des petits commentaires dans mon dos mais je souhaite ne pas avoir à abandonner tout l'intérêt que j'ai pour ce penseur juste pour fuir les petits mots qui peuvent blesser profondément d'autant que mes grands-parents n'ont pas hésité à mettre leur vie en péril pour en sauver des centaines d'autres, ce que les auteurs des petits mots qui blessent n'auraient sans doute pas eu le courage de faire !

J'espère de toutes mes forces qu'il arrivera un temps où l'on pourra reprendre l'étude de ce philosophe de façon sereine et en sachant exploiter toute la richesse de son oeuvre. Cela arrivera sans doute quand nous aurons fini de prendre les histoires à sensation pour de la littérature ou les peoples pour des exemples, quand nous aurons aussi retrouvé le goût de l'effort intellectuel ! Restons optimistes !

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Commentaires

Puisse Dieu vous venir en aide...
Commentaire n°1 posté par Marcus Miller le 31/03/2011 à 17h00

Merci ! Toutes les énergies, toutes les bonnes volontés, tout l'amour aussi sont les bienvenus !

N'hésitez pas à vous exprimer sur ce blog ou à me contacter à cathy.leblanc2@wanadoo.fr

Réponse de Cathy Leblanc le 31/03/2011 à 17h15
J'ai lu votre article avec beaucoup d'intérêt.Toutefois, la question du "nazisme" de Heidegger est-elle intéressante, à quelque point de vue qu'on se place ? Dans la mesure où elle donne lieu à des accusations démesurées et des défenses exorbitantes ? Aussi inappropriées les unes que les autres. Comme en miroir.On fait de Heidegger un nazi de toujours quasiment dès sa conception et l'on minimise autant que faire se peut son engagement qui fut bien réel. La question est-elle la bonne question ? Sans doute pas. Juste bonne pour ne pas lire Heidegger. Et aussi - question subsidiaire - ne pas le traduire (car pour le public francophone, la question est bien celle de l'accès aux textes par des traductions qui soient fiables. Ce n'est pas le cas, tant s'en faut.
Bien cordialement. Jean-Yves TARTRAIS
Commentaire n°2 posté par Jean-Yves TARTRAIS le 09/03/2010 à 15h12
Merci beaucoup de votre commentaire. La raison pour laquelle je me trouve dans la nécessité d'aborder cette question est la difficulté que je rencontre encore aujourd'hui devant des collègues non heidegeriens qui ont eu des ouvrages peu scrupuleux et sont persuadés d'avoir affaire à un monstre sanguinaire ou à peu de chose près. C'est donc une information que je souhaite donner. La question du nazisme chez Heidegger ne m'intéresse pas car je préfère, comme je le dis dans mon article, essayer de comprendre comment le poétique peut restaurer les lambeaux de la modernité. Voilà donc pour vous expliquer le cadre d'intervention de ce petit article. Je ne nie pas que Heidegger se soit engagé mais sa position, ses choix comme celui de sa démission ne sont que très rarement cités. Mon intention est donc d'inviter à la lecture et non l'inverse, vous l'avez compris.
Réponse de le 09/03/2010 à 15h28

Cathy Leblanc

Maître de Conférences en Philosophie

Université Catholique de Lille

Responsable des Relations Internationales

de la Faculté de Théologie

et de l'IPSR

2005leblanc - Copie

 

 

 

 

 

 

Pour tout contact ou toute question :

cathy.leblanc2@wanadoo.fr

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Présentation

  • : Cathy Leblanc
  • : philosophie souffrance linguistique Heidegger barbarie Littérature
  • : La philosophie peut parfois sembler déconnectée de la réalité et j'ai voulu construire ce blog en vue de montrer comment, à partir du monde vécu s'élabore un problème philosophique. Les articles proposés sont de petites tailles et facilement compréhensibles. Le thème qui les relie le plus souvent est l'un de mes thèmes de recherche : "la barbarie ou les dénis d'humanité", thème que j'ai abordé en premier lieu à partir de la problématique heideggerienne de l'être.
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A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Folio, 1989, p.58

Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.

Salon de lecture

Roman sur l'écriture de la mémoire :

Sorj Chalandon, La légende de nos pères, Paris, Grasset, 2009.

Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.

L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et  écouter le biographe, lui aussi mû par un récit... 

Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.

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