Ce mercredi 13 janvier 2010, j'avais rendez-vous avec Daniel Simon et Chantal, respectivement le Président de l'Association des Anciens Déportés de Mauthausen et la personne qui se charge de la communication. Il est question d'organiser le prochain congrès de l'Association à Lille et de proposer l' exposition de plusieurs séries de clichés qui ont été pris dans les camps.
Là encore, je découvre ce dont l'être humain a été capable et parfois je me demande si la barbarie n'est pas tout simplement de la folie. Aujourd'hui un étudiant a assassiné une secrétaire à Perpignan. Cela a-t-il du sens ? Doit-on finalement en chercher ? Le sens semble se démultiplier dans le contexte de la barbarie et je n'avais pas conscience, quand je parlais de la démesure, de cet aspect-là de la démultiplication. Mais l'étendue est telle qu'elle échappe à toute prise rationnelle, un peu comme si, au fond, on ne pouvait pas saisir : tenir là, dans le creux de sa main, cette amplitude remplie de néant et vidée de tout. Un rien shakespearien, le rien éprouvé par Hamlet contemplant tel Pythagore assistant au spectacle du monde, l'arène en train de se déchirer.
Quel espace, quelle forme. Et pourtant au beau milieu de cet informe se trouve l'immense beauté des gestes du peu et de l'infortune. Immense est peu dire, faut-il lui préférer infini ?
Daniel me montre l'ouvrage qui contient ces photos, une multitude, une démultiplication de photos nazies représentant le bon ordre qui règne dans les camps, représentant les beaux officiers tirés à quatre épingles et se faisant tirer eux-aussi le portrait, mais représentant surtout l'infâme misère : là, un tas de cadavres, comme on dirait un tas de pommes-de-terre, jonché là. A côté, un homme portant ce costume rayé si caractéristique, un bloc de papier et un crayon à la main. Il scrute attentivement un point dans ce tas de chair morte et si l'on regarde bien, on se rend compte qu'il s'agit du visage d'une femme. Au dessus de l'épaule de cet homme se tient un autre homme qui regarde ce qui apparaît sur la feuille de papier avec l'esquisse d'un sourire. Que se passe-t-il ? Le premier est artiste et fait l'ébauche du visage de cette femme dont il ouvrira les yeux comme pour lui rendre la vie. Le second, dans l'abîme sis entre l'horreur et la beauté du geste esthétique, se trouve humainement dans une situation d'émerveillement. Le peintre redonne la vie.
J'avouerai que c'est la première fois que je ressens cette puissance du geste esthétique qui apparaît quelque peu comme un acte de langage. Il change la réalité qu'il nomme et qu'il déforme un peu. Il la fait passer du côté de la vie. Geste de résistance par excellence.

A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que
le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des
Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture,
Paris, Folio, 1989, p.58
Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la
parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis
longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un
instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.
Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.
L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien
résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et écouter le biographe, lui aussi mû par un
récit...
Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.
Derniers Commentaires