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9 août 2014 6 09 /08 /août /2014 15:46

Chers amis,

Vous êtes nombreux à lire ce blog et je vous en remercie. Je salue nos amis-lecteurs d'Algérie et de Scandinavie. L'actualité s'incrit aujourd'hui dans l'horreur et si nous sommes consternés et révoltés, je pense que l'action politique au quotidien est aussi une action d'éducation -cela pourra sembler très platonicien- qui peut sembler restreinte en sa portée mais qui sème des graines solides qui produiront d'autres graines toutes aussi robustes. Ce qui me permet de l'affirmer, ce sont des courriers d'étudiants que j'ai reçus ces derniers temps et qui me montrent à quel point l'enseignement de philosophie met en oeuvre une veille qui n'a de cesse de rappeler l'humanité qui nous habite.

Les vacances sont pour moi très studieuses puisque je prépare une nouvelle édition de la plupart de mes cours dont mon cours de philosophie morale qui pourra être dispensé en ligne dès le mois d'octobre (s'inscrire auprès du secrétariat de la faculté de théologie où je dispense mes enseignements de philosophie). Dans ce cours, j'ai voulu me pencher sur la vie d'un philosophe dont on parle trop peu mais dont l'oeuvre a été puissante. J'ignorais jusqu'à présent que ce philosophe qui a marqué mes années d'études avait lui aussi, comme Emmanuel Lévinas ou Paul Ricoeur, été victime de la déportation. C'est pourquoi j'ai à coeur de vous présenter une petite biographie que j'ai tirée à la fois du matériau proposé par Gilbert Kircher, grand specialiste d'Eric Weil dont il a été l'élève et l'ami, ainsi que des matériaux rassemblés ici et là dans les encyclopédies. Ce travail préalable ouvrira sur une étude visant à comprendre en quoi cette longue captivité a pu guider la pensée du philosophe comme elle a guidé celle de Lévinas ou de Ricoeur.

 

Eric Weil est un philosophe juif d’origine allemande mais naturalisé français. Il est contemporain de Heidegger et de Levinas. Né le 8 juin 1904 à Parchim, où il fait sa scolarité. Il perdra son père le 6 mai 1922. Il rencontre alors des conditions matérielles très difficiles mais poursuivra néanmoins des études de médecine jusqu’en 1924 tout en étant inscrit à un cours d’Ernst Cassirer. Il s’inscrit ensuite à la faculté de philosophie de Hambourg, puis à celle de Berlin à partir du 7 mai 1924 puis il reviendra à Hambourg en 1925, continuant de suivre les enseignements de Cassirer. En 1928, il présente sa thèse de doctorat sur L’enseignement de Pietro Pomponazzi sur l’homme et le monde, avec mention très honorable. Elle sera publiée en 1932 alors qu’il a obtenu dès juin 1928, une bourse d’étude pour son doctorat. Fin 1930, Eric Weil devient le secrétaire personnel de max Dessoir jusqu’en 1933. Il est chargé de la rédaction de la revue Zeitschrift für Ästhetik und allgemeine Kunstwissenschaft. Mais ayant lu Mein Kampf, il est résolu à quitter l’Allemagne en cas de victoire d’Hitler et postule pour un poste d’université à Porto Rico. L’ambasse de Washington reçoit alors une notification de refus de la part du Auswärtiges Amt, datée du 21 avril 1933. La même année, Eric Weil se voit proposer, en même temps que Fritz Lang, une place au ministère de la culture et de la propagande de Goebbels. Ils prendront tous deux le train pour la France. Eric Weil vivra à Paris et s’y mariera avec Catherine Mendelsohn, la petite fille du compositeur interdit par le IIIème Reich, en octobre 1934. Eric et Catherine seront naturalisés français le 11 février 1938.

Eric Weil travaillait beaucoup sur la renaissance et l’astrologie, aussi surprenant cela peut-il paraître aujourd’hui que nous connaissons Eric Weil pour ses écrits sur la société contemporaine, la philosophie morale et la philosophie politique. Il est l’auteur d’un important manuscrit sur Ficin et Plotin qui ne sera édité qu’en 2007 grâce à Alain Deligne.

De 1934 à 1938, il collabora à la revue que dirige Alexandre Koyré, Recherches Philosophiques et participe aux Séminaires de l’Ecole pratique des hautes Etudes que dirige Koyré et que dirigera Alexandre Kojève sur La phénoménologie de l’esprit, de 1934 à 1939. Des noms connus aujourd’hui fréquentent ces séminaires : Lacan, Hyppolite, Wahl, Queneau ou encore Bataille.

Le 3 avril 1938, il soutient un mémoire à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes sur La critique de l’astrologie chez Pic de la Mirandole. C’est le 1er Août 1939 que commence la rédaction de sa thèse, la fabuleuse Logique de la Philosophie. Mais les événements historiques s’invitent au programme et Eric Weil est incorporé sous le pseudonyme d’Henri Dubois, mais arrêté le 17 juin 1940, dans l’Eure d’où il sera conduit au Stalag XIB de Fallingbostel, près de Hanovre et du camp de Bergen Belsen, là où se trouve précisément un autre philosophe parisien d’origine lituanienne, Emmanuel Levinas. Cependant, on n’a pas de trace de leurs échanges. Il est désigné comme interprète et devient selon L. Sichirollo, l’un des organisateurs de la résistance des prisonniers de guerre, du rapport entre les groupes nationaux et l’un des rédacteurs du journal clandestin. Henri Dubois est aussi nommé pianiste dans l’orchestre du camp selon une lettre qu’envoie H. Moyesset à Anne Dubois, c’est-à-dire la soeur de Catherine Weil-Mendelsohn. Catherine sera elle-même internée au camp de Gurs dans les Pyrénées Atlantiques, pendant quelque temps. Elle trouvera refuge ainsi que sa sœur dans le Lot, à Le Pigeonnier-Laval. Anne assure un travail de secrétariat et de liaison au service du commandement des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) à Monpazier. Il ne faudra pas longtemps pour que la mère d’Eric Weil, Ida Weil soit déportée à Theresienstadt avec sa fille Ruth Cohn et d’autres membres de leur famille. Tous disparaîtront en déportation. Notons que c’est aussi dans ce camp de Theresienstadt que va périr la première épouse de Viktor Frankl où il a lui-même séjourné avant d’être envoyé comme Ida Weil à Auschwitz où elle sera déclarée morte par convention le 15 mai 1945. Ruth, sa fille, sera déportée de Theresienstadt vers Kowel, en Pologne (Ukraine actuelle), où elle dû mourir lors du massacre des ghettos au mois d’Août. Le camp de Fallingbostel sera libéré par les Anglais le 16 avril 1945. Eric Weil sera démobilisé à Paris le 16 mai 1945 après que le commandement militaire français a conclu qu’Eric Weil et Henri Dubois ne faisaient qu’une seule et même personne.

En dépit de l’horreur vécue, Eric Weil continue ses recherches en philosophie et elles lui fournissent sans aucun la force de continuer. C’est en 1946 que parait l’article d’Eric Weil sur « L’anthropologie d’Aristote ». C’est alors qu’il retourne à l’Ecole pratique des hautes Etudes et y soutient sa thèse, la logique de la philosophie qui est une fascinante logique systématique de la subjectivité dont nous reparlerons. Il publiera aussiHegel et l'État (1950), Philosophie politique (1956), Philosophie morale (1961), Problèmes kantiens (1963), de très nombreux articles, recensions et communications, dont une partie a été réunie dans Essais et conférences (1970 et 1971). Il fut professeur de philosophie à l'université de Lille de 1956 à 1968 puis il enseigna à Nice de 1968 à 1974. Après la guerre, il avait retrouvé en Allemagne de fidèles amis et il fut promu docteur honoris causa de l'université de Münster en 1969, mais ne souhaita pas retourner en Allemagne après ce qu’il y avait vécu. Il est décédé le 1er février 1977.

 

C'est Eric Weil qui dit, dans la Logique de la philosophie que la philosophie commence par la peur...à méditer.

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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