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6 décembre 2011 2 06 /12 /décembre /2011 16:06

A l’approche des fêtes de fin d’année et parce que leur préparation met en œuvre un cruel contraste entre d’une part les happy fews qui ont la chance de célébrer et les autres, les déshérités, les malheureux, les solitaires, les vagabonds, les prisonniers, les malades, etc. etc., j’aimerais entamer ici une réflexion sur la compréhension et son rapport à la souffrance.

Peut-on comprendre la souffrance d’autrui ? Qu’est-ce que comprendre la souffrance sinon s’engager ? Oui, mais alors, cet engagement n’a rien d’un engagement rationnel, d’un engagement qui suit seulement la voix de la raison. Il s’agit d’un engagement résultant de cela que le cœur ait su entendre, ait voulu écouter un cri venu de nulle part, un cri envoyé par quiconque.

Alors si nous voulons parler de compréhension, il faut prendre ce terme dans toute l’amplitude de son sens : la compréhension prend son objet avec (cum) elle et s’engage dans ce lien. Elle se rend ainsi toute disponible alors que par cette disponibilité elle allège une souffrance qu’elle a seule pu entendre, écouter, cette souffrance là étant bien souvent cachée, dissimulée, enfouie au creux de nul lieu. L’indicible. Le merveilleux résultat auquel elle peut s’attendre est une forme de réhabilitation de l’homme en l’homme, de la vérité de l’humain en l’humain, c’est-à-dire le retour à une jouissance pour l’être ayant souffert de ses pleines capacités émotionnelles et intellectuelles, de ses capacités à espérer, à construire, de ses capacités à vaincre l’usure du temps, à vaincre l’amertume, de ses capacités à demeurer dans la pleine essence de son humanité.

Vouloir pour quelqu’un un tel projet, c’est aussi l’aimer, mais c’est amour-là, cet amour désintéressé se situe bien au-delà d’un attachement ordinaire ou même d’un rapport de possession car nul n’appartient à personne qu’à lui-même, et encore…  Et s’il incombe à l’éthique de dicter quelque chose, alors cette chose peut-elle différer d’un respect complet, intégral, vis-à-vis de ce qui devant elle, manifestement, se réalise ? Peut-elle différer d’un laisser-être de cette réalisation qui nécessite alors de toute urgence que le contexte se recompose, s’adapte, s’accommode, en vue de cette essentielle liberté sans vouloir la comprimer, la contraindre, la meurtrir, la torturer.

Il est bien des situations où quelqu’un, quelqu’une saura entendre cette souffrance : en société, dans la rue, dans un cercle d’amis, dans une réunion, etc. Il est également bien des situations où personne ne la verra et où, pour reprendre ce que je disais à propos de l’indifférence, cette souffrance là restera lettre morte, enfouie profondément sous l’apparence d’un beau tableau tout comme le cri qu’elle peut lancer restera à jamais en silence.

Mais notre humanité ne consiste-t-elle pas d’abord à écouter, à nous rendre disponible, à laisser être la réalisation lumineuse des êtres qui ainsi nous entourent et savoir ensuite, nous émerveiller qu’ils aient pu renaître à eux-mêmes, dispensant autrement toute l’humanité dont ils deviennent alors garants ?

 

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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commentaires

Marie-France Reboul 10/12/2011 15:19

Oui, voir la souffrance, la deviner, l'écouter, se rendre disponible à la parole de l'autre ou à son silence; il y a tant de signes d'écoute : une parole, bien sûr, mais aussi un geste, un sourire,
une disponibilité que l'être en souffrance ressent . De là naîtra une aide désintéressée que l'autre sera libre de prendre ou de laisser. Cela demande beaucoup de patience et la reconnaissance en
celui qui souffre d'un autre. C'est aussi un échange, écouter celui qui souffre c'est s'enrichir soi-même.
Marie-France

Cathy Leblanc 10/12/2011 15:22



Merci, Marie-France, pour ce magnifique commentaire : c'esst vrai qu'écouter celui qui souffre, c'est aussi s'enrichir soi-même, d'une très grande richesse spirituelle, c'est-à-dire humaine.
Puisse l'écoute nous être tous à portée de main !


Cathy



Jean-Pierre BARBIEUX 06/12/2011 20:03

Peut on dire qu'il y a dans cette approche de la "compréhension" de la souffrance une approche empathique (bien loin de la sympathie qui peut mettre en danger "l'accompagnateur" et n'apporte rien
de plus au souffrant). Empathie qui est propre à l'homme et permet, en étant en capacité à approcher ce que resssent l'autre, une vision plus fraternelle, un élan humaniste. Mais cette empathie
est-elle consubstancielle de l'homme ? Et si on y ajoute une réflexion chrétienne... mais ce n'est pas le propos et ce serait trop long pour ce post.

Cathy Leblanc 06/12/2011 20:11



Bonjour Jean-Pierre, je suis contente de vous lire et j'espère que vous allez bien. Oui, je pense vraiment que c'est en cette acceptation, ce regard sans condition mais aussi cette capacité
à percevoir la souffrance d'autrui, que consiste l'humanisme. C'est là, et je suis parfaitement d'accord avec vous, que peut véritablement s'exercer le lien fraternel. La vision chrétienne
concorde avec cela mais je suis un peu gênée par la notion de pitié : percevoir la souffrance d'autrui, c'est être gêné par son existence et s'engager, c'est vouloir restaurer la dignité. La
pitié peut gêner l'être en souffrance qui ressent dès lors la culpabilité d'avoir touché quand cela n'est pas intentionnel. Mais s'avancer vers la souffrance d'autrui et pouvoir la
soulager, c'est toujours un pas vers un plus grand humanisme, me semble-t-il. La question est aussi de savoir si nos sociétés modernes en sont encore capables...



Victoria 06/12/2011 19:50

Bonjour Cathy,

Ce nouveau billet tombe à point nommé. Il redonne l'espérance de pouvoir comprendre un jour la souffrance d'autrui.

Je dois avouer qu'il y a encore quelques heures, je me disais qu'il était absolument impossible de comprendre, de ressentir la souffrance d'un autre et ce même en essayant d'avoir de
l'empathie.

Je dirais que ce qui me faisait penser que la souffrance est incompréhensible, c'est que face à la douleur, il est aisé de perdre les mots. Devant l'indicible que dire ?
Devant quelqu'un qui souffre... de quoi parler ?
On se dit souvent que rien n'intéresse quelqu'un qui souffre alors on prend de la distance, on se dit "à quoi bon passer ce coup de fil, on ne se dira rien !"

En relisant ce billet, je me dis que là ou l'on peut se mettre en position de compréhension, c'est en persévérant, en continuant à prendre des nouvelles, en gardant le lien malgré les distances en
restant humain.
Ne pas croire que les personnes qui souffrent sont renfermées sur elles mêmes pour ne pas leur donner un sentiment de pitié.

En disant qu'il faut sortir de la rationalité vous permettez à notre "pâte humaine" de ressortir, d'agir sans qu'il y ait de recette, d'explication toute faite.
A nous d'être imaginatifs !

Merci !

Cathy Leblanc 06/12/2011 19:59



Bonjour victoria,


Merci infiniment pour votre commentaire. Je suis si heureuse qu'il puisse être utile et je suis tellement malheureuse quand je vois des gens souffrir que je me sens aussi spontanément très
malheureuse. Que faire alors ?


Je pense que l'éthique ne rend pas toujours service, les convenances non plus : garder son rang ne permet pas d'oser s'approcher de ceux qui souffrent quand on peut pourtant leur rendre un peu de
chaleur, un peu d'espoir et beaucoup de lumière en leur accordant notre attention et notre respect. Savoir exhaucer, ce peut être fondamental en ce sens, la rencontre pouvant à elle-même
représenter cet exhaucer.


Ressentir la souffrance d'un autre, c'est d'abord être gêné par sa souffrance. Il y a là quelque chose de naturel qui n'est pas tout à fait de l'empathie et qui n'a rien à voir avec la morale ou
l'éthique.


Encore grand merci pour votre commentaire !