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1 juillet 2010 4 01 /07 /juillet /2010 13:48

                Ce week-end avait lieu une assemblée du conseil d’administration des anciens déportés de Buchenwald, Dora et Kommandos. Il y fut question de diverses préparations dont celle du colloque sur le pardon qui aura lieu à l’Université Catholique de Lille du 10 au 12 mars 2011. A l’initiative de ce colloque, un dialogue entre l’Association des anciens déportés de Buchenwald et la Faculté de Théologie, autour d’une conférence donnée par David Pettigrew (cf. compte-rendu ci-dessous) à propos de la question du génocide perpétré à Sarajevo et Srebrenica et de la manière dont on peut ou on ne peut pas réconcilier les peuples, à propos de la manière dont on veut ou on ne veut pas oublier.

                Chacun avait alors été choqué du fait que l’on puisse, sur ce que les après-guerres mondiales avaient nommé « des lieux de mémoires », construire des immeubles, un garage automobile, que l’on puisse destituer les personnes de leur habitation pour y construire des monuments religieux et violer ainsi tout ce en quoi consiste le respect et l’intégrité de la personne.

                C’est dans le prolongement de ce questionnement que Dominique Durand, allias Dominique Decèze, auteur de maints ouvrages consacrés à l’univers concentrationnaire d’une part et, au monde du travail de l’autre –la relation entre ces deux mondes apparaît d’elle-même- , proposa un dialogue thématique autour du pardon. Il ne me fallut pas longtemps pour recevoir l’enthousiame de mes collègues, de mes amis, et des interlocuteurs des pays que je visitais et l’entreprise fut facilement posée. Posée également, la possibilité d’inclure, dans une approche thématique, le fruit d’une étude du monde de la déportation et non l’inverse.

                Cette démarche me semble particulièrement répondre à un souci qui fut évoqué relativement à la conférence de Monsieur Pettigrew. Nous nous étonnons, en effet, d’une certaine indifférence vis-à-vis de la barbarie perpétrée à rien moins que 3 heures d’avion de « chez nous », vis-à-vis aussi du message porté par le travail autour de la mémoire et de la déportation. Cette indifférence n’est pas une simple indifférence. Elle se compose de deux orientations bien distinctes. Bien sûr, il y a l’indifférence de celui qui se dit qu’il n’en a rien à faire de ces histoires là et que le quotidien est suffisamment rempli ou difficile à vivre ou je ne sais quoi, pour ne pas avoir à réfléchir sur des choses pesantes, impossibles et finalement trop envahissantes. Mais il y a aussi –et nous devons là écouter le message qui se libère de cette attitude- l’indifférence apparente de celui ou celle qui ne « saurait » s’ouvrir à la question des souffrances perpétrées dans de tels univers (celui de la concentration, celui du génocide).

                L’être humain, s’il peut être barbare est également sensible. Pouvons-nous dire que nous sommes barbares ou que nous sommes tous barbares ? C’est une question très délicates qui se heurte à certaines limites : celui qui a souffert l’ultime ne peut s’affirmer barbare. L’épreuve de l’ultime nous révèle ainsi la portée des concepts et de leur universalité. Ainsi devons-nous probablement plutôt dire que certains d’entre nous sont barbares mais que la barbarie est sans doute pour beaucoup d’entre nous –et si l’éducation et la sensibilité nous en protège- hors de portée. Pourtant qui n’a pas un jour dans son existence éprouvé la colère, voulu exprimer à telle ou telle administration l’absurdité de son système ? Qui n’a pas assisté à la colère d’un tiers et craint les suites de cette épreuve de la violence ? Il y a là une question d’intensité, de gradation qui, de la gentillesse peut évoluer vers la barbarie. D’où aussi le problème de la responsabilité. A ce titre j’aimerais ouvrir une parenthèse sur l’un des derniers films où joue Gérard Depardieu : « Mammouth » et dans lequel un très grand soin est pris pour montrer comment les personnages échappent à la violence. Je pense que ce sont de grands moments de ce film et la première étape d’un travail de mémoire revisité pourrait sans doute aucun consister en un enseignement visant à contenir ses colères. Je renvoie sur ce thème aux ouvrages d’Eric Weil, philosophe lillois, d’origine allemande arrivé à l’Université de Lille en 1933 sur recommandation d’un certain Albert Einstein. La philosophie, pour Eric Weil commence par la peur et non par l’étonnement comme c’était le cas chez Aristote (cf. Métaphysique, alpha).

Si donc, une partie d’entre nous ne saurait s’ouvrir à la question de la souffrance perpétrée dans l’univers concentrationnaire et du génocide, cette partie d’entre nous n’éprouve pas nécessairement la barbarie que nous aurions en nous puisque la donne est fort heureusement disparate. Et la sensibilité peut tout à fait nous rendre trop faible ou fragile pour nous ouvrir au fait barbare. C’est cette difficulté qu’il faudra, si nous souhaitons continuer le travail, que j’ai souhaité prendre en charge dans la conception d’études philosophiques thématiques non directement présentées du strict point de vue de la déportation ou de l’univers concentrationnaire en tant que thème fédérateur.

La philosophie aborde le problème du mal. Elle cherche des exemples mais n’a pas toujours sous la main, des concepts qui ont été mis à l’épreuve de l’ultime. Que signifie l’art ? Que signifie-t-il de différent quand il est pratiqué dans un camp de concentration ? Que signifie-t-il quand il est le portrait d’un homme que la barbarie a dépouillé de son humanité ? A-t-on affaire à l’écriture de l’histoire ou à une forme artistique ? Quel sens, la croisée de ces deux problématiques prend-t-elle ? Quel dialogue possible ?

Par ce présent article et parce que je sais qu’il est lu par des collègues du monde de l’éducation, je suggère la prise en charge de la sensibilité qui ne saurait s’ouvrir à une thématique barbare par un surcroît métaphysique. Poser la question de la possibilité métaphysique de la barbarie, ce n’est plus transmettre ou imposer une émotion que certains ne peuvent vivre et qu’ils fuiront dans une prétendue indifférence.

Par exemple en discutant du pardon, en le lançant comme question, ce week-end, des réponses absolument inouïes et magnifiques nous ont été généreusement offertes dans l’insigne de la sincérité. Ainsi s’est-il dit que « non, on ne peut pas pardonner au nazi qui nous a fait du mal, non… » sans que la haine ne s’exprime le moins du monde. Ainsi s’est-il dit que justement « on n’a pas la haine envers le nazi » et l’on a aussi cité un ouvrage décrivant la déformation de celui qui, rongé par la haine envers le nazi va jusqu’à en perdre son humanité, son visage. La traduction métaphysique de ces paroles merveilleuses est la suivante : il arrive que le déporté ait plus peur de la haine qui peut le déshumaniser –et il en a pleinement conscience- que du barbare nazi lui-même. Ainsi en conclut-on que le déporté possède, certainement suite à son expérience, une conscience avérée du pouvoir déshumanisant des sentiments éprouvés.

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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commentaires

Marie-France Reboul 05/07/2010 17:06


Chère Cathy,
Je m'attacherai ici à répondre à un des points du sujet que tu abordes, l'art dans les camps, puisque c'est un sujet sur lequel j'ai beaucoup travaillé.
Lors du colloque tenu à la BnF le 6 mai"Résister par l'art", la question a été posée : s'agit-il d'art ou de témoignage? J'ai toujours pensé que ces dessins allaient au-delà du témoignage
puisqu'ils étaient de l'ordre de la création salvatrice et que tout artiste ne peut que recourir à son art même dans de telles circonstances.L'un de ces dessinateurs, Boris Taslitzky a écrit "mais
qu'est-ce que c'est que cette envie irrésistible de tout le temps dessiner? C'est que, en toute circonstance, j'ai voulu rester un artiste..."L'artiste Ilse Haffner-Mode, dans un kommando de femmes
dépendant de Buchenwald, a écrit au bas d'un de ses dessin "quoiqu'il arrive, je dessine".
Durant le colloque, le philosophe Jean-Luc Nancy nous a rappelé que tous les artistes sont des témoins. Souvenons-nous de Goya écrivant sur un des dessins de "Les horreurs de la guerre", "lo he
visto" (je l'ai vu) et Taslitzky comme Zoran Music, à Dachau, évoquent "la beauté plastique et tragique de l'horreur".
Quoi qu'il en soit, ces artistes ont su rester des hommes et des femmes créateurs face à la barbarie et leur réponse à celle-ci est "je dessine, je crée, je suis un homme et non "ein stück" "
Reste l'impossibilité pour l'oeuvre d'art de figurer "l'enfer qui s'est déroulé là pendant dix ans" a écrit un dessinateur de Buchenwald, Herbert Sandberg, déporté allemand. Il existe un hors champ
immense de l'impossiblité de représenter l'horreur, mais l'art peut suggérer cette impossiblité.
Pour cela, j'aimerais montrer un de ces dessins tel "Hurlement "de Karol Konieczny, dessinateur polonais, pour que vous puissiez écouter le cri du déporté.
Marie-France Reboul


Cathy Leblanc 05/07/2010 17:11



Merci mille fois, Marie-France pour ce commentaire majestueux !



BOUREL 04/07/2010 10:47


Terres barbares.

« Nous nous étonnons, dites-vous, d’une certaine indifférence vis-à-vis de la barbarie perpétrée à rien moins que 3 heures d’avion de « chez nous », vis-à-vis du message porté par le travail autour
de la mémoire et de la déportation ». Mais quel « chez nous » en contrepoint d’un hors-lieu sans foi ni loi ? Quelle ’’cité’’ qu’une civilisation cultiverait contre l’appétit anarchique de la
friche barbare ?

Educateurs et passeurs de mémoire déplorent que l’évocation des totalitarismes ne suscite plus, trop souvent, d’autres réactions que d’agacement à l’endroit d’une histoire qui radoterait.
Qu’aurait-on besoin, s’impatientent les perfusés de Face-Book, d’être vaccinés contre des maladies d’un vivre-ensemble dont les formes sont aujourd’hui dépassées ? Pourquoi se pencher sur des
structures relationnelles fossilisées aujourd’hui que la technique a révolutionné les échanges, qu’on peut se composer un réseau relationnel « à la carte », un entre-soi sans concession aucune ?
Foin de toute autorité politique ou religieuse, de toute retenue au nom de valeurs à respecter dans le partage d’un même projet ou d’une même mémoire !

Ce n’est pas le degré de civilité qui devient déterminant dans un choix de société, au contraire. Plus cette dernière viserait le raffinement, plus elle se montrerait exigeante dans le partage de
règles imposant à l’individu, dont la suffisance est aujourd’hui sacrée, d’en rabattre pour composer avec autre que soi-même. Vivre dans la cité, être civilisé demande de participer. Mais à quoi
prendre part, pourquoi prendre sa part d’un lot commun quand on peut d’emblée partager selon ses propres affinités ? Pourquoi, dès lors, répondre au souci d’un bien-vivre ensemble, s’inscrire de
façon plus responsable dans un « civil » qui dit défendre les droits de l’individu(il ferait beau voir qu’on osât y toucher !) mais ne peut tenir compte de ses émotions ?

Non, soyons « de notre temps » ! Sociables certes, c’est-à-dire capables de faire société, mais sur Face-Book. Oui gardons une place publique mais parcellisée. Non pour s’y rassembler mais pour que
puissent s’y installer toujours plus nombreuses, atominées, et s’y ignorer toujours plus autistes, les chapelles vouées au culte et au règne de nos seules affinités. Vous avez dit « barbares » ?