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8 juin 2010 2 08 /06 /juin /2010 20:10

Voici donc la suite de ces rencontres inédites. Le premier texte portait sur les cérémonies du soixante cinquième anniversaire de la libération des camps de Buchenwald, Dora et Kommandos. On y posait le problème de la persistance du signifié quand le fil de fer entourant la rose blanche parle des barbelés. Le deuxième texte portait sur le contenu du travail de mémoire et ses orientations possibles quand orientation rime avec reconnaissance universitaire. Ce troisième texte parlera de la souffrance et de sa prise en charge, il est la fois un prolongement des ces journées et d’une certaine façon, un compte rendu du colloque qui a eu lieu ce 7 juin au Val de Grâce et qui portait sur la notion psychiatrique de « trauma sans image ».

Le travail psychiatrique mais aussi le travail de mémoire, plus généralement et tel qu’il a été décrit dans le texte précédent se focalisent sur la souffrance. D’une part, il s’agit de reconnaître les violations, de les mettre en lumière, de les questionner, de prendre la mesure de ce qu’elles signifient dans notre contemporanéité. D’autre part, il s’agit plus particulièrement de préciser le relevé des effets engendrés par ces violations de manière à pouvoir apporter des remèdes toujours mieux adaptés ou à offrir ce que la pensée juridique anglo-saxonne se plaît à nommer des systèmes de compensation, la justice restant alors un problème d’équilibre, quand bien même cet équilibre n’est toujours jamais que symbolique, l’irremplaçable restant lui ancré dans la dimension ontologique : l’objet que l’on ne peut recréer, parfois même pas en souvenir.

Mais qu’est-ce donc que la souffrance et pourquoi est-on si nombreux à vouloir la questionner ? Pourquoi nous dérange-t-elle ? Et pourquoi la panser est-elle une tâche infinie, à l’image de l’herméneutique : nous nous souvenons que Gadamer disait de cette science qu’elle est une tâche infinie. Comprendre et Panser, voilà un couple conceptuel qui anime à la fois le travail de mémoire et le travail de la psychiatrie. C’est d’ailleurs sur la compréhension du trauma qu’hier nous nous sommes longuement arrêtés. Cette compréhension, nous l’avons vue nécessite ce que Schleiermacher avant Gadamer nommait l’acte divinatoire qui au fur et à mesure de l’approche phénoménologique permet à celui qui y procède, de se placer en lieu et situation du sujet qu’il souhaite comprendre. Conan Doyle l’avait bien compris quand il fait dire à Holmes, alors en compagnie d’une jeune victime qui aime à décorer son salon de riches bouquets, que les fleurs sont l’essence du monde. Il ne parle plus en son nom mais en celui de cette jeune victime qui se reconnaît dans la démarche.

Souffrir comme par soi-même la plaie d’autrui, ce que e.e. cummings [sans majuscules : obtenu légalement], un poète américain du début du XXème siècle, qui s’était engagé dans l’armée française, avait lui aussi terriblement bien compris. En un délicieux poème il attribue à un sujet féminin « she », le rire de son bien-aimé « his laugh », de sorte que elle (she) rit son rire à lui : his laugh. Acte divinatoire par excellence donc. Et c’est sans doute cette possibilité extraordinaire de se déplacer dans les univers de l’altérité qui nous pousse aussi à ne pas accepter la souffrance ou à vouloir la panser tant nous pouvons nous représenter ce qu’elle est pour qui la subit. Cet intolérable de la condition humaine, produit de la barbarie le plus souvent humaine elle aussi, nous fournit les moyens de la restauration.

Restaurer. Essayer de combler l’absence ou les absences quelque soit leur objet : être humain, membre,  etc. C’est alors que le rien prend tout son sens et qu’il montre qu’il peut être. Tout au fond de la souffrance, vivre devient un paradoxe, une dissonance à l’image de celles utilisées par Debussy dans son Clair de Lune et lorsque la dissonance devient le signe d’une peur, d’une attente, une suspension, le souffle coupé qui chez Debussy se retrouve en effusion. L’issue est heureuse, à la différence de l’homme souffrant dans son paradoxe qui reste lui, en suspens. Panser devient alors créer l’effusion, donner la chaleur de la présence, l’épaisseur ontologique, la douceur tactile, les sensations, la vie.

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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