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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 17:19

Il faudra sans doute expliquer à ceux et celles qui ne comprennent pas le silence des ex-otages que ceux-ci ont été susceptibles de mourir pendant plus de trois ans, à tout instant et qu’ils ont vécu sous la menace et dans la peur pendant leurs années de captivité. La peur est un instrument de pouvoir. Elle paralyse et ôte à ses victimes quand celles-ci ne peuvent la dominer, toute espérance, tout dynamisme, c’est-à-dire aussi toute vie. Avec la peur, se développe en l’homme le sentiment de l’impossible. Avec la peur, le monde, le progrès, le changement, l’audace, l’humour, le rire, la vie ne sont plus possibles. L’homme n’est pas homme dans la peur et quand celle-ci dure plus de trois ans, alors, des capacités structurantes disparaissent comme, en premier lieu la parole, mais aussi la revendication voire le courage. Imaginons donc un être humain dépourvu du sens du possible. Imaginons ce que cela peut être pour lui ou pour elle que de ne pas pouvoir envisager l’avenir, c’est-à-dire aussi de ne pas pouvoir habiter le temps qui passe et résider tout au fond de l’ennui. Que peut-on espérer d’un être humain ainsi habité d’une force paralysante ? L’aphasie, l’impossibilité de parler sont les indices de l’abandon du monde créé par la peur.

Peut-être alors devons-nous aussi expliquer ce qu’est le monde. Dans un essai intitulé Le Deuil et la mélancolie, Freud expliquait déjà que le travail de deuil qui s’amorce dès les derniers instants d’un proche absorbe le monde de ceux qui commencent ainsi leur deuil et les prive de tout désir. Il en est de même de la mélancolie : elle prive de monde et plonge dans l’angoisse. On apprendra avec Heidegger et notamment son traité de 1927, que le monde est un réseau de relations : il est le sens. La partie plus tardive de son œuvre insiste sur le sentiment de proximité qu’il ne faut surtout pas négliger quand on se représente un monde à portée de main. Le monde est en effet ce qui nous environne et couvre à la fois ce qui est dans la proximité et ce qui est dans la distance. C’est dans ce périmètre que se construisent nos repères et nos références et si nous pouvons partager repères et références, chaque être humain possède exclusivement la somme des repères et références qui lui sont propres. C’est ce que Jean-Luc Nancy nommera la singularité.

Quand une personne est en proie à la peur ou se trouve dans des conditions de détention qui menacent son existence, elle ne peut plus accéder à son monde ni à sa singularité. Elle ne peut plus continuer de se construire et vit, dès lors, en dehors du monde ou sans monde. Les otages qui sont rentrés du Sahel n’ont plus joui de leur monde, ni de la compagnie de personnes, ni d’espérance d’avenir, ni d’accès à la culture, livresque ou radiophonique : ils ont été plongés dans l’isolement et réduits à cet isolement. Comment ne pas comprendre qu’ils n’aient plus la capacité de parler, et qu’ils n’aient pas la capacité de dire ce qu’ils ont vécu. Ils n’en sont certainement pas encore sortis, loin de là. Comment est-il possible de ne pas comprendre des choses aussi rudimentaires et comment est-il possible de manquer à ce point de respect envers des personnes qui ont vécu dans une immense souffrance pendant toutes ces années ?!!! Comment est-il possible de considérer la souffrance comme suspecte ?!!!

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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