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Ce jeudi 21 janvier 2010 avait lieu, au cinéma Jacques Tati d'Aniche une projection-débat qui a permis de revenir sur des moments-clés de la quotidienneté au travail. Certes marquée politiquement, cette réflexion met néanmoins à jour l'impossibilité de vivre sa vie (et l'impossibilité constitue un terme essentiel dans la pensée de la barbarie comme nous le montrions dans un ancien article). Voilà en tout cas ce que j'en ai retenu. Nous ne sommes pas loin du thème de l'aliénation si cher à Hegel et nous sommes en présence ici d'une aliénation des libertés. J'emploie ce terme au pluriel car on constate selon la casuistique une variabilité de l'ampleur que cette aliénation peut prendre. Selon qu'il s'agit d'un type de travail ou d'un autre, on n'a pas affaire aux mêmes mutilations.
Dans le film de Jean-Michel Carré et dont titre n'est autre que "j'ai très mal au travail", le "très" est présenté graphiquement comme la correction en rouge d'un titre initial "j'ai mal au travail", comme on dit j'ai mal à la tête, j'ai mal au ventre, j'ai mal au cœur aussi, comme si le travail était devenu partie intégrante du corps humain. On fait désormais corps au travail et l'on apprend que le travail représente la première priorité de ceux que j'appelle les "habitants de France" pour ne pas les limiter aux français, par rapport à la santé, à l'amour, à la famille, aux loisirs. Mieux vaut travailler qu'aimer ou être aimé. Ce n'est pas ou plus l'amour qui fait le bonheur, c'est d'abord le travail.
On apprend encore qu'un cinquième des SDF à Paris est constitué par des salariés. Ils travaillent mais le travail ne garantit plus, dans les grandes villes, l'habitation. On travaille sans sol. Une partie des cheminots n'a pas non plus de domicile : hors du train, ils dorment dans leur voiture. L'expression "gagner sa vie" devient toute relative. Que gagne-t-on encore dans ces conditions ? Sont-elles encore des conditions de vie quand la vie devient impossible ? L'impossibilité. La barbarie.
Des sociologues s'alertent et essaient d'attirer l'attention sur ce que notre humanité nous dicte de refuser. On ne peut ni ne doit accepter cet état des choses dans notre société où l'abondance de consommation devrait pourtant être l'indicateur d'une certaine richesse. Cette richesse n'est pas partagée et elle est loin d'être richesse morale ou spirituelle car l'esprit fuit devant la consommation tout comme la qualité de vie de ceux qui œuvrent à la production.
Dominique Decèze, est l'auteur du livre "Gare au travail" qui fait suite à un autre ouvrage intitulé "La machine à broyer". Il est sociologue et intervient régulièrement pour des expertises. "Gare au travail, malaise à la SNCF" est justement le résultat d'une expertise qu'il a réalisé sur huit mois. Le thème fédérateur de l'ouvrage est celui de la souffrance au travail. C'est aussi le thème qui ressortait du film-documentaire de Jean-Michel Carré. "Des moins qualifiés aux cadres, les salariés sont ou seront confrontés, un jour ou l'autre, à des conditions de travail qui méprisent l'être humain". Il est donc question de la souffrance éprouvée lors de la déshumanisation qui comprend non seulement le traitement de l'humain par le mépris mais aussi les conséquences morbides des conditions de travail. Il y a une conjonction entre ce que l'on peut aussi appeler les processus d'humiliation dans lesquels le travailleurs éprouve la perte d'estime de lui-même à cause de processus ciblés, et entre les risques encourus par le travail et dont résultent les accidents du travail. D'où l'expression retenue par Dominique Decèze : "perdre sa vie en la gagnant". Mais il est probable selon nous que l'on reviendra certainement à une expression plus adaptée si la paupérisation des couches moyennes et inférieures se poursuit et qu'on reparlera de "gagner son pain".
C'est donc pour attirer l'attention et faire prendre conscience du caractère non-normatif des suicides au travail, que Dominique Decèze décide de publier son expertise, qu'il retravaillera pour lui donner la forme d'un livre accessible au grand public, devoir éthique oblige. La prise de conscience, m'explique-t-il est essentielle. Dès lors que l'on prend conscience, on prend la mesure d'une réalité et l'on fait appel à sa responsabilité personnelle. On devient acteur du monde. Si la notion de culpabilité détruit l'humain au travail, la responsabilité personnelle dans l'ensemble des collectivités est susceptible de restaurer. C'est ainsi que sont nées les mouvements syndicaux, les grands rapports sur les conditions de travail comme ceux que firent Engels et Marx à propos du travail des enfants dans les manufactures de Manchester.
Le travail des grands écrivains de la révolution industrielle et je pense tout particulièrement aux écrivains anglais comme Charles Dickens fut justement d'amener les consciences des lecteurs à voyager au sein de réalités impossibles ou insoutenables On relira "Les temps difficiles" (Hard Times) avec grand intérêt.
Ceci nous amène au voisinage de l'action de piété. Dans les religions, je ne peux accepter que mon prochain souffre quand je peux atténuer sa souffrance. On parle de charité. En termes juridiques, on parlera de "non assistance à personne en danger". Le parallèle existe et correspond à une même réalité. Penser le travail et je suis tentée de dire panser le travail, c'est donc l'expression de ma capacité à la charité. Ce qui y mène : la possibilité d'éprouver la compassion, la pitié, la possibilité d'être dérangé par la souffrance d'autrui. Mais voilà, il semble d'après les témoignages de bon nombre de psychanalystes qu'un blindage émotionnel et affectif soit mis en place pour qu'à l'intérieur des entreprises les responsables hiérarchiques puissent vivre à l'écart de leur sensibilité, de cette sensibilité qui conduit à pouvoir éprouver la compassion.
Peut-être ne faut-il pas généraliser –et nous connaissons des exemples de hauts responsables qui,
tout au contraire, prennent grand soin de l'humain dans leurs entreprises. Mais cela ne pose pas problème et c'est au problème qu'il faut s'attaquer : restaurer, peut-être en premier lieu, la possibilité d'éprouver sa sensibilité et donc, de vivre pleinement sa vie en permettant ainsi à autrui de vivre aussi
pleinement la sienne.
L'art a conscience de son devoir de restauration de cette sensibilité essentielle. Ainsi Martine Delannoy nous a-t-elle invités dans un voyage poétique esthétisant des étapes
importantes de la prise de la conscience. Merci Martine.
Je remercie vivement Dominique Decèze et le comité d'établissement régional des cheminots Nord pas de Calais de m'avoir invitée à cette soirée passionnante qui ouvre la voie à des débats et
réflexions à venir.
Cathy Leblanc
Maître de Conférences en Philosophie
Université Catholique de Lille
Responsable des Relations Internationales
de la Faculté de Théologie
et de l'IPSR
Pour tout contact ou toute question :
A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que
le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des
Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture,
Paris, Folio, 1989, p.58
Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la
parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis
longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un
instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.
Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.
L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien
résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et écouter le biographe, lui aussi mû par un
récit...
Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.
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