philosophie

Jeudi 22 juillet 2010 4 22 /07 /2010 00:00

Communauté : Comprendre la Barbarie

Quand la vie triomphe, ce n’est pas un scandale

 

Ce 16 juillet 2010, s’est tenu à Auschwitz un événement dont on ne peut ni ne saurait mesurer l’importance rapidement. Pourtant on a déjà condamné, on s’est déjà offusqué, on a déjà beaucoup écrit et beaucoup dit.  A-t-on vraiment cherché à comprendre ? C’est là la question et au cours de ces quelques lignes, nous allons essayer de chercher un sens pour la lecture de cet événement.

Le travail de mémoire

Jusqu’à ces derniers temps, les cérémonies qui avaient lieu dans les camps de concentration restaient très protocolaires et répondaient, elles répondent toujours d’ailleurs, à un protocole extrêmement stricte et décidé par l’Union Européenne : on a pu le remarquer lors de la célébration du 65ème anniversaire du camp de Buchenwald, par exemple.

A côté de ces cérémonies qui rassemblent les déportés et des représentants des différentes instances, ont lieu les « pèlerinages ». C’est le terme employé pour faire référence au voyage du déporté ou de sa famille quand ce voyage répond à un travail de mémoire, terme un peu général, sans doute et qui ne met pas en avant la nécessité pour le déporté de faire son propre travail de mémoire, un travail de construction de son propre récit à la lumière de l’histoire présente qu’il est en train de vivre. La reformulation continuelle de ce même événement de capture et de torture, d’humiliation et d’usure, contribue à lui procurer une épaisseur narrative qui lui permet de résister quand vivre a pris pour lui le sens de résister et qu’il est devenu un éternel survivant.

Mais il y a également dans les camps, des visites nombreuses, de personnes curieuses de comprendre comment la barbarie a bien pu s’exercer, comment elle était organisée, curieuses de prendre la mesure d’une réalité véritable. En effet, il est tout sauf facile de se représenter la possibilité même d’une barbarie de masse telle que celle qui a eu lieu durant la seconde guerre mondiale dans les camps de concentration.

 

Qui sont les déportes ?

On ne saura jamais complètement définir un déporté ou ce qu’il représente en particulier parce qu’il a vécu l’extrême et que l’accès à l’extrême plonge celui qui le vit dans une solitude qui serait proprement individuelle si cette expérience n’avait été vécue en groupe. Cela ne veut pas dire que l’expérience en est moins douloureuse pour autant car souffrir et être en même temps le témoin de la souffrance accroît peut-être cet extrême en son intensité.

Cela dit, quand le déporté, la déportée, peut se livrer à ce travail de mémoire, de retour, de narration, de partage et peut répondre au devoir et à l’engagement moral du serment, il / elle sort glorieux/glorieuse, glorifié/e, grandement honoré/e des infâmes circonstances qui ont été celles de son existence pendant des semaines, des mois ou des années.

Naturellement toutes les personnes concernées par la déportation ne sont pas aussi fortes et probablement que l’on rencontre les plus fortes quand on assiste à ces cérémonies ou à ces voyages. En effet, alors que se préparaient ces cérémonies du 65ème anniversaire de Buchenwald, j’ai reçu des courriers d’anciens déportés qui refusaient de s’y rendre. L’un d’entre eux, un anglais, écrivait que tout cela était trop triste, vraiment trop triste. La lettre manuscrite se composait de quelques lignes tombant avec le désespoir. Peut-être avait-il besoin qu’on s’occupe de lui, et qu’on lui montre la voie vers une autre forme de rapport à l’histoire, l’emmener voir des jeunes qui lui révèleraient toute la lumière que recelait son être. Mais il faut savoir que dans certains cas, les images reviennent et reviennent et hantent toute l’existence. Le déporté reste alors prisonnier. C’est à proprement parler l’enfer. Dans ce cas, le silence exprime ce qui ne peut être dit. Il figure aussi, dans les camps et lors des visites, le respect de la souffrance individuelle et collective et manifeste cette souffrance.

LE SENS DU SILENCE

Jusqu’à, il y a peu de temps, donc, le silence soutenait l’existence et la reconnaissance de la souffrance. Seuls avaient droit de rompre ce silence, les officiels autorisés et les déportés choisis pour témoigner ou délivrer un discours.

La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : le silence reste-t-il le bon et le seul moyen de figurer le rapport au monde de la déportation que vit le déporté après le long travail de mémoire qu’il a effectué ?

Le silence répond-t-il encore aujourd’hui complètement (attention, je ne dis pas qu’il ne soit pas nécessaire) au besoin du déporté ou une autre forme d’expression, car il est une forme d’expression, peut-elle avoir lieu, est-elle envisageable ? J’irai plus loin : doit-on censurer celui qui a vécu longuement l’extrême souffrance et qui, ayant engendré une grande famille, ayant triomphé du mal qu’on lui a fait, se met à danser avec sa famille et se faire filmer pour que l’événement reste dans la postérité, devant le four crématoire auquel il a échappé ?

LE DROIT A L’EMOTION

Cette question se pose quand on constate le besoin de certains anciens détenus de plaisanter sur les lieux de leurs anciens supplices. On ne peut alors s’offusquer car le droit d’être et le droit d’être d’une façon ou d’une autre vis-à-vis de ce qui a pu métamorphoser leur être ou amputer leur devenir, leur incombe et participe de leur résistance, c’est-à-dire non pas de leur vie, mais de leur survie.

Je me souviens d’une anecdote à Dora au printemps dernier. Quelqu’un photographiait un ancien déporté qui avait voulu que nous l’entourions. Quand la pose fut prête, celui-ci cria vivement de sa petite voix aigue : « sexe ! ». Vous vous doutez du résultat : tout le monde éclata de rire au moment où l’on prenait la photo.  Il voulait au fond que tous ensembles nous éclations de rire. Et il faut dire aussi que le rire participait de sa pudeur, de la manière dont il cachait son émotion profonde. Mais ce rire répondait encore profondément au besoin d’exprimer et de manifester le triomphe de la vie sur la barbarie.

Le sens de la transgression

Alors, je pense qu’il faut chercher le sens de la transgression. Si celui qui a souffert a besoin de vivre la joie sur un lieu de torture, c’est peut-être parce qu’il a besoin d’occuper l’espace complet dans la jouissance de son existence. Il a également besoin de jouir de tous ses droits et de toutes capacités au bonheur et cette jouissance implique que l’interdit de vivre qui lui avait été imposé soit levé. Levé il l’est quand on danse, sans danger vue la distorsion temporelle et le travail de la justice devant ses anciens bourreaux. Lever l’interdit, lever le silence qui accompagnait la mémoire de ce qui s’est vécu dans l’interdit, est peut-être devenu une nécessité, le débat est, naturellement ouvert !

J’ai écrit cet article en prenant le point de vue de ce qui s’est vécu là et on pourra poser la question des réactions de ceux qui ne partagent pas cette gloire de l’existence sur l’extrême souffrance. A cette question on pourrait répondre que le dialogue expliquant ce geste, ce fait, cet événement, participe lui aussi du travail de mémoire et de la lutte pour la tolérance. Il serait intéressant, à ce stade, de rassembler les réactions d’autres déportés pour savoir s’ils comprennent le geste…  

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Lundi 12 juillet 2010 1 12 /07 /2010 11:52

Communauté : Comprendre la Barbarie

Il est tout sauf facile de saisir l’esprit d’un groupe, d’une communauté, a fortiori quand cette communauté est une communauté de souffrance. Dans mon dernier article, je posais la question de la différence entre les déportés de Mauthausen et ceux de Buchenwald, ce qui signifie : la communauté des anciens déportés de Mauthausen est-elle de nature différente de la communauté des anciens déportés de Buchenwald ?

Aux yeux de certains ces questions sembleront ridicules. Une association est une association, un déporté est un déporté. Non. Si nous voulons dans le travail de mémoire auquel nous prenons part et auquel ne prenons toujours qu’une part trop infime, tant la tâche est grande, respecter les personnes en leurs corps constitués, nous devons absolument respecter d’abord ce qui constitue l’intégrité d’une personne ou d’un groupe, à savoir sa « singularité». Ce n’est qu’en cela que notre approche pourra échapper à l’approche de masse qui elle aussi, si le système concentrationnaire avalait l’humain, est déshumanisante. Ne pas s’occuper de la singularité d’un groupe, c’est le menacer en tant que groupe ou que communauté constituée. Il faut donc se demander si le travail de mémoire, en ce sens, n’est pas la reconstitution continuelle d’un groupe. Je parle ici du travail de mémoire assuré par les déportés eux-mêmes mais aussi par ceux qui les entourent : leurs descendants proches et ceux que je nommerai « les personnes en sympathie ». En ce sens « tisser l’humain » prend une signification particulière qui n’échappe pas à un constant effort de compensation.

On peut donc essayer d’approfondir la question de cette singularité communautaire sur le postulat que nous venons d’exposer. Le groupe se compose alors de traits définitionnels qui se combinent. En voici quatre exemples :

-          Premier trait définitionnel : communauté de wagon et de destination. Le partage de la souffrance est de l’ordre de la connaissance par expérience du vivre, survivre ou mourir en tant que témoin, dans le wagon.

-          Second trait définitionnel : communauté de camp. La singularité communautaire s’appuie alors sur les moyens de survie dans des conditions précises et « données ».

-          Troisième grand trait définitionnel : communauté de libération. C’est un moment très important et qui fait référence à la manière dont le soulagement (pour ne pas parler de joie) s’est vécu communautairement. Chacun se regarde comme un homme sinon libre, du moins libéré. Chacun déplore communautairement le carnage.

Quatrième trait définitionnel : la communauté de récit post traumatique.

Il importe de prendre conscience qu’à chacune de ces étapes qu’il faudrait répertorier et étudier, les personnes font corps : corps psychique, moral, corps physique aussi vue la promiscuité qui régnait mais également l’intensité d’indignation qui s’établit entre les personnes vouées au même sort.

L’association des anciens déportés de tel ou tel lieu de torture, de déshumanisation, d’humiliation, lieu d’usure par excellence et dans son acception la plus concrète, s’apparente ainsi à une personne morale si bien qu’approcher telle ou telle association, c’est toujours approcher une personne morale et communautaire différente. Mais également éprouver ce qui fait corps de manière différente. C’est en tout cas ce que j’ai très fortement ressenti dans la proximité dans laquelle je me suis tenue vis-à-vis des anciens déportés de Mauthausen dont je faisais connaissance et par différence avec les anciens déportés de Buchenwald. La souffrance fut différente. Les expériences de survie et leurs conditions furent différentes. Le travail de réapprentissage de la vie fut différent. Si l’on peut poser certaines questions aux déportés de Buchenwald, on ne le peut pas nécessairement dans le cas des déportés de Mauthausen.

Tout ceci fait du travail de mémoire, un travail de détail, de cas par cas, un travail structuré et réparti. La somme des singularités auxquelles nous nous adressons et le désir de toujours n’envisager la singularité que comme élément d’un grand ensemble irréductible à sa fragmentation, constitue le respect fondamental.

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Cathy Leblanc

Maître de Conférences en Philosophie à
l'Université Catholique de Lille
Contact : cathy.leblanc2@wanadoo.fr
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Ceci est un blog de réflexion philosophique
non politique non activiste non engagé. Son
objectif de de faire prendre conscience des
risques qu'encourt notre société, de la
souffrance d'autrui, de l'éthique, de nos
responsabilités. J'ai souhaité qu'il soit lisible
par toute personne quelque soit son
appartenance politique, économique,
sociale, culturelle ou religieuse.

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  • : Cathy Leblanc
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  • : La philosophie peut parfois sembler déconnectée de la réalité et j'ai voulu construire ce blog en vue de montrer comment, à partir du monde vécu s'élabore un problème philosophique. Les articles proposés sont de petites tailles et facilement compréhensibles. Le thème qui les relie le plus souvent est l'un de mes thèmes de recherche : "la barbarie ou les dénis d'humanité", thème que j'ai abordé en premier lieu à partir de la problématique heideggerienne de l'être.
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A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Folio, 1989, p.58

Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.

Article en travail :

- La possibilité du pardon dans l'histoire

Salon de lecture

Roman sur l'écriture de la mémoire :

Sorj Chalandon, La légende de nos pères, Paris, Grasset, 2009.

Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.

L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et  écouter le biographe, lui aussi mû par un récit... 

Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.

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