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24 avril 2014 4 24 /04 /avril /2014 09:32
015Le weekend dernier se sont tenues à Buchenwald, les cérémonies du 69ème anniversaire de la libération d’un camp de concentration qui avait été conçu et construit dès 1937 sur les hauteurs de l’Ettersberg. On remarque très vite que le camp est exposé aux intempéries et en particulier au vent du Nord qui vient frapper les personnes d’un froid vif et singulier. C’est comme si le portail d’entrée du camp était aussi la porte d’entrée sur la froideur de la mort. Ce portail porte une inscription : « Jedem das Seine » : à chacun son dû.
 

Dans la partie sud du camp, là où le vent se calme, là où réside la forêt, on trouve  les fondations de ce qui était les habitations SS. Des hommes, des femmes, des enfants vivaient à proximité du plus grand désastre que l’humanité ait connu, dans la plus grande indifférence.

Dès leur libération du camp, les prisonniers ont prêté serment pour perpétuer un travail veillant à faire connaître ce dont ils avaient été les victimes et en espérant mettre en garde les consciences pour que jamais ne faille le sentiment d’humanité. C’est cette conscience profonde qu’ils veillent année après année à éclairer de leur histoire pour éviter que le pire ne recommence.

 

Rentrer chez soi après un tel traitement ne fut en aucun cas facile. On se représente aisément, le degré d’humiliation dans lequel chaque prisonnier fut plongé au point de perdre connaissance de son identité. C’était en tout cas l’objectif de l’idéologie qui rappelait par tous moyens possibles et inimaginable à ces pauvres hommes qu’ils n’étaient rien, des « stück », du matériau d’usinage, tout au plus, dont la durée de vie avait été soigneusement calculée. Il était connu, comme le rappelle Pierre Durand sur une video disponible sur le web que l’on rentrait par le portail du camp et que l’on en ressortait par la cheminée. Alors, retrouver la chaleur d’un foyer après un si grand traumatisme n’a rien d’évident. Pouvoir de nouveau éprouver cette douce chaleur du foyer n’est pas nécessairement possible. Retrouver le bonheur après une si tragique trajectoire peut paraître absolument illusoire. N’être personne si longtemps et redevenir quelqu’un tout à coup relève du choc, d’un choc qu’il faut dépasser. Mais chacun a porté sa dignité aussi haut qu’il le pouvait en faisant face à ce retour traumatique et traumatisant. On parle aussi, de grandes histoires d’amour. Et pourtant, après la dureté d’un traitement SS, on imagine à quel point la tendresse d’une personne peut sembler étrange, voire étrangère au monde que l’on s’est constitué. Et s’il fut question de survie dans le camp, c’est encore de survie dont il faut parler de retour au pays.

 

032Depuis les années 50, les anciens prisonniers de Buchenwald se sont constitués en « amicale » de manière à rester actifs dans leur démarche et chaque année, ces anciens prisonniers se retrouvent à Weimar et Buchenwald afin de commémorer leur libération, afin de rendre hommage à ceux qui ont perdu la vie dans des conditions innommables, afin de redire leur détermination à lutter pour la vie, ce que Floréal Barrier rappelait dans une rencontre organisée à Lille le 26 septembre 2011 à l’occasion du festival de philosophie "citephilo". Je recevais Agnès Triebel, vice-présidente de l'association française Buchenwald-Dora et Kommandos pour sa très belle traduction de l'ouvrage autobiographique de Thomas Geve, Survivant d'Auschwitzj'ai eu 13 ans en camp de concentration, Paris, Gawsewitch,  2011. 041Elle était venue accompagnée de Floréal qui put éclairer ses propos et ce d'autant que Thomas Geve fut aussi déporté à Buchenwald, camp qu'il dessina sous tous ses aspects et dont les dessins sont accessibles à partir d'une exposition prêtée par l'association BDK. La salle était comble, des professeurs, des chercheurs, mais aussi des personnes qui voulaient écouter : des adolescents, les scouts de France, la population lilloise. Tout le monde écoutait attentivement Floréal parler de sa "lutte pour la" vie et pourtant : Floréal tout en ayant été nommé « Lagerschutz », et alors que son travail était de veiller au bon ordre du camp, faisait de la résistance dans le camp de manière à donner à ses camarades quelque morceau de nourriture qu’il pouvait voler aux cuisines des SS. A l’époque où il fut arrêté, ainsi qu’il l’indique dans le discours qu’il fait ce 13 avril 2014, Floréal avait 18 ans et il était typographe, métier qui a aujourd’hui disparu. Mais il était aussi communiste et résistant, raison pour laquelle il fut arrêté et déporté.

 

Bertrand Herz, aujourd’hui président du comité international de Buchenwad-Dora et Kommandos, avait lui 14 ans quand il fut arrêté. On trouvera dans le lien ci-dessous, l'intégralité des discours prononcés lors de ces cérémonies (si vous ne parvenez pas à lire la vidéo, vous pouvez installer googlechrome comme navigateur de votre ordinateur). 

   

https://drive.google.com/file/d/0B0B7l_tpoqJxSGpnaUF2LWNUR3c/edit?usp=sharing 

 

Il y a un peu plus d’un mois, soit une vingtaine de jours avant les commémorations, j’ai reçu un mail d’un ami ancien déporté de nationalité canadienne, âgé de 91 ans et qui s’engagea alors qu’il avait vingt ans dans la Canadian Air Force pour venir aider la France. Cette histoire me parut à la fois curieuse et familière car elle me rappela le cas d’un poète sur lequel j’ai beaucoup travaillé et qui se nommait e. e. cummings, poète qui, lors de la première guerre mondiale s’était engagé auprès de l’armée française pour aider et qui, soupçonné d’espionnage par un préfet qui s’avéra ensuite très peu recommandable, fut enfermé dans ce qui se nommait alors, pendant la première guerre mondiale, le camp de concentration de Compiègne. Rien à voir avec les camps de Buchenwald ou Auschwitz mais tout de même, les conditions de survie étaient horribles comme le raconte cummings dans son roman autobiographique intitulé The enormous room. A travers Ed Carter Edwards, c’est un peu cummings que je retrouvais. Un jeune homme plein de courage, patriote et dévoué.

 

Prise de vue devant la plaque commémorative des aviateursDans son mail, Ed me disait tout simplement qu’il viendrait certainement à Buchenwald et me demandait de façon très laconique : « will you be there ? ». J’entendais en le lisant, sa petite voix aigue mais je percevais aussi un appel qui se justifie par le fait que ce n’est pas dans la solitude que l’on peut retourner sur les lieux d’une telle souffrance. Comment dire « non » ? Comment refuser d’accompagner notre ami, d’être là tout simplement ? C’est impossible et je pris spontanément la décision de me rendre aux cérémonies.

 

Comme chaque année, ces cérémonies sont organisées par les autorités allemandes. Beaucoup de personnes travaillent aux mémoriaux et, dans les universités sur la thématique de l’idéologie nazie ou sur la réception de cette période de l’histoire par la population contemporaine. On est également tout à fait ému de voir venir, année après année, les jeunes des écoles, portant avec émotion, les drapeaux des nationalités qui furent présentes dans le camp ainsi que le montre cette photo.Lycéens allemands tenant les drapeaux des prisonniers En aucun cas, on ne peut dire que les allemands veulent oublier leur passé. Ils ont effectué un immense travail pour faire connaître les génocides qui ont eu lieu chez eux et pour protéger la jeunesse de la barbarie dont elle pourrait se rendre responsable si une éducation n’était dispensée pour la contrer. J’avais été émue, lors d’un pèlerinage à Mauthausen, d’apprendre que les jeunes élèves d’une école nettoyaient les mémoriaux année après année. Il faut donc prendre garde de ne pas confondre allemand et nazi ! Il faut aussi savoir que les premiers prisonniers à Buchenwald étaient allemands et que la population de Trèves vota massivement contre Hitler en 1933.

 

Plaque commémorative vue de prèsRevenons à ces cérémonies. Ed était venu avec d’autres anciens pilotes canadiens et américains et cet anniversaire était d’autant plus significatif qu’une plaque commémorative devait être érigée au bloc 41 en hommage à tous ces aviateurs dont Ed me raconta l’histoire.

 

Comme eux, il venait d’arriver à Frankfort, en avion, souffrait du décalage horaire, était strictement à l’heure pour tous les rendez-vous et arborait fièrement ses médailles sur son beau costume militaire. J’ai pu diner avec lui le samedi 12 au soir et nous avons beaucoup parlé. Comme Pierre Durand le fait dans la vidéo en ligne, Ed me parla des chiens, de ses peurs qui sont restées et devenues indélébiles. Ed s'inclinantLors des déambulations dans le camp, Dominique Durand, Président de l'association BDK, fils de Pierre Durand, me montra le chenil, un chenil qui abritait des dogues entraînés pour tuer. Il « accueillait » les prisonniers lors de leur descente des trains en les mordant et les « accompagnant » dans leur course forcée vers camp. Ed me parla aussi –et ce fut la première fois que je l’entendais parler de la sorte- de son sauvetage par un SS nazi. J’en fus surprise d’autant que j’organisais il y a trois ans un colloque sur le pardon pour lequel j’avais préparé un questionnaire qui fut adressé à un grand nombre de déportés. Ed y avait répondu et je me demande si le thème n’est pas devenu pendant ces années, une forme de suggestion. En effet, ainsi que l’on peut l’écouter dans le lien relatif aux discours, il raconte l’histoire de ces pilotes, de ces « airmen » qui furent assignés à Buchenwald puis transportés longtemps après, dans un stalag où le traitement était moins dur, et ce, suite au cri que l’un d’eux poussa devant un officer SS en visite. Dans son discours, et lors de la commémoration sur la plaque du bloc 41, Ed remercia cet officier SS. Et je crois qu’il ne faut pas sous-estimer l’impact de cette forme de pardon ou cette forme de reconnaissance sur le public allemand présent en cet endroit, ce jour. Le lendemain des cérémonies, des articles fleurissaient les journaux locaux.

 

A. SKMBT C36014041615160 

Ne sous-estimons donc pas le travail effectué en Allemagne pour lutter contre la barbarie et ne sous-estimons pas l’impact de ce passé sur la population contemporaine. En effet, on parle aujourd’hui de ce que l’on nomme « la génération perdue ». Il s’agit des troisièmes et quatrièmes générations qui se sentent mal à l’aise et coupable vis-à-vis de cette période de l’histoire de leur pays. Ainsi que l’expliquait Bertrand Herz dans un article qu’il écrivit pour le blog du Struthof, cet immense travail de mémoire effectué par la population allemande contemporaine a été la garantie de la réconciliation.

 

013C’est à 14 ans que Bertrand est arrivé dans le petit camp de Buchenwald, avec son père. Puis ils furent dirigés vers le kommando extérieur de Niederorschel où son père mourut d’épuisement le 27 janvier 1945. Sa mère était morte le 29 décembre 1944 au Revier de Ravensbrück. Sa sœur survécu et fut délivrée par la Croix-Rouge suédoise en avril 1945. Quand Bertrand sortit, il était donc…orphelin et c’est ce poids qu’il portait encore et toujours avec lui lorsqu’accompagné d’Elie Wiesel, d’Angela Merkel et de Barack Obama, le 5 juin 2009. Ils s’inclinèrent devant une plaque commémorative qui est maintenue tout au long de l’année à la température du corps humain. C'est aussi ce poids qu'il portait quand il fut nommé citoyen d'honneur de la ville de Weimar le 13 avril 2010. Comme on le comprendra l'honneur donné solenellement aux victimes vient ici consolider le travail de réconciliation interétatique. (ci-contre Bertrand Herz tout juste nommé citoyen d'honneur de la ville de Weimar. 

 

Floréal, Bertrand, Ed…et beaucoup d’autres anciens déportés étaient de nouveau présents pour les cérémonies et pour rendre hommage tout en scellant le travail de mémoire accompli à celui accompli par les nouvelles générations. Par le respect qu’elles suscitent, ces cérémonies requièrent un positionnement qui génère à lui seul la garantie de l’humanité et c’est pourquoi année après année, il faut accomplir ce geste, se replacer de nouveau dans cette déférence pour en prendre la mesure et afin qu’autour de nous ce soit aussi la déférence vis-à-vis de l’humain qui soit en chaque geste célébrée.

 

Cathy Leblanc.

 

 

 

 

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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 13:25

Extrait de la conférence donnée ce mardin 11 mars au Centre Culturel Vauban de Lille à 18.00

 

 

On ne peut comprendre l’œuvre de Paul Ricoeur sans replacer son existence dans un contexte historique très lourd de sens. « Lourd de sens » : que cela signifie-t-il ? Il est des événements historiques qui déterminent la pensée, l’orientation de la pensée et les questions que l’on se pose. Ce fut le cas indéniablement pour Paul Ricoeur. Il voit le jour à la veille de la première mondiale, cela signifie que ses premières années d’enfance se passent dans un contexte difficile où la nourriture manque, où les hommes sont à la guerre, où les femmes remplacent leur mari dans les usines et conquièrent aussi par là leur place.

La mère de Paul Ricoeur meurt peu après sa naissance. Son père, qui était professeur d’anglais, langue avec laquelle Ricoeur deviendra familier, tombe au front lors de la bataille de la Marne en 1915, ce que l’on ne sait pas de suite. Le père est absent. On n’a aucune nouvelle. On apprend seulement en 1918 qu’il a été tué lors des combats en 1915. Cette enfance se situe donc déjà et d’emblée dans le contexte de la cruauté et de l’injustice poussant une intelligence supérieure à se poser des questions communes qui deviendront des questions métaphysiques consécutives au délicat travail de deuil, travail, qui, s’il semble aller de soi, dans la vie de tous les jours, dans une vie commune qui n’est pas entourée et absorbée par des événements tragiques, s’effectue comme naturellement. La perte d’un être cher, l’absence d’un être proche créent irrémédiablement un espace dont il peut devenir difficile voire parfois impossible de s’affranchir. Commence alors un travail de déviation du sens, absorbé lui aussi par la béance de l’absence et de l’injustice.

Et quelle injustice ! Paul Ricoeur n’a pas seulement été orphelin dès son plus jeune âge, il perd sa sœur, Alice en 1935 alors qu’elle succombe à la tuberculose que l’on ne sait pas encore soigner avec des vaccins. Cela sera pourtant le cas dans la région de Lille où l’institut Pasteur procède à des vaccinations systématiques de la population. En témoigne Lucien Schillio, ancien déporté-enfant, qui eu l’immense chance de recevoir le vaccin avant d’être déporté à Dachau. La question de l’injustice sera prépondérante. Si les hommes naissent égaux en droit, leur détermination biologique, les événements historiques et sociaux, ne leur accordent pas l’égalité.

C’est l’Etat français qui prend en charge l’éducation du jeune Paul Ricoeur, devenu « pupille de la nation ». Cette éducation, il la reçoit au Lycée de garçon de Rennes, où il découvre le dessin, la lecture mais aussi plus tard les auteurs grecs. Le jeune Paul Ricoeur développe très jeune une curiosité intellectuelle qui le tiendra en haleine jusqu’à l’âge fatidique de 92 ans et cette curiosité est naturellement mue par des questions philosophiques. Il passe sa licence de philosophie à Rennes puis préparera à Paris, à la Sorbonne, son agrégation de philosophie en fréquentant le séminaire de Gabriel Marcel, pour la philosophie antique, et auquel il rendait visite tous les vendredis. Il sera reçu deuxième à l’agrégation en 1935.

La culture protestante de Ricoeur le conduit à consacrer son mémoire de maîtrise à La Méthode réflexive appliquée au problème de Dieu chez Lachelier et Lagneau en 1932. Paul Ricoeur développe aussi un intérêt pour Marx dont il lit l’œuvre intégrale et l’on sait à quel point cette œuvre s’inspire de Platon et d’un modèle de cité idéale dont le régime était déjà nomme « communisme ». Je vous renvoie à la lecture du livre VIII de la République de Platon où l’on assiste à une vive critique de la démocratie et à l’éloge d’un régime directement inspiré des sectes pythagoriciennes où la notion d’appartenance devait complètement disparaître. On lit souvent Platon comme s’il était l’auteur de sa propre pensée en en négligeant les sources. Or le pythagorisme en constitue un pilier essentiel. Nous verrons aussi toute l’influence de la pensée antique sur l’œuvre de Ricoeur et en particulier sur cette notion-clé de déplacement proposée par la métaphore. Ce qui semble ici ne représenter qu’une figure de style témoigne au sens strict du terme d’une époque à laquelle le sens devient littéral, comme cela est le cas dans tous les totalitarismes. La lettre n’est plus le signe de quelque chose, elle renvoie à son pied, à sa radicale structuration.

Voilà donc pour l’orientation de Paul Ricoeur, pour le contexte dans lequel il voit le jour et dans lequel il évolue. Jamais, on ne se débarrasse des primes questions de l’enfance surtout quand cette enfance est marquée par l’impossibilité du deuil comme cela fut le cas pour le père de Paul Ricoeur, tombé au front, et dont la mort n’est connue qu’en 1915. 

La difficulté de ce contexte aurait suffit à tout un travail de réattribution du sens. Mais il faudra que Paul Ricoeur soit lui-même aussi victime des déplacements, des rafles, des déportations, comme le fut à la même époque Lévinas, dont nous parlions l’année dernière à la même époque : Lévinas fut lui envoyé dans un stalag à Fellingbostel. On dit dans les rangs de la déportation que le stalag est moins pire que le camp de concentration. On dit que les camps de travaux sont moins pires que les camps de concentration. La gradation dans l’échelle de la souffrance subie accentue encore ce qu’il y a de plus ignoble dans le traitement de l’humain. Ceci dit, on constate que la manière dont les prisonniers ont vécu dans les camps, conduit à un comportement différent chez les uns et les autres. On voit ainsi une nette différence entre le traumatisme et l’univers sémantique des déportés de Buchenwald et le traumatisme et univers sémantique des déportés de Mauthausen où le cynisme théâtralisé conduit à une amertume sans borne et sans contrôle possible.

Ricoeur est donc mobilisé en 1939 par l’armée française comme les hommes de son âge, mais il sera fait prisonnier en 1940 dans la vallée de la Marne où son père est tombé et il est envoyé dans un camp de Poméranie , l’Oflag IID à Gross Born où les conditions de vie ressemblaient néanmoins à celles des autres  camps. On trouve dans la revue Temporalités, une Revue de sciences sociales et humaines, 3ème numéro de 2005, le témoignage et article de William Grossin :

 

« Nous logions dans des baraques en bois divisées en deux locaux sans communication commune, chacun abritant une quarantaine de captifs. Nous vivions dans l’espoir d’une libération rapide, liée à la victoire de l’Allemagne. Elle tardait cependant. Nous n’avions aucune information sur les opérations qui se déroulaient en Grèce et en Afrique. Il s’avéra que nous allions passer l’hiver dans les baraques, couchés dans des châlits à trois étages et chauffés par un poêle à bois. Peut-être eûmes-nous une dotation de charbon. La victoire des nazis s’avérant désormais moins rapide que le laissait augurer la conquête de la Pologne et la campagne de France, certains officiers envisagèrent des évasions. Ils creusèrent des tunnels. Le premier consacra le succès de quatre de nos camarades. Une autre évasion eut lieu alors que nous étions autorisés à une corvée de bois. Primordiale pour cuire des légumes. Elle connut également le succès. Le capitaine Bilotte, qui devin général, gagna Londres. Nous n’en sûmes rien. Un autre tunnel fut creusé en vue d’une évasion massive, mais les Allemands en furent prévenus. Ils dressèrent une souricière et tuèrent le premier fugitif qui passa le corps par le trou. Cet événement-là décida, me semble-t-il, de notre changement de camp. Un beau jour mais quand ? Les Allemands nous transférèrent par chemin de fer dans les bâtiments d’une caserne allemande sise près de la ville d’Arnswalde.

Cette évacuation qui eu lieu fin 1941 ou courant 1942 constitue pour nous un repère d’une grande importance car bon nombre de souvenirs se classent selon son avant et son après. Par exemple, la conférence que nous fit Paul Ricoeur –captif parmi nous- sur Platon eu lieu à Gross Born, incontestablement. »

Il est curieux d’essayer de comprendre ce qui se passe dans le psychisme des personnes en grande souffrance, en maltraitance, et les idées qui se construisent à ce moment échappent parfois à toute logique ou toute attente. Par exemple, on pourrait s’attendre à ce que des prisonniers de camps de concentration exècrent la langue allemande et pourtant, ce n’est souvent pas le cas. Dans une grande étude que j’avais réalisée pour essayer de comprendre ce qu’il en est de la notion de « pardon » pour les déportés, j’avais reçu de multiples témoignages et certains déportés ont précisé qu’ils tenaient à ce que leurs enfants apprennent l’allemand, que cela entrait dans des conditions de maintien de la paix vis-à-vis de la patrie ennemie. En aucun cas, non plus l’allemand n’a constitué pour Paul Ricoeur, une représentation de la langue de l’ennemi et ce d’autant que beaucoup d’allemands étaient eux aussi internés dans les camps, notamment, celui de Buchenwald.

Comme pour Lévinas, je pense que ces années de détentions furent décisives pour l’orientation de la pensée de Ricoeur. Et le voisinage de la mort, la faim, la nécessité de survivre et de se dépasser, le travail sur le sens et l’interprétation constituent le terreau de sa pensée, de même qu’ils constituèrent le terreau de la pensée de Lévinas. Dans un autre registre, on pourra lire avec un très grand intérêt l’autobiographie de Nelson Mandela qui, du fond de sa détresse, atteint jusqu’à la parole poétique. Nous sommes devant des figures du dépassement qui ont encore beaucoup de secrets à nous livrer.

C’est dans ses conditions que Ricoeur traduit l’œuvre de Husserl intitulée Idées directrices pour une phénoménologie pure, datant de 1913.  En 1947, il fait paraître son premier livre, rédigé avec M. Dufrenne, Karl Jaspes et la philosophie de l’existence, préfacé par Jaspers et il est nommé professeur à Strasbourg où il enseigne la philosophie. Il prépare sa thèse de doctorat, commencée en captivité et dont le titre n’est autre que Philosophie de la volonté. L’inspiration est claire. Il est nommé à la Sorbonne et publie le second tome de sa Philosophie de la volonté avant de travailler sur l’œuvre de Freud, suite à quoi il fait paraître son ouvrage intitulé De l’interprétation.

Il importe de voir ici, le savant tissage qui s’effectue entre la vie et l’œuvre du philosophe. On dit souvent, à tort, que la vie et l’œuvre constituent deux aspects à distinguer et qui ne doivent pas se compléter. Mais dans le cas de Ricoeur, c’est vrai aussi pour Lévinas et encore pour e.e. cummings, lors de la première guerre mondiale et dont le temps de captivité motivera une écriture de la libération symbolisé par la distorsion grammaticale, il est évident que la vie vient susciter l’œuvre ou la guider. Si Ricoeur s’intéresse à Freud, s’il traduit Jaspers, cela n’est pas indépendant des conditions historiques qui ont suscité son questionnement et ce n’est pas un hasard si l’herméneutique, c’est-à-dire la science de l’interprétation devient la clé de voute de sa pensée.

 C’est dans cette perspective que je vois apparaît l’intérêt de Paul Ricoeur pour les figures de style qui engagent au déplacement de sens. La littéralité est le fait des bourreaux. Là où un esprit vengeur de notre société se dit vulgairement, « je vais le tuer celui-là », un esprit baignant une idéologie totalitaire meurtrière prend cet énoncé au pied de la lettre. On passe alors d’une façon de parler à une façon d’être. La survie elle-même est le fait d’un dépassement qui est aussi déplacement et j’aimerais ici citer des propos de Viktor Frankl, un psychiatre juif-autrichien déporté dans le camp de concentration de Theresienstadt et dont il a été question dans le colloque international interdisciplinaire à propos de « la fraternité à l’épreuve de la déportation » : « Même si on le brutalise physiquement et moralement, l´homme peut préserver une partie de sa liberté spirituelle et de son indépendance d´esprit. » (V. E. Frankl)

Très tôt le travail de Ricoeur concernera l’interprétation, c’est-à-dire l’herméneutique qui est précisément la science de la compréhension.

 

Cathy Leblanc

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 13:51

Mercredi 12 mars 2014

de 17.30 à 19.30

Université Catholique de Lille, Faculté de théologie, Salle 256

 

Conférence du Prof. Pol Vandevelde

 

« L’être, la compréhension et l’événement : Heidegger et le romantisme allemand »

 

Pol Vandevelde est Professeur à l’Université de Marquette à Milwaukee, aux Etats-Unis où il enseigne la philosophie française et allemande en s’étant spécialisé en philosophie française et allemande contemporaines. Il travaille tout particulièrement sur les théories de l’interprétation, la théorie de la signification. Son champ d’exploration comporte aussi la littérature. Il a écrit, traduit ou édité quatorze livres, publié plus de cinquante articles ou chapitres de livre.

Sa bibliographie inclut : Etre et Discours La question du langage dans l'itinéraire de Heidegger (1927-1938) (Académie Royale de Belgique, 1994), The Task of the Interpreter: Text, Meaning, and Negotiation (University of Pittsburgh Press, 2005), et Heidegger and the Romantics: The Literary Invention of Meaning (Routledge, 2012) qui vient d’obtenir le prix du Cardinal Mercier.

Il traduit en ce moment, trois volumes d’essais rédigés par Gadamer.

Entrée gratuite

 

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 18:35

La fraternité à l'épreuve de la déportation

 

 

13-14-15 mars 2014

 

  

Lieu : Université Catholique de Lille,  60 Bd Vauban

 

Renseignements & Inscriptions : 03 27 91 34 10 ou  cathy.leblanc2@wanadoo.fr

 

Chers amis,

J'ai le plaisir de vous contacter pour vous informer de la tenue d'un nouveau colloque sur la fraternité à l'épreuve de la déportation, à l'image de celui que j'avais organisé sur le pardon.

Nous souhaitons aujourd’hui nous interroger sur le sens qu’a pu revêtir la fraternité quand elle a permis aux déportés de se soutenir mutuellement au sein même des camps (cf. dessins de Boris Taslitzky), mais aussi de se comprendre mutuellement dans la nécessité que représentait la résistance dans les camps. En quoi a donc consisté cette fraternité ? De quoi est-elle faite ? Comment parler du lien qui unit les hommes quand ils doivent survivre ensemble ? Quelles sont les histoires qui ont ponctué ce vivre ensemble du camp ? La fraternité est-elle synonyme de solidarité ou de charité ? Est-elle synonyme d’amitié ? Voilà autant de questions qui seront approchées de façon interdisciplinaire. Je vous laisse découvrir le programme copié ci-dessous et vous inscrire si vous êtes intéressés. Je reste à votre disposition pour toute question.

Bien à vous, Cathy Leblanc.

Ps : le programme est susceptible de légères modifications.

 

 

Programme

  

1ère journée

« Les sens de la fraternité »

Jeudi 13 mars 2014

 

 

9.00 Accueil

 

9.15-9.45¨ Introduction par Cathy Leblanc, Université Catholique de Lille, "Qui est là pour moi ? Pour qui suis-je là ? Ou de la représentation du lien fraternel".

 

9.45 – 10.00 ¨ Discussion

 

10.00 – 10.30 ¨  Michèle Clavier (théologienne), UCLille, « Approche théologique de la fraternité ».

 

10.30-10.45 ¨  Discussion

 

Pause

 

11.00 – 11.40 ¨  Christophe Perrin (philosophe), FNRS, Université Catholique de Louvain-La-Neuve, « Avec ».

 

11.40-12.00 ¨ Discussion

 

Pause Déjeuner

 

14.00-14.40 ¨ Stanislas Deprez (philosophe), UCLille,

 « Suis-je le gardien de mon frère ? Ambivalence de la fraternité ».

 

  

14.40-15.00 ¨ Discussion

 

15.00-15.40 ¨ Bruno Mattei (philosophe), « Approche anthropologique et éthique de la fraternité ».

15.40 – 16.00 ¨ Discussion

 

Pause

 

16.20-17.00 ¨ Pol Vandevelde, Université de Marquette à Milwaukee (USA), « l’empathie comme condition de la fraternité ».

17.00-17.30 ¨ Discussions

 

 

 

2ème journée

« La fraternité dans l’impossible »

Vendredi 14 mars 2014

 

 

 

Approches traumatiques de la déportation

9.00 -10.15 ¨ A propos de l'approche psychiatrique et psychologique avec notamment, la participation de  Serge Raymond (psychologue), Fondation pour la Mémoire de la Déportation. « L’une parle quand l’autre se tait (La sororité à l’épreuve de la déportation) ».

 

10.15-10.30 ¨ Discussion 

Pause

  ! Nouveauté dans le programme :

10.45 – 11.15¨ Karl Thir, Université de Vienne, « De l'indifférence à la solidarité - réflexions et expériences de Viktor Frankl dans les camps de concentration».  (Même si on le brutalise physiquement et moralement, l'homme peut préserver une partie de sa liberté spirituelle. V. Frankl).

 

11.15 – 11.30¨ Discussion

 

11.30 – 12.10¨ Corinne Benestroff, Docteur en psycho-pathologie et en littérature, Université de Paris 8, « Partage des ténèbres. Fraternité, Résistance et résilience chez Jorge Semprun ».

12.10-12.25 ¨ Discussions

 

Pause Déjeuner

 

Fraternité et résistance 

14.30-15.00 ¨ Dominique Durand (sociologue), Président de l'Association des anciens déportés de Buchenwald-Dora et Kommandos, "De la fraternité à la solidarité : l'organisation d'une résistance à Buchenwald"

 

15.00-15.15 ¨ Discussion

 

15.15 – 15.45 ¨ Paul Roos, FMD, "En allant cher mon frère..." Témoignage pour aune autre forme de résistance : celle de l'attente fraternelle.

 

15.45-16.00 ¨ Discussion

 

Pause

 

16.15-17.00 ¨ Isabelle Lostanlen, Maître de conférence en littérature espagnole à l'Université de Lille 3, « Pierre Deffontaines : l’esprit des Equipes sociales au secours des réfugiés français en Espagne pendant la seconde guerre mondiale »

17.00-17.30 ¨ Discussion

 

  

3ème journée

 « Fraternité et histoire »

Samedi 15 mars 2014

 

9.00-09.30 ¨ Agnès Triebel, BDK, « A propos de la naissance de l'Europe dans les camps et de la fraternité contemporaine »

9.30-10.00 ¨ Jean-François Fayard, EHESS, « La fraternité : un vocable institutionnellement énigmatique ».

10.00 à 10.15¨Discussion

 

10.15 à 10.45¨Charles Coutel, IEFR, « La fraternité : de la compassion  à la sollicitude ».

10.45 à 11.00¨Discussion

 

Pause

 

11.10-11.40 ¨ Odile Louage, Présidente de l’AFMD-DT59, (historienne), « Un journal clandestin dans un camp de concentration ». (à propos de la loge Liberté Chérie).

11.40 à 12.10¨Discussion et clôture

 

 

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BULLETIN D’INSCRIPTION

A remettre à la faculté de théologie 

 

Nom :_______________________________________

 

Prénom :_____________________________________

 

Adresse :_____________________________________

 

_____________________________________________

 

_____________________________________________

 

Tél. fixe :________________ Tél.portable :___________

 

Email :________________________________________

 

Inscription au colloque : 45 € et gratuité pour étudiants

de moins de 25 ans     

 

Total : ______

 

Merci de libeller votre chèque à l’ordre de « L’Institut Catholique de Lille » et de l’envoyer ou déposer à :

Faculté de théologie, « Colloque sur la fraternité »,

60 Bd Vauban – CS40109 - 50016 Lille Cedex.

 

  

 

 

 

 

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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 13:41
 
"DEPORTATIONS EN HERITAGE"
3ème journée d'études et de recherches
 
Le lundi 27 janvier 2014
Bâtiment B - Amphi 7
Entrée gratuite
 
Université Charles de Gaulle-Lille 3, 3 rue du Barreau, 59650 Villeneuve d'Ascq. Métro Pont-de-Bois (dir. 4 cantons).
 
PROGRAMME

 

LES PROCESSUS DE DESHUMANISATION

Du collectif à l’individuel

 

9h - Accueil

Matinée :

 

9.15 - Introduction et modération par Daniel Beaune, Professeur en psychopathologie aux Universités de Lille 3 et Paris 7.

 

9.30 - Mein Kampf et l’embrigadement des esprits, Valéry Coquant, Ecrivain et historien.

 

10.15 : La perversion nazie et la relation homme/animal, René-Lucien Seynave, Ancien président de l’Académie vétérinaire de France et Docteur en droit.

 

11.00 - Pause

 

11.15 - De la désubjectivisation, Cathy Leblanc, Maître de conférences en philosophie à l’Université catholique de Lille, Directrice du CRIBED (Centre de Recherche International sur la Barbarie et la Déshumanisation).

 

 

12.00 - Pause déjeuner

 

Après-midi

 

Modération : Rosa Caron, Maître de conférences (HDR) en psychopathologie aux Universités de Lille 3 et Paris 7

 

14.00 - La déshumanisation extrême : nazisme et conception bactériologique de l’ennemi, Johann Chapoutot, Maître de conférences (HDR), Université Pierre Mendès-France de Grenoble.

 

15.15- Pause

 

15.30 Le cri de l’art, Marie-France Reboul, Historienne, Membre de l’association Buchenwald-Dora et Kommandos.

 

16.15 – Propagande et techniques de conditionnement dans l’Allemane nazie : l’exemple du cinéma, [Actualités allemandes (24 avril 1939) et françaises (14 juillet 1939) ; Cinéma scolaire et de divertissement]. Etienne Dejonghe, MCF en histoire, Université de Lille 3 et Odile Louage, Historienne, Présidente AFMD-DT 59.

 

17.00 - Conclusion par Mme Marie José Chombart de Lauwe, Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, Grand Croix de la Légion d’Honneur, Pédopsychiatre et Directrice de recherche honoraire au CNRS.

 

Comité scientifique

Daniel Beaune, Dominique Beaune, Rosa Caron, Valery Coquant, Danielle Delmaire, Cathy Leblanc, Odile Louage, Paul Roos.

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27 décembre 2013 5 27 /12 /décembre /2013 15:01

La conscience collective obéit à des représentations qui lui sont transmises de façon consciente ou inconsciente. Pourquoi tenons-nous tel ou tel critère comme digne de représenter la ligne à suivre, tel n’est pas toujours justifiable ou explicite. Pourquoi ressentons-nous que nous devons agir de telle ou de telle manière, c’est tout le problème de la liberté et de la détermination. Mais cela relève aussi de ce que je nommerai les « pédagogies indirectes ». Elles reposent sur des paroles que l’on intègre facilement sans réfléchir, sur des images qui véhiculent des messages invisibles ou visibles et qui nous plaisent bien sans que nous sachions véritablement pourquoi, sur des prises de position que nous aimons habiter.

Il est en tout cas manifeste que Stéphane Bern, dans l’émission qu’il proposait hier soir non pas sur l’Inde mais sur la féérie de la vie de la Princesse Gayatri Devi et du Maharadjah Sawai Man Singh II, n’avait nulle conscience des conditions de vie dans l’Inde des années 40 et des années qui suivirent. Qu’il redonne sa crédibilité à une femme qui a œuvré à la libération de la femme hindoue, une femme qu’il qualifie de « plus belle du monde » est une chose, mais qu’il en vienne à réduire Indira Gandhi à une simple rivale, une femme seulement « jalouse » d’une princesse qu’il glorifie pour avoir tué un tigre à l’âge de douze ans lors d’une partie de chasse, ou pour avoir su maintenir un train de vie royal son existence durant est une autre chose. En cause, l’emprisonnement subi pendant plus de 150 jours par la princesse et ordonné par la méchante Indira Gandhi qui cherchait à s’emparer du trésor des Maharadjah. Alors là, c’en est trop.

Stephane Bern, du haut de son sourire angélique aurait mieux fait de réfléchir à l’image qu’il donnait et transmettait d’une femme, la fille de Nehru, Indira Gandhi, qui a eu le courage de refuser le joug de l’impérialisme britannique et dont le premier défit fut de lutter contre la famine. On voit d'ailleurs à peine le Mathma Gandhi dans le film. Si les deux femmes, la princesse et Indira Ghandi deviennent des rivales politiques, on ne parle pas non plus des programmes et idéaux de chacune.

Il faudrait quand même se remémorer ces grandes famines qui ont accablé le peuple indien à un moment où Mère Teresa fonde sa propre congrégation en 1950 pour s’occuper de l’éducation des enfants des rues et ouvrir le mouroir de Klighat à Calcutta, et où Armatya Sen prend conscience qu’en dehors du milieu protégé dans lequel il a vécu, son père étant professeur d’université, des millions de personnes sont mortes de faim :

« L’un des deux événements les plus bouleversants de mon enfance est d’avoir vu la famine de 1943 au Bengale, famine au cours de laquelle, d’après les estimations actuelles, trois millions de personnes environ sont mortes. Ce fut une épreuve d’une férocité incroyable et qui survint avec une brusquerie qu’il ne m’était alors aucunement possible de comprendre. J’avais neuf ans à ce moment-là, et j’étais élève d’une école du Bengale rurale. Chez les gens que je connaissais à l’école et chez leurs familles, on ne voyait aucun signe de détresse, et en fait, comme je devais le découvrir plus de trente ans plus tard en étudiant cette famine, la majorité de la population du Bengale n’a connu que peu de privations durant tout le temps qu’a duré la famine. La famine se trouvait en effet limitée à certains groupes socioprofessionnels précis (comme c’est le cas de presque toutes les famines) tandis que, pour le reste de la population, les choses, en gros allaient bien.

Un matin, un homme très maigre est apparu dans l’enceinte de notre école ; il se comportait de manière anormale, ce qui – comme je devais l’apprendre plus tard – est un symptôme habituel d’une privation prolongée de nourriture. Il était venu d’un village éloigné pour chercher de quoi manger, et il errait dans l’espoir d’obtenir de l’aide. Dans les jours qui suivirent, des dizaines, puis des milliers, puis un défilé innombrable de gens traversèrent notre village – des être émaciés, aux joues creuses, aux yeux hagards, qui souvent portaient dans leurs bras des enfants n’ayant plus que la peau sur les os. Ils recherchaient la charité des familles plus riches et celle du gouvernement. »[1]

« Secret d’histoire » nous présente des lieux extraordinaires qui font rêver, des personnages illustres, certes, mais pourquoi s’investir à ce point dans le parti pris au détriment de l’information contextuelle mais aussi du sentiment d’engagement que doit susciter l’histoire dont c’est aussi la vocation ? C’est de cette manière que l’on modèle les consciences et que l'on risque d'oublier de s'indigner. C'est ici aussi que nous retrouvons l'un des deux mots d'ordre de Socrate : le premier était le célèbre gnôthi seauton, c'est-à-dire "Connais-toi toi-même", le second, qui fut oublié par l'histoire de la philosophie ainsi que le rappelle Michel Foucault dans son Herméneutique du Sujet, était epimeleia heautou, prends soin de toi, c'est-à-dire de la manière dont tu diriges tes pensées. Ce soin là diffère de la thérapie (therapeuein). Ce n'est pas un soin au sens de remède (pharmakos) : le remède s'inscrit dans la postériorité de la temporalité. Ce n'est pas non plus un soin au sens du "care". L'epimeleia heautou est ce par quoi il convient de s'orienter dans le monde : c'est un appel à la vigilance, à l'attention, et à la sagacité. Il nous semble que c'est cette sagacité qui risque d'être endormie par des présentations par trop partiales de l'histoire.

Cathy Leblanc

 


[1] Amartya Sen, L’économie est une science morale, Paris, Editions La Découverte, 2003, p.44-45.

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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 20:59

 

CITEPHILO - CITEPHILO - CITEPHILO - CITEPHILO - CITEPHILO - CITEPHILO - CITEPHILO - CITEPHILO

 

 

Vendredi 22 novembre 2013

de 18.00 à 20.00

Université Catholique de Lille, Centre Culturel Vauban

Amphi 47

 

Philosophie continentale contre philosophie analytique

Entretien avec Babette Babich accompagnée de Tracy Strong

Et animé par Cathy Leblanc

 

 

La fin de la pensée? Philosophie analytique contre philosophie continentale. Paris, L’Harmattan, 2012.

 

Dans cet ouvrage, Babette Babich approfondit le débat entre philosophie analytique et philosophie continentale en analysant les grandes différences qui permettent de les distinguer. Elle revient sur le point de vue des tenants de la philosophie analytique qui affirment que les problèmes philosophiques proviennent du manque de rigueur scientifique et souligne que la philosophie continentale s’attache à étudier les questions auxquelles tout être humain est confronté au cours de sa vie, ne serait-ce que ponctuellement. Si le parcours de la philosophie ne mène nulle part, explorer les tours et détours qu’il emprunte, son cheminement, est capital pour la compréhension de notre humanité.

 

003

 

 

 

Babette Babich est Professeur à la Fordham University aux Etats-Unis, elle a étudié la philosophie continentale avec Hans-Georg Gadamer, Jacques Taminiaux, Wolfgang Müller-Lauter et Jacob Taubes. Elle est notamment l’auteur de :

 

The Hallelujah Effect. Philosophical Reflections on Music, Performance Practice and Technology Ashgate, June 28, 2013.

Nietzsches Wissenschaftsphilosophie. Die Wissenschaft unter der Optik des Künstlers zu sehn, die Kunst aber unter der des Lebens, Oxford: Peter Lang, 2010.

Eines Gottes Glück voller Macht und Liebe. Beiträge zu Nietzsche, Hölderlin, Heidegger. Weimar, Klassik Stiftung Weimar, Bauhaus-Universität Weimar, 2009.

Words in Blood, Like Flowers : Philosophy and Poetry, Music and Eros in Hölderlin, Nietzsche, and Heidegger. Albany, State University of New York Press, 2006, paper: 2007.

Nietzsche’s Philosophy of Science: Reflecting Science on the Ground of Art and Life. State University of New York Press. Albany. 1994.

 

Tracy Strong est Professeur à Harvard.  Ses recherches portent sur la théorie politique et ses liens avec l'esthétique, la littérature et d'autres champs. Il est notamment l'auteur de  

Friedrich Nietzsche and the Politics of Transfiguration ; The Idea of Political Theory: Reflections on the Self in Political Time and Space;  Jean-Jacques Rousseau and the Politics of the Ordinary (second edition),

Il a co-édité :

Nietzsche’s New SeasThe Self and the Political Order, Public Space and Democracy, The One and the Many. Ethical Pluralism in Contemporary Perspectives.

Son dernier livre est  Politics Without Vision: Thinking without a Banister in the Twentieth Century (Chicago, 2012) [Winner of the David Easton Prize, 2013].  

 

 

 

 

 

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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 17:19

Il faudra sans doute expliquer à ceux et celles qui ne comprennent pas le silence des ex-otages que ceux-ci ont été susceptibles de mourir pendant plus de trois ans, à tout instant et qu’ils ont vécu sous la menace et dans la peur pendant leurs années de captivité. La peur est un instrument de pouvoir. Elle paralyse et ôte à ses victimes quand celles-ci ne peuvent la dominer, toute espérance, tout dynamisme, c’est-à-dire aussi toute vie. Avec la peur, se développe en l’homme le sentiment de l’impossible. Avec la peur, le monde, le progrès, le changement, l’audace, l’humour, le rire, la vie ne sont plus possibles. L’homme n’est pas homme dans la peur et quand celle-ci dure plus de trois ans, alors, des capacités structurantes disparaissent comme, en premier lieu la parole, mais aussi la revendication voire le courage. Imaginons donc un être humain dépourvu du sens du possible. Imaginons ce que cela peut être pour lui ou pour elle que de ne pas pouvoir envisager l’avenir, c’est-à-dire aussi de ne pas pouvoir habiter le temps qui passe et résider tout au fond de l’ennui. Que peut-on espérer d’un être humain ainsi habité d’une force paralysante ? L’aphasie, l’impossibilité de parler sont les indices de l’abandon du monde créé par la peur.

Peut-être alors devons-nous aussi expliquer ce qu’est le monde. Dans un essai intitulé Le Deuil et la mélancolie, Freud expliquait déjà que le travail de deuil qui s’amorce dès les derniers instants d’un proche absorbe le monde de ceux qui commencent ainsi leur deuil et les prive de tout désir. Il en est de même de la mélancolie : elle prive de monde et plonge dans l’angoisse. On apprendra avec Heidegger et notamment son traité de 1927, que le monde est un réseau de relations : il est le sens. La partie plus tardive de son œuvre insiste sur le sentiment de proximité qu’il ne faut surtout pas négliger quand on se représente un monde à portée de main. Le monde est en effet ce qui nous environne et couvre à la fois ce qui est dans la proximité et ce qui est dans la distance. C’est dans ce périmètre que se construisent nos repères et nos références et si nous pouvons partager repères et références, chaque être humain possède exclusivement la somme des repères et références qui lui sont propres. C’est ce que Jean-Luc Nancy nommera la singularité.

Quand une personne est en proie à la peur ou se trouve dans des conditions de détention qui menacent son existence, elle ne peut plus accéder à son monde ni à sa singularité. Elle ne peut plus continuer de se construire et vit, dès lors, en dehors du monde ou sans monde. Les otages qui sont rentrés du Sahel n’ont plus joui de leur monde, ni de la compagnie de personnes, ni d’espérance d’avenir, ni d’accès à la culture, livresque ou radiophonique : ils ont été plongés dans l’isolement et réduits à cet isolement. Comment ne pas comprendre qu’ils n’aient plus la capacité de parler, et qu’ils n’aient pas la capacité de dire ce qu’ils ont vécu. Ils n’en sont certainement pas encore sortis, loin de là. Comment est-il possible de ne pas comprendre des choses aussi rudimentaires et comment est-il possible de manquer à ce point de respect envers des personnes qui ont vécu dans une immense souffrance pendant toutes ces années ?!!! Comment est-il possible de considérer la souffrance comme suspecte ?!!!

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 17:09

 

            J’ai eu le plaisir d’assister hier à une conférence de Françoise Sironi dans le cadre du congrès régional de l’Association Chrétienne de Lutte pour l’Abolition de la Torture dont l’objectif est de dénoncer les tortures perpétrées dans le monde, lutter contre la peine de mort. A cet égard, l’association écrit aux prisonniers du couloir de la mort aux USA. Il s’agit surtout de citoyens américains d’origine africaine dans les états du sud des USA. La peine de mort, si elle supprime définitivement la vie à des criminels dont on a prouvé la culpabilité selon des méthodes d’investigation et de déduction qui ne sont pas fiables à 100%,  pose aussi le problème du bourreau, de celui qui exécute ce qui reste un meurtre, selon des ordres légalement donnés.

            La conférence de Françoise Sironi portait plus précisément sur le travail d’expertise comme travail de ré-humanisation. Elle a de cette manière réalisé l’expertise de Douch, le trop célèbre directeur de la prison de Tuol Sleng entre 1975 et 1978 et responsable de la torture et de l’execution de 17000 personnes. Un procès a été organisé l’année dernière par un tribunal hybride composé de représentants des Nations Unies et de représentants cambodgiens.

            François Sironi explique que tous les cambodgiens ont eu un proche torturé et assassiné. Dans le tribunal les représentants sont donc nécessairement des personnes qui sont aussi des victimes du meurtre de masse qualifié et reconnu comme « crime contre l’humanité ». J’aurais souhaité lui poser la question de la neutralité des personnes. Mais c’est une question impossible à poser dans la mesure où tout le peuple cambodgien est concerné. Par ailleurs la culpabilité de Douch ne fait aucun doute. La neutralité des personnes n’a donc aucune chance d’influencer un jugement qui est déjà manifeste. Notons que le co-expert psychiatre travaillant avec F. Sironi était cambodgien et lui aussi victime. Pendant le régime des Kmers rouges, il avait dû cacher qu’il était étudiant en médecine et enlever ses lunettes. La question que pose ce tribunal international est la suivante : comment l’homme Kang Kek Leu est-il devenu le bourreau que l’on connaît.

            Cette question rejoint la problématique sur laquelle nous travaillons dans le cadre du devoir de mémoire. Un travail interdisciplinaire permet de rassembler des éléments qui indiquent ou n’indiquent pas comment un bourreau devient un bourreau, parallèlement à quoi, un autre travail interdisciplinaire a pour fonction de révéler l’impact de la barbarie nazie sur les déportés. Cette quête nous permet aussi de comprendre la portée des traumatismes non plus seulement chez les déportés mais chez toute personne. Elle nous permet aussi d’identifier les processus de déshumanisation dans notre société quand le travail s’organise à une échelle de plus en plus grande laissant de plus en plus de côté, la considération de l’humain. Nous sommes convaincus que le travail de la pensée et de la transmission du savoir sous une forme ou une autre permet de libérer l’humain de la barbarie ou en tout cas d’y contribuer.

            Françoise Sironi explique qu’elle a souhaité travailler avec un interprète. Celui-ci sera également une victime. Il a 30 ans et son père est mort pendant la grossesse de sa mère. F. Sironi précise aussi que l’histoire du Cambodge telle qu’est est enseignée ne fait pas mention de la dictature Kmer. L’équipe composée de la psychologue française, du psychiatre cambodgien et du traducteur cambodgien se réunira avant de procéder à l’expertise.

            Nous apprenons qu’une telle expertise est souvent la première fois pour un accusé de pouvoir réfléchir sur lui-même et qu’elle constitue une façon pour un bourreau de co-construire le sens de son histoire personnelle, histoire qui s’articule pour lui  à l’histoire d’un lieu géographique.

Douch parle français et s’exprimera tantôt en français, tantôt en cambodgien. Il ne fait pas partie des tyrans qui ont une pathologie particulière. F. Sironi recherche donc les facteurs qui ont l’ont conduit à devenir qui il est devenu. Parmi ces facteurs, et ceci rejoint aussi notre problématique relative à la déportation et au nazisme, il faut savoir que beaucoup des anciens instituteurs pétinistes qui ont été actifs pendant le régime de Vichy ont été envoyés dans les colonies. Douch a ainsi été formé par des instituteurs aux idéologies peu recommandables. Les modèles éducatifs sont un facteur très important dans la formation des bourreaux –et l’on retrouve cela aussi dans l’Allemagne des années 30-. On sait que des blessures de l’enfance peuvent facilement être instrumentalisées par les politiques visant à contrôler les masses d’une façon plus ou moins tyrannique. F. Sironi explique que les situations d’impuissances vécues constituent de véritables bombes à retardement. Le chagrin peut aussi se transformer en colère.

            Quand Douch a été arrêté, en 1999, il était professeur de mathématique dans un camp de Kmers rouges et faisait de l’aide humanitaire. En 1996, il s’est converti au christianisme, nous dit F.S. La raison en serait que le christianisme a gagné contre le communisme. Il a donc converti 14 familles cambodgiennes. On a donc affaire à un homme qui a changé. Et lors de son arrestation il dira « oui, c’est moi, c’est Dieu qui l’a voulu. » Il reconnaîtra 85 % des faits contre lesquels il est accusé. Il a exprimé, nous dit F.S. des regrets mais aucune culpabilité. Il a aussi précisé qu’il portait une responsabilité collective. F.S. emploie l’expression d’homme clivé, ce qui rejoint l’analyse que j’avais proposé dans ma dernière conférence sur les bourreaux en m’appuyant sur le cas de Richard III (cf. pièce de Shakespeare) qui dit et répète : I am me, pour se convaincre que le « je » est aussi le « moi ». Dans cette œuvre on voit bien la dissociation qui s’est effectué entre le criminel qui assassine ses deux neveux pour prendre le trône et l’homme qui prend conscience petit à petit de son acte. Les deux personnalités se battent en un même esprit. Ceci est d’autant plus visible qu’Edward, le roi malade, dans son lit de mort demande la réconciliation des ennemis, réconciliation à laquelle va se plier Richard. Mais revenons-en à notre compte-rendu : F.S. parle donc de « clivage ». L’homme, l’humain et le criminel font deux.

            Le point fort et absolument admirable de la démarche de F.S. est la conception selon laquelle le procès a servi pour faire en sorte que Douch sorte de l’effet de désempathie dans lequel il était plongé et il me semble que c’est là, la pierre angulaire de l’étude de la barbarie. Pendant les vacances dernières, j’ai écrit un article sur la transmission du savoir issu du récit de déportation et j’y montre toute l’importance de la prise en compte de l’émotion dans la constitution de l’humain. Un homme, un femme que l’opinion qualifie de « sans cœur » devient capable de nuire à autrui et de trahir sa propre humanité. C’est semble-t-il dans cette forme de trahison qu’est plongé Douch. Le procès a donc aussi pour fonction d’objectiver les faits et de les placer devant le sujet qui les a commis. Je pense qu’en procédant de la sorte on fait aussi ressortir la responsabilité du criminel, c’est-à-dire ce qui le constitue fondamentalement en tant que sujet. Aristote, dans La métaphysique, disait que le fou n’a pas de responsabilité. Pour être pleinement responsable, il faut être conscient de ses actes, mais si nous sommes blindés, c’est-à-dire si un système totalitaire nous empêche d’avoir accès à notre propre sensibilité et de la vivre en l’utilisant comme soupape de sécurité, alors nous nous trouvons dans ce que F.S. nomme la désempathie. C’est ce que j’ai montré dans mon article sans avoir songé à cette idée fondamentale de désempathie. L’empathie est pourtant très étudiée aujourd’hui en philosophie et dans les sciences neuronales. Elle constitue un lien fondamental entre les hommes. Ne plus être capable d’accéder à son empathie, c’est donc déjà être suffisamment modelé pour répondre à des ordres déshumanisants. Cette absence d’empathie on la retrouve dans un système philosophique très connu : le stoïcisme dont la maxime est de rester indifférent aux choses indifférentes, c’est-à-dire aussi insensible à la douleur (cf. à cet égard les travaux de Pierre Hadot). F.S. évoque dans le cas de Douch, cette fascination pour le stoïcisme.

            F.S. évoquera aussi les facteurs qui ont pu conduire Douch a éprouver cette impuissance dans l’enfance. Ces facteurs sont nombreux et semble a priori, mais à priori seulement donner une version rationnelle d’une relation de cause à effet qui a pu conduire un homme humilié à devenir un bourreau. On pourrait aussi évoquer le cas d’Hitler.

            J’ai trouvé cette conférence tout à fait passionnante, mais certains points m’interpellent. En effet, je me demande s’il est vraiment possible d’aborder un homme qui est passé dans le domaine de l’irrationnel ou de la dis-proportion, pour reprendre le vocabulaire que j’ai utilisé dans des articles publiés récemment, à partir de catégories rationnelles. Je ne vois pas comment aborder le bourreau autrement qu’avec ces catégories, mais, je pense qu’il serait aussi intéressant de connaître les silences du bourreau. Je pense aussi, à l’inverse de F.S., qu’il n’est pas mauvais de considérer le bourreau comme un monstre : je vois dans ce positionnement la possibilité pour l’analyste (qu’il soit philosophe ou psy…), de poser sa négativité et toujours éprouver les repères de sa propre humanité, de sa propre personnalité. Ceci dit, je suis tout à fait d’accord pour considérer la réhumanisation du bourreau ou disons, la prise de conscience restauratrice, à ceci près que l’acte qu’il a perpétré ne sera jamais restauré ou réparé, la peine de prison, soit-elle conçue dès l’antiquité comme une réparation. Rien ne se répare quand il s’agit de crime qu’il soit celui d’une personne ou celui de dizaines de milliers de personnes. Il me semble donc sage de s’armer de notre différence de manière à ne pas sombrer dans une forme de compassion pour le bourreau qui a pu mener le jeune Kingsley, expert de Goering à suivre l’exemple de son suicide.

            Le problème posé ici est celui de l’approche du bourreau : faut-il le ramener à son humanité muni de notre compassion ? Faut-il le ramener à son humanité muni de notre capacité de négativité ? Le problème du travail avec des bourreaux, soit-il un travail philosophique est aussi le problème de la posture dans laquelle nous devons nous trouver. Comment penser le crime ? Comment penser le bourreau ? La question du pardon était d’actualité lors de ce congrès, le pardon pose la question de l’empathie vis-à-vis du bourreau.

 

 

 

 

 

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28 septembre 2013 6 28 /09 /septembre /2013 10:48

Bien que la philosophie, dès ses origines, s’applique à elle-même les leçons de la vie, nous ne nous trouvons pas du tout dans le même domaine que dans les sciences occultes. Le penseur de l’origine essaie de comprendre le monde dans lequel il vit et d’élaborer des récits probables correspondant à la réalité perçue de ce monde.

Même si, dès ses débuts, la philosophie n’est pas tout à fait affranchie de certaines pratiques religieuses, elle ne pratique pas les formules d’incantation. Ces formules sont le fait d’une croyance en un rapport de cause à effet : c’est parce que je vais dire des formules magiques, que, par exemple, les états du ciel me seront bénéfiques. Si je suis paysan, les dieux pourront m’écouter et faire pleuvoir.

Dans un ouvrage intitulé Penser la Bible, Paul Ricoeur spécifie que même la prière n’a pas pour objectif d’accorder un état du monde aux souhaits formulés par le croyant.

Les sciences occultes, qui peuvent être associées à une forme religieuse très particulière, n’ont pas, comme leur nom l’indique, pour vocation d’éclairer leur adepte. Elles s’appuient souvent sur des rituels par lesquels on croit que le monde va se transformer selon le vœu que l’on prononce.

Je ne suis pas spécialiste de la branche de l’anthropologie qui réfléchit sur les sciences occultes, mais ce que je peux vous répondre c’est que j’ai eu l’occasion d’aller à un congrès à La Nouvelle Orléans et que mon hôtel se situait dans le quartier français où il y avait toutes sortes de petites boutiques vendant des objets pour pratiquer le vaudou. Par curiosité, je suis entrée dans l’une de ces boutiques en en ressortant très vite tellement j’ai été horrifiée de constater à quel point la haine peut habiter le cœur des hommes. Dans cette boutique, il y avait des poupées, avec des jeux d’épingles que l’on enfonce dans le corps de la poupée que l’on identifie à une personne que l’on souhaite voir souffrir. Il y avait aussi des poupées de femmes enceintes. Le processus est le même : on utilise des aiguilles pour leur souhaiter malchance et souffrance. Il y avait beaucoup d’autres choses. Pour aller plus loin dans la haine et le souhait de haine, on pouvait aussi payer des « spécialistes » capables de jouer à votre place de ces petites aiguilles.

Voilà un monde très sombre et foncièrement à l’opposé de la réflexion philosophique qui vise pour celui qui la pratique à toujours mieux comprendre le monde dans lequel il se trouve et à manifester toujours mieux la bienveillance résultant de la réflexion. Cette pratique de la philosophie ne peut qu’être bénéfique et elle est sans risque pour celui qui s’y adonne. Au contraire des sciences occultes, je dirai qu’elle apporte beaucoup de bonheur et de force d’âme, une joie profonde et indéfectible. Cette joie est peut-être le résultat du sentiment de liberté et de hauteur que provoque la réflexion (cf. Pierre Hadot, N'oublie pas de vivre : Goethe ou la pratique des exercices spirituels). Il serait intéressant d'y réfléchir. La culture de la haine, quant à elle emprisonne la personne et l'empêche de jouir de la richesse du monde. La pratique des sciences occultes n’est pas non plus sans risque, surtout quand on consulte, pour de l’argent des personnes peu recommandables et spécialistes de la haine.

Il est surprenant que ces pratiques ancestrales, issues de croyances ancestrales puissent perdurer dans notre société. Elles montrent que nous avons encore bien du travail pour éduquer les esprits et surtout pour empêcher la barbarie.

J'espère à travers cette petite réflexion vous avoir montré la différence fondamentale qui sépare la philosophie des sciences occultes. Je terminerai en disant que la personne qui se livre à de sombres pratiques ne fera pas changer le monde par la magie. Si une chose peut changer toutefois, c'est elle-même parce qu'elle cultive de mauvaises pensées. Quant à l'argent dépensé dans de telles choses il ne fera pas fructifier la joie et pourra entraîner des ennuis. Par contre, je pense foncièrement que l'argent que l'on peut verser à des associations humanitaires ou aux personnes en difficulté  peut lui non seulement répondre à un besoin vital mais aussi, par voie de conséquence nous procurer le plaisir d'avoir pu aider. C'est précieux, il me semble, surtout dans une société où la pauvreté ne cesse de croître et c'est une autre façon de transformer le monde tout en s'octroyant à soi-même la joie que suscitent en chacun la générosité et le partage.

"Cultive ton jardin" disait Voltaire.  Le jardin, c'était l'école d'Epicure, au même titre que l'Académie était celle de Platon et le Lycée, celle d'Aristote.

Je reste à votre disposition pour toute question.

Cathy Leblanc

 

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  • : Blog de Cathy Leblanc, professeur en philosophie à l'Institut catholique de Lille. Thèmes de recherche : la barbarie et la déshumanisation, la phénoménologie heideggerienne. Contact : cathy.leblanc2@wanadoo.fr Pas d'utilisation de la partie commentaires pour avis publicitaire svp.
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