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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 11:16

 

On avait tout imaginé : une campagne électorale sous la ceinture, des révélations fallacieuses, des digressions intempestives, des sorties de route pseudo-stakhanovistes, une démagogie hypertrophiée, etc. etc. mais on était en fait très loin de la vérité quand ce qui constitue désormais le réflexe rotulien de l’argumentation politique repose sur l’invitation des bovins, du cochon, et autres gallinacées, au programme de la décision.

Doit-on parler de post-humanisme, y voir le brandissement d’un bouddhisme condescendant, craindre là les premiers signes de l’empathie psongiforme bovine dont les symptômes résideraient en rien moins que l’amour animal (encore dénommé « amour bête ») : voilà la véritable question qui sera décisive pour l’avenir de notre communauté ou « comment aimer mieux nos bêtes et les manger » ?

Pour répondre à cette question, il faut commencer par se représenter ce que peut être le monde du bovin et sa représentation du monde, sa Weltanschauung, dirait sans doute Mme Merkel. La manière dont le bœuf voit le monde vient donc aider à penser l’avenir de notre beau pays, c’est dire si les soubassements de la pensée politique aujourd’hui ont évolué, cela en devient même difficile à suivre !

Considérons-donc l’influence de l’ontologie animale dans la pensée politique française. Notons au passage que jamais on ne s’est demandé si le loup dans un conte célèbre avait digéré la grand-mère sans difficulté et là, Mme Merkel devrait sans doute prendre quelques précautions si elle ne veut pas finir comme la grand-mère. Mais qui serait le petit chaperon rouge ? Le débat reste au vert.

Plus sérieusement, on ne manquera pas de s’interroger sur ce thème de l’abattage, symbole qu’il ne faut peut-être pas prendre à la légère quand celui-ci devient un thème majeur d’un débat politique essentiel. Le thème de la boucherie n’est d’ailleurs pas nouveau : on se souvient d’un personnage politique qui parlait de « clou de boucher », il y a quelques années.

Les habitants de France semblent pourtant bien rares à se demander comment et dans quelles conditions nos chers animaux sont abattus quand ils mangent des produits globalisés signés McDonald, quand ils fréquentent les restaurants marocains ou chinois, quand ils achètent du pâté en boîte ou quand ils avalent des tonnes de foie gras. Il reste quand même que ce débat animal aura pu diviser les communautés qui sont elles attachées à tel ou tel mode d’abattage.

Et si nous voulions reprendre les fondements d’une culture judéo-chrétienne, ne pourrait-on pas rappeler cette formule destinée à unir plutôt qu’à diviser : « tout le monde est invité à la table du seigneur ». Ne doit-on pas rappeler aussi que le jour de l’Aïd, il est de mise de partager le repas. Nous pourrions ainsi explorer les fondements fraternels des religions, fondements qu’il est urgent de cultiver quand la pauvreté s’installe dans un pays dit développé (A.O.C.), qu’elle fait des morts qui eux n’entrent jamais dans le débat politique, abattus qu’ils ont été, par des méthodes d’abattage bien plus contestables que celles utilisées pour les animaux.

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 17:58

 

Avec l’émergence de l’informatique et l’utilisation de l’ordinateur, une pratique courante disparaît ou tant à disparaître : l’écriture, le tracé à la main. Et si l’enfant apprenait à écrire en traçant doucement ses lettres, en laissant la trace de l’encre sur le papier, en imprimant ses lettres sur le papier, la pratique informatique tend à l’éloigner de cet exercice.

Et je me demande aujourd’hui si les difficultés éprouvées par les élèves, les ados puis les étudiants à écrire correctement, c’est-à-dire en respectant les formes graphiques des mots, ne sont pas à mettre en relation avec la diminution de la pratique qui consistait à imprimer son mot soi-même sur le papier, à tracer la forme du mot sur sa page, à laisser sa trace et développer ainsi son style par l'exercice.

La calligraphie entraîne un plaisir de former le mot. Elle contient aussi une part de sensualité. En creusant la matière, l’enfant produit un effet et peut à chaque instant suivre la progression de son tracé, du tracé de chaque lettre, du tracé de chaque élément composant chaque lettre, dans la lenteur.

La temporalité de l’impression ainsi mise en œuvre entrait et entre toujours dans le processus de mémorisation en faisant appel à différents types de mémoire : une mémoire visuelle, c’est la plus évidente, une mémoire gestuelle, mais aussi une mémoire auditive car en écrivant doucement son mot, l’enfant en reproduit le son.

Apprendre devient s’empreindre de quelque chose. Apprendre, c’est incorporer, prendre avec soi et en soi. Apprendre, c’est aussi faire l’expérience d’une temporalité donnée par laquelle on réalise son œuvre. La lenteur enseigne ici la patience qui devient comme la condition mobilisée ou la compétence mobilisée et créée par l’écrivain à travers sa pratique.

Mais il y a une dimension qui me paraît importante et qui tient aussi de la métaphore ou du symbolique. Quand l’enfant écrit sur un support extérieur, quand il obéit à un ordre extérieur, ce sont autant d’éléments extérieur qu’il va intégrer et dont il va s’approprier. Ainsi peut-on comprendre l’usage de la métaphore de la tablette de cire chez Platon, pour figurer la mémoire quand la tablette est bien un élément extérieur sur lequel on projette son intériorité.

Cette appropriation me semble être la condition essentielle de l’apprentissage, d’un bon apprentissage, c’est-à-dire, d’un apprentissage de l’écriture mais aussi des qualités qu’elle requiert. Les pratiques de l’empreinte permettront ainsi beaucoup d’acquisitions. Parmi ces pratiques se trouvent les arts graphiques mais aussi la musique qui nécessite un engagement du corps dans la matière.

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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 16:28

 

Conscience, ma conscience je t’aime parce que tu me constitue et que le lien qui me lie à toi est libre. Chaque jour, à l’abri du tumulte, du bruit, tu m’indiques la voie. Et quand bien même il n’y a pas de signalisation au carrefour des grands moments de la vie, tu m’éclaires et me guides. Conscience, ma conscience parfois je me retourne sur une obscurité, un nuage et je me parle, m’interrogeant et projetant par là même de la lumière sur la route à venir. Il n’y a pas de bon chemin, il n’y a que les chemins que l’on se construit et qui mènent quelque part. Là où je pose les yeux, je peux regarder fermement le reflet de mes décisions, les voir croître, en constater le bonheur, en éprouver de la fierté. Parménide parlait de la vérité au cœur sans tremblement : où que je me tourne je fais face paisiblement à mes décisions, j’approuve leur conséquence et l’effort qu’elles nécessitent accroît la lumière sur mon chemin. Conscience ô ma conscience tu me donnes courage et me rends libre à moi-même dans la décision de moi-même, je ne me cherche pas : je me trouve et me retrouve dans la familiarité de ce même. Ne rien laisser de côté, avoir égard, considérer la vie comme une partition et chaque note comme le devoir d’une présence accomplie et d’un engagement à chaque fois rejoué, vibrant de la même force. Conscience ma conscience, merci de m’accorder cette énergie pour l’effort, et le cœur de le suivre, de protéger ceux que j’aime, de pouvoir m’aimer moi-même et ainsi à mon tour de pouvoir aimer les autres, de dispenser tendresse et sollicitude et construire la bonne solitude.

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 11:21

J’écoutais avant-hier France Inter et une émission qui s’insurgeait sur la manière dont une partie de la population en vient à considérer que l’autre partie « profite » de l’aide sociale. On entend effectivement souvent, maintenant les gens dénoncer l’intelligence de personnes qui savent profiter du système social. Petit à petit se monte une haine d’une partie de la population envers l’autre partie et j’ai très peur que cette haine ne s’assimile à un véritable racisme tout en donnant bonne conscience aux bien-pensants et aux bien-faisants, plongés dans une certaine forme de surdité.

Comment peut-on penser que des personnes prennent plaisir à aller manger aux Restos du Cœur ? Comment penser que des personnes prennent plaisir à devoir faire des démarches humiliantes pour recevoir quelques revenus quand elles ont pourtant des talents, des métiers, des demandes et espérances ? Quelle idée de l’altérité se fait-on en supposant qu’une telle attente puisse être celle de ces personnes ?

Mais il y a pire. On considère encore que les mendiants sont des voleurs et qu’il faut s’en méfier. On considère que ces roumains qui s’organisent comme ils le peuvent pour essayer de survivre et de se construire une existence possible sont des menaces. Même l’insigne pauvreté est stigmatisée et assimilée à de la menace.

Je ne dis pas que la pauvreté n’engendre pas la violence, mais si elle l’engendre c’est bel et bien qu’elle existe et que nous ne sommes pas capables d’y faire face. Je m’insurge contre cette indifférence qui fait que l’on puisse vivre au milieu d’un tel tableau, en faisant l’autruche et en prétendant que tout va bien ou en en appelant à la crise, responsable de tout.

Je suis allée faire une conférence à Dunkerque hier soir et avant d’arriver à l’Université du Littoral, je me suis trouvée face à face avec un grand navire du Seafrance, un navire que j’ai pris de nombreuses fois pour me rendre outre-manche.

Pourquoi manquons-nous tant de courage ? Pourquoi n’arrive-t-on pas à changer la donne ? Chacun s’accroche à ses positions par facilité, par habitude et acceptant les choses, nous finissons par faire taire en nous ce qui pourtant nous constitue et fragilisons ainsi, dans cette accommodatation,  l’humanité qui est en nous. N'est-ce pas là une forme de censure que nous lui imposons ?

Et si tel est le cas, je crains que la violence de cette censure du ne pas voir, ne pas entendre, n'endurcisse notre sensibilité là où c'est précisément la sensibilité qui nous permet de déployer dans la joie toute la générosité de notre être. 

Pourquoi le "ça" qui se dit en vient-il à pouvoir modeler une partie d'entre nous jusqu'à nous transformer en de bons petits soldats se conformant tout simplement à une norme arbitraire et privatrice d'humanité ?

J'ai parlé il y a quelque temps de l'éducation du citoyen. Plus que jamais la philosophie devient impérative car elle développe la prise de conscience. Rappelons que dans les régimes dictatoriaux, la philosophie est la première à être censurée et que la censure est la première forme de violence imposée à la liberté.

Comme le disait si bien Aristote, nous sommes des animaux qui possèdent langage et raison et la raison ne saurait s'actualiser sans le langage. Alors parlons, écrivons, et surtout éduquons !

 

 

 

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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 11:48

Quelques mots sur l’irréparable

                Nous avons beaucoup réfléchi sur le pardon et n’avons pas, loin de là épuisé ce thème, mais s’il est une idée qui est devenue incontournable, c’est bien celle de l’irréparable à la lumière de laquelle le pardon peut faire figure de violence.

                Je me demande aujourd’hui s’il ne faut pas creuser cette voie et si finalement elle n’est pas ce que le pardon fait apparaître. La difficulté de se situer par rapport au pardon a montré que les déportés ne pouvaient tout simplement pas « passer l’éponge » au risque de reconnaître à leur bourreau le droit de se « laver les mains ». Effacer n’est pas possible même si certains comme Sam Braun, lors des journées de Blois, ont soutenu l’importance du pardon dans la perspective d’un bien-être moral et psychique personnels. Nous sommes là dans une métaphysique de l’exception et le grand nombre des personnes déportées ne possède pas nécessairement les outils d’une telle métaphysique.

                Une approche universelle de la déportation, une approche qui prétendrait prescrire telle ou telle attitude n’est pas une approche convenable de même que des généralités qui viendraient prescrire telle ou telle attitude parce que d’un point de vue général, c’est mieux comme cela (« il faut pardonner » ; « ceci ou cela n’est pas bon »), ne peuvent en aucun cas résoudre les difficultés de réalités particulières. C’est en ceci qu’il convient de rappeler l’unicité à laquelle Levinas tient tant. Et le dialogue est ce qui chez lui, vient actualiser la liberté parce qu’il prend la mesure de ces réalités particulières. Nous évoquerons naturellement aussi la vie psychique et solitaire et libre parce que solitaire, qu’évoque encore Husserl.

                Quel est alors le statut de l’irréparable ? Quel est son rôle ? Pourquoi doit-on le considérer comme tel ? L’irréparable est au cœur même de la reconnaissance de la faute, c’est pourquoi toute violation des lois entraîne des sanctions, des peines sans que ces peines n’effacent pourtant le tort porté. Quand l’irréparable est subi, c’est aussi le point de vue de l’altérité qui constamment est suscité d’où le travail de mémoire et l’importance de la reconnaissance. Mais à quoi renvoie ce sentiment que quelque chose est irréparable ? Que dit-il sans le dire ? Il dit la difficulté de l’être-au-monde à vivre avec les autres, il dit son isolement profond dans la douleur qui ne cesse de vibrer en lui, il est un cri, celui d’une souffrance insupportable, celui de l’invasion du souvenir dans le présent, celui de l’impossibilité de la jouissance d’être vraiment.

                L’irréparable dit la fragilité de l’être. Alors peut-être cette notion n’est-elle pas tant une notion morale, une condamnation en tant que tel, que l’indice ontologique qui montre que le monde manque dans le monde vécu et que par ce manque je ne peux être celui ou celle que je suis vraiment. L’irréparable devient le fléchage de ce que cet homme ou cette femme pourrait être si une part de lui-même ou d’elle-même n’avait été meurtrie.

                Beaucoup de questions émanent de ce bilan. Celle de la liberté, celle de la réparation, celle, fondamentale de la jouissance (au sens de se sentir vivre pleinement le présent en se sentant être pleinement soi-même).

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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 17:09

                L’année 2011 se termine avec une actualité préoccupante, une pauvreté croissante et des systèmes qui semblent engloutir ce que les systèmes présents possèdent encore d’humain. Il faudrait réfléchir sur l’autoritarisme des systèmes quand la gradation d’une autorité efface cette précieuse singularité dont Jean-Luc Nancy fait l’éloge et qui nous rappelle que nous ne sommes toujours identiques qu’à nous-mêmes quand bien même un dictateur (noter que le terme est rare au féminin, sic !) nous plongerait dans un tel pathos que nous le pleurerions en nombre à sa mort. Mais de nous demander si ces larmes là sont encore les larmes de la liberté ou si c’est encore, selon l’expression employée par Caroline Carlson dans son magnifique ouvrage sur l’éloquence des larmes, l’âme qui a le bonheur de pouvoir pleurer. Ce niveau d’atteinte de la personnalité reste très préoccupant et mérite qu’on le questionne et qu’on revisite la liberté à l’aune de cette atteinte là.

                Nous avons eu le plaisir au mois de mars de réfléchir sur le pardon et il semble que ce thème ait suscité beaucoup de questions, et que nous n’ayons pas non plus répondu à toutes les questions, naturellement. Aussi l’Université Catholique de Lille, organise-t-elle une session de réflexion en janvier sur les limites du pardon avec en vue, une attention toute particulière accordée à la mémoire et à la reconnaissance de la souffrance quand la souffrance vécue ne saurait être effacée. Les anciens déportés pourront s’en réjouir quand ils ont souvent, mais pas toujours, réagi de façon très nette face à la question du pardon. Il sera question, los de cette session de la notion de blessure.

                Je voudrais encore dire que j’ai été particulièrement touchée par le travail qui se fait à Weimar et par lequel on dénonce la barbarie mais qu’une question m’a particulièrement interpellée. Lors de la table ronde qui eut lieu en novembre, des germanophones ont posé une question essentielle et à laquelle il était vraiment délicat de répondre : les déportés sont-ils devenus sensibles à la langue allemande ? Il ne faut pas négliger le pathos du peuple allemand aujourd’hui et le sentiment de culpabilité que porte la troisième génération. Il est donc très urgent de resserrer les liens, c'est-à-dire d'avoir un programme davantage orienté vers l'apprentissage de l'allemand, soutenant davantage les Goethe Instituts, notamment mais pas seulement, et de travailler ensemble car cette culpabilité là est également une blessure. 

                Citephilo a pu conduire à une compréhension d’enjeux importants et ce grâce à la traduction magnifique d’Agnès Triebel qui était venue avec Floréal Barrier, ancien déporté de Buchenwald. (cf. archives sonores de citephilo). On aura également apprécié l’entretien avec Emmanuel Jaffelin venu parlé de… la gentillesse ! Le concept semble être dissonant avec l’actualité, c’est-à-dire s’il est essentiel. Parler de la gentillesse sur fond de guerre économique semble tellement dérisoire !

Voilà donc, ici et là, quelques unes des sollicitations qui nous ont été adressées et auxquelles nous avons pris  soin de répondre. Alors, me sera-t-il permis d’espérer que 2012 soit une année propice au tissage de la paix, au travail en commun, une année où les solidarités sauront être efficaces.

C’est dans cet esprit, très fidèles lecteurs et chers amis, que je vous adresse mes meilleurs vœux,

Bien à vous,

Cathy Leblanc.

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 08:50

Mes chers amis et très fidèles lecteurs,

Tout d'abord je vous remercie de l'intérêt renouvelé que vous témoignez à ce modeste blog et me tiens à votre disposition pour toute question. Le dernier article à propos de la résistance dans les camps a suscité un commentaire très élaboré et documenté de Madame Marie-France Reboul, aussi ai-je tenu à le faire figurer comme article et non comme simple commentaire. Madame Reboul me pardonnera de ne pas avoir publié toutes les photos mais le format de ces pages m'oblige à limiter le poids des articles. Nous reviendrons sur la réflexion portant sur la souffrance et la compréhension de la souffrance. Pour le moment, je vous souhaite une très bonne lecture. 

Bien à vous,

Cathy Leblanc

 

 

Résister par l’art dans le complexe concentrationnaire de

Buchenwald, Mittelbau-Dora et Kommandos

 

Marie-France REBOUL

2 arbre de Goethe René Salme (1) 

 

Au XXIème siècle, il est dit que nous allons passer de L’ère du témoin(1) celle des historiens. C’est sans compter les dessins faits par les déportés au cours de leur déportation, contemporains de celle-ci.

Trente artiste, 28 hommes, 2 femmes(2), ont dessiné dans le complexe de Buchenwald, sur 238 000 déportés hommes et 30 000 déportées femmes, presque tous des déportés résistants.

 

Que signifie l’acte de dessiner pendant la déportation ? Relève-t-il de l’art ? 0001Le petit camp en février 45 Taslitzky - Copie

 

Dessiner au camp pour témoigner et survivre ?

 

Les déportés étaient soumis à des épreuves communes : la faim, l’humiliation, les souffrances, la déshumanisation, la mort. Les dessins qu’ils ont réalisés sont pour beaucoup de l’ordre du témoignage et ils l’entendaient ainsi. Léon Delarbre, peintre résistant, « comprit tout de suite que son talent lui imposait un nouveau devoir. Il comprit qu’il devait tenter de rapporter un témoignage précis et objectif de cette vie monstrueuse et incroyable, pour que ses croquis sur le vif pussent fixer l’empreinte irréfutable d’une barbarie à ce jour sans exemple » témoigne Pierre Maho, son camarade de déportation à Dora.

Ces dessins sont des « j’accuse » visuels ce qui explique qu’ils soient soutenus par la résistance intérieure du camp de Buchenwald mais ils ne sont pas réductibles à la seule dimension de témoignage.

 

Dessiner est une réaction personnelle, une nécessité intérieure pour maintenir un lien avec son identité : «  je suis dessinateur, peintre et non le matricule x ; je dessine et je laisse une trace de moi-même qui me survivra même si je péris. » Dessiner est une résistance spirituelle contre la déshumanisation, un moyen de survivre. On peut penser que cette activité a aussi un effet cathartique : les déportés dessinateurs ont besoin d’exprimer la peur et la douleur pour prendre une distance par rapport à la réalité.

 

Les sujets représentés

 

42Conversation dans le block 34, Boris Taslitzky (1)Les dessinateurs représentent le camp mais surtout la vie dans les blocks, les repas, les conversations, le sommeil dans les châlits, l’infirmerie, les activités des dimanches après-midi, les latrines, lieu de rencontre, mais également le travail, à la carrière de Buchenwald (Favier) par exemple, dans le tunnel de Dora (Delarbre). Des fresques ont également été peintes sur certains blocks à la demande des kapos comme à Ellrich.

Les dessins les plus nombreux sont les portraits des camarades, échange vital pour le dessinateur - pour moi, vivre c’est dessiner disait Taslitzky - et pour le sujet car son portrait était la possibilité de laisser une trace. En échange, on nous offrait une pincée de tabac, ou une cigarette, ou une poignée de main, écrivit Favier(3). Le regard de l’autre, le dessinateur, rend au dessiné son essence humaine : il n’est plus un numéro matricule, ein stück.

Le sujet dominant est donc l’homme, l’homme survivant mais aussi l’homme mort. Léon Delarbre a représenté des scènes de pendaison, Schulz des scènes de torture.

A la Libération, nombreux sont les dessinateurs qui ont représenté les tas de cadavres devant le four crématoire. Volonté de représenter les morts pour leur donner une sépulture quand les nazis, après avoir brûlé les livres, brûlaient aussi les hommes signifiant « ils n’ont jamais existé » ; volonté de rappeler que le corps était le seul lieu de la douleur, de la mémoire de cette douleur.

 

Art ? 29Portrait de Boris Taslitzky par Jefimenko (1)

 

Pour les dessinateurs, il s’agit bien de faire un dessin artistique. Ecoutons Boris Taslitzky  il ne peut pas venir à l’esprit d’un artiste normalement constitué de dire « aujourd’hui, je fais un dessin de témoignage » et puis une autre fois « je fais un dessin plus artistique ». Il parle de son regard « émerveillé »(4) lorsqu’il découvre le petit camp à son arrivée « une véritable Cour des miracles comme au Moyen-Âge »(5) en raison de la couleur et du caractère hétéroclite des vêtements (il y a des annotations de couleurs sur ces croquis comme sur ceux de Fosty, Goyard et Favier). « L’horreur peur avoir une beauté plastique »(6) ajoute-t-il comme le peintre Music, déporté à Dachau, parle de « la révélation soudaine d’une beauté tragique »(7) face aux cadavres empilés. Pour eux, le vécu est un objet de beauté qu’ils cherchent à transmettre en provoquant un choc émotionnel. 50 Le revier, Henri Pieck

 

Opposer témoignage et art n’a pas de sens. Tous les artistes sont des témoins. Rappelons-nous Goya écrivant sur un dessin de Les horreurs de la guerre « yo le he visto » (je l’ai vu) avec la différence que Goya était un témoin extérieur tandis que les dessinateurs déportés éprouvaient dans leur chair et leur esprit ce qu’ils représentaient.

 

On ne peut pas dire qu’il y a un art concentrationnaire en soi, mais qu’il y a autant de rendus des camps qu’il y a d’auteurs. Ces œuvres clandestines sont à la fois des objets matériels,  presque des reliques.

Herbert Sandberg, déporté dessinateur, se résigne à l’impuissance de l’art quant à la représentation de la déportation « gravées dans la pierre, dessinées ou écrites, les représentations données du camp ne montreront jamais qu’un minuscule fragment de  l’évènement monstrueux, elles ne seront que des exemples, que des images, des instantanés ou des échantillons de l’enfer qui s’est déroulé pendant dix ans.»

Nous nous retrouvons ici devant le sentiment éprouvé par les déportés rescapés : nul autre qu’un déporté peut comprendre ce que fut la déportation. Mais ces œuvres artistiques sont susceptibles de toucher les non-déportés pour leur faire, au moins, ressentir ce que fut un camp nazi. 35 L'appel, au fond le crématoire, Goyard (1)

Représentations plastiques, elles sont indispensables pour aborder la déportation, elles sont un cri de l’art pour «  restituer l’impossible figuration de l’horreur ».(8)

Chaque dessin ou peinture renvoie à une chose infinie, ouverte. Au-delà se trouve ce qui n’est pas montré.   Je vous laisse écouter le cri du déporté.

 

 

Hurlement 001

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

                                                  


 

 

 

 

 
Légende des photos :
1. L'arbre de Goethe, René Salme
2. Le petit camp en février 1945, Taslitzky
3. Conversation dans le bloc 34, Taslitzky
4. Portrait de Boris Taslitzky, Jefimenko
5. Le Revier, henri Pieck
6. L'appel, au fond le crématoire, Goyard
7. Le hurlement, Konieckzny

Notes :

1) L’ère du témoin, Annette Wieviorka, Hachette Littératures, Pluriel, 1998.

2) Chiffres donnés par la Dr Donja Staar, responsable du département Art, au mémorial de Buchenwald.

3) Auguste Favier, préface à Buchenwald, scènes prises sur le vif des horreurs nazies, Lyon, Imprimerie artistique en couleurs, 1946.

4) L’atelier de Boris, film de Christophe Cognet

5) ibid

6) ibid

7) Jean Clair, La barbarie ordinaire, Music à Dachau, Gallimard 2001, page 32.

8) Christophe Cognet

 

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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 10:54

Chers amis, fidèles lecteurs,

 

Le thème de la résitance dans les camps a suscité quelques réactions et commentaires dont un courrier du Professeur Karl Thyr, qui était venu parler de Frankl au colloque sur le pardon. Monsieur Thyr nous envoie quelques citations très importantes qui montrent la détermination des prisonniers à maintenir coûte que coûte leur éthique, leur orientation, leurs résolutions et par quels moyens ils parviennent à ne pas devenir le simple instrument de leurs fossoyeurs. Je reprendrai ces réflexions dans mon cours de philosophie des droits de l'homme qui porte cette année sur le thème de la dignité humaine.

Voici donc l'envoie de Monsieur Thyr qui doit rencontrer tout prochainement la veuve de Frankl. Monsieur Thyr me propose également de rendre visite à cette dame, ce que je ferai probablement lors d'un voyage au second semestre. Si vous aviez des questions particulières à me transmettre, je me ferai un devoir de les poser ou de les transmettre à Monsieur Thyr si je ne peux adapter mon emploi du temps.

 

Explications et citations envoyées par Monsieur Thyr :

 

ll faut distinguer le camp de détention de Theresienstadt où un groupe de juifs courageux et engagés (dont Frankl et le rabbhin Léo Baeck) ont organisé des conférences sur des thèmes entre autres philosophiques ou religieux ou aussi des réunions de lecture ou de musique – tout cela plus ou moins en cachette, en (grande partie) illégalement. Les Nazis n´ont pas pu priver les détenus de la liberté de participer à une vie intellectuelle et culturelle.

 

Quelques phrases tirées de « En dépit de tout, dire oui à la vie – les expériences vécues par un psychiatre dans un camp de concentration ». (Dans : Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie, Les éditions de l´homme, 1993)

 

« Ceux qui ont vécu dans les camps se souviennent de ces prisonniers qui allaient, de baraque en baraque, consoler leurs semblables, leur offrant les derniers morceaux de pain qui leur restaient. Même s´il s´agit de cas rares, ceux-ci nous apportent la preuve qu´on peut tout enlever à un homme excepté une chose, la dernière des libertés humaines : celle de décider de sa conduite, quelles que soient les circonstances dans lesquelles il se trouve. Et nous avions constamment à choisir. Il nous fallait prendre des décisions sans arrêt, des décisions qui déterminaient si nous allions nous soumettre ou non à des autorités qui nous menaçaient de supprimer notre individualité et notre liberté spirituelle, qui déterminaient si nous allions ou non devenir le jouet des circonstances et renoncer ou non à notre liberté et à notre dignité pour devenir le prisonnier ‘idéal’. », (p.81)

 

« Les manifestations religieuses, au camp, étaient tout à fait authentiques. Les nouveaux venus étaient souvent frappés par l´intensité de la foi des prisonniers… » (p. 52)

 

La pensée à une personne aimée : « Nous marchions dans le noir… Les gardes, qui ne cessaient de crier, nous faisaient avancer à coups de crosse…

Nous marchions, dérapant sur la glace… Je me mis à penser à ma femme… Mon esprit était tout entier habité par le souvenir d´elle… Je l´imaginais avec une précision incroyable. Je la voyais. Elle me répondait, me souriait, me regardait tendrement… J´avais enfin découvert la vérité, la vérité telle qu´elle est proclamée dans les chants des poètes et dans les sages paroles des philosophes : l´amour est le plus grand bien auquel l´être humain peut aspirer… Je ne savais pas si ma femme était toujours en vie et je n´avais aucun moyen de le savoir ; mais cela n´avait aucune importance…Rien ne pouvait me détourner de mon amour, de mes pensées et de l´image de ma bien-aimée. »(p. 54/55/56)

 

« Etait-il possible de se livrer à des manifestations artistiques dans un camp de concentration ? Cela dépend de ce qu´on entend par ‘art’. De temps à autre,

les prisonniers improvisaient une sorte de cabaret… histoire de rire ou de pleurer parfois ; bref, d´essayer d´oublier. On chantait des chansons, on récitait des poèmes, on se racontait des blagues ou on tenait des propos satiriques sur le camp. Tout cela pour oublier notre sort pour quelques instants. » (p. 58)

 

« …l´humour était une arme défensive très efficace. On sait que l´humour aide à garder une certaine distance à l´égard des choses et il permet de se montrer supérieur aux événements, ne fût-ce que pour quelques instants. Je m´étais ingénié à développer cette faculté chez un ami avec qui je travaillais sur un chantier de construction. Nous nous étions promis d´inventer au moins une histoire amusante par jour, dont le sujet devait être basé sur ce qui allait nous arriver après notre libération ». (p.60)

 

 

 

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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 13:41

La résistance dans les camps, la menace et la liberté psychique

Le musée de la résistance de Bondues, dans le Nord, près de Lille, offre en ce moment une passionnante exposition sur le thème de la résistance dans les camps. On y montre et on y explique comment elle s’organisait, ce qu’elle supposait, mais aussi le danger supplémentaire auquel s’exposaient ceux qui avaient l’immense courage de vouloir lutter, en situation d’extrême menace, contre le système qui les contraignait aux conditions que l’on sait.

Et puisque je suis philosophe, ma question sera métaphysique ou existentielle : comment ces déportés, dans l’état où ils se trouvaient réduits, pouvaient-ils disposer d’une liberté psychique suffisante pour penser la lutte contre un système qui les privait de leur humanité, c’est-à-dire non seulement de leur liberté d’action, de leur liberté physique mais aussi de leur liberté psychique puisque la menace de l’exécution devait nécessairement entraîner l’obsession : une pensée obsédante, planant comme une ombre au dessus de leur vie : « la trouille, la vraie ». Ceci nous amène aussi à nous demander quel rapport les déportés entretenaient vis-à-vis de la peur quand la peur vient modifier fondamentalement la temporalité et qu’elle installe le sentiment que quelque chose est « insupportable » et, par conséquence aussi l’ennui profond (cf. Heidegger sur la définition de l’ennui).

Je me demande donc comment ils réussissaient, par exemple, à dessiner tel Boris Taslitzky dont les dessins portent le sceau d’une patience sans limite : ce ne sont pas de simples esquisses dessinées à la hâte mais des dessins soignés, précis, allant rechercher en autrui, chez l’autrui en souffrance, l’expression qui le caractérise essentiellement pour l'éterniser. On dispose ainsi d’un dessin intitulé « attitude d’un camarade dont le moral baisse ». Je ne peux dire à quel point je suis interpellée par ce dessin dans la mesure où, étant lui-même sous le joug d’une menace infernale, Boris Taslitzky réussit néanmoins à regarder autrui, à éprouver pour lui de la compassion, et surtout à rester attentif à tout signe qui risque de le mener au trépas, si rien n’est fait pour soutenir le dit camarade. Il réussit aussi, nous ne pouvons en douter à éprouver le plaisir de l’application dans le soin qu’il place dans ses dessins.

Lors d’une rencontre avec l’Association Buchenwald, Dora et Kommandos, j’avais écouté des bribes d’explication, de souvenirs, et ceux qui se nomment eux-mêmes « les déportés » parlent toujours de leurs souvenirs, un peu comme si eux aussi portaient la marque de l’obsédante présence de la menace qui les accompagnait, obsession contre laquelle ils ne peuvent lutter. La seule possibilité dont ils disposent est d’être forts, et de transformer le souvenir obsédant en témoignage, en travail utile. Ceci me fait aussi comprendre que l’essence de la menace est sans doute l’obsession : une présence qui vient occulter le présent par ce qu’elle représente. Et ceci me rappelle également une réflexion que j’avais développée à propos de l’ostinato à la main gauche dans le Prélude à la goutte d’eau de Chopin lors d’une conférence-concert que je donnais en mars sur demande de collègues psychologues et psychanalystes sur le thème de la douleur. J’avais conclu ou suggéré que cet ostinato à la main gauche représentait justement l’obsédante présence de la douleur et qu’il s’opposait en tout et pour tout à l’ostinato méditatif que l’on peut retrouver dans les préludes et fugues de Bach, notamment.

La question est donc celle du rapport à la menace. J’utilise ici le pronom personnel de première personne par référence au « moi » : comment puis-je protéger « mon » espace intime, ce que l’on appelle communément « mon » jardin secret face à une menace qui, dans le cas de la déportation, porte les stigmates de la destruction ? Comment devient-il possible de se concentrer sur un dessin, sur l’attention qu’on prête à autrui, sur ce qui constitue ses dons, sa personnalité, quand on est fondamentalement menacé en son être ?

Ce travail de culture de la liberté s’apparente-t-il à un exercice spirituel ? L’exercice spirituel, quelque soit la forme qu’il prenne, ne permet-il pas de cultiver cet espace personnel, espace à partir duquel il devient possible de penser autrui, d’aider la communauté et de se réaliser soi-même, actualisant ainsi sa liberté en refusant de se résigner ? 

Je voudrais encore dire qu’il est manifeste que « les déportés » ont travaillé à la culture de cet espace intime à partir duquel ils pouvaient penser l’autre et la communauté, et la profondeur qu’ils ont ainsi creusée les amène aujourd’hui à pouvoir délivrer, sans avoir étudié la philosophie, une parole hautement et éminemment philosophique.

Et je pense que seul cet espace intérieur qu’ils ont su protéger telle une forteresse, leur a permis de trouver la force, le courage, l’espoir nécessaire pour organiser la résistance dans les camps, au péril de leur vie. C’est dire toute l’importance de cet espace là sur lequel il conviendrait de travailler et que l’on décrit de façon très différente selon les disciplines.

N’est-ce pas cet espace là qui permet à l’enfant de mentir quand il désire fortement quelque chose qui lui est interdit ? Il saura alors mettre en œuvre toutes les stratégies possibles et imaginables pour protéger son désir. Je pense aussi à un ami aujourd'hui décédé qui était si fier d'avoir bravé l'impérieuse autorité maternelle pour apprendre la musique au concervatoire quand sa mère, voulait qu'il devienne maçon. Cet espace intime, intérieur est-il inné ? Il apparaîtrait très tôt dans la construction de la personnalité. (cf. également Kant sur le droit de mentir). 

Un collègue m’a récemment proposé de travailler avec des anciens prisonniers de camps du Vietnam-Nord, sur le thème de la privation de liberté psychique. Dans le cas du Vietnam, on mettait en œuvre des techniques visant au lavage de cerveau, et à la torture psychique. Ceci n’est pas très différent même si l’intensité et l’intentionnalité n’ont rien à voir, avec les techniques de certaines sectes aujourd’hui qui transforment leur proie en véritable zombis et ce sont souvent des jeunes gens qui en font les frais. Je me souviens d’une étudiante complètement absente du cours, qui était ainsi embrigadée dans un jeu de rôle qui occultait la réalité. Peut-être une bonne paire de claques l’aurait-elle aidé à redescendre, c’est en tout cas ce que je n’ai pas osé faire. Faut-il alors penser que la technique d’endoctrinement du National Socialisme, qui a quand même réussi à emprisonner des millions de personnes dans sa « pensée », reposait sur ce type de mécanisme ?

J’avoue que ce thème m’intéresse beaucoup et que c’est à partir de conditions extrêmes de déshumanisation que l’on comprend le mieux en quoi consiste le monde, la vie. Ma spécialité étant l’ontologie, et étant donné que nous avons ici affaire à une privation totale de monde, je trouve passionnant de se demander comment on peut non seulement soulager la souffrance mais reconstituer du monde dans le respect des déterminations intimes. C’est ici que l’éthique intervient. De la même manière, lors du colloque que j’avais organisé en mars dernier sur le thème du pardon, nous avons pu réfléchir à la façon dont les victimes des pires souffrances, privées de leur humanité, peuvent se représenter aujourd’hui le pardon, à quel niveau, comment ils se positionnent face à l’impardonnable ou à l’irréparable, voire au désir de vengeance. Ceci se résume en une question plus générale : après la privation totale et essentiellement injuste d’une détermination essentielle, comment cette détermination refait-elle surface ? Selon quelles modalités ? Comment la restaurer ?

Nous trouverons beaucoup d’éléments sur la constitution du monde, sur ce en quoi consiste le monde ambiant, notamment, dans toute l’œuvre heideggerienne et dans le courant de la Daseinsanalyse qui a suivi cette œuvre et qui fut, à l’origine, représenté par Biswanger. C’est tout le problème de la construction psychique, construction dont il semble qu’elle repose essentiellement chez Frankl sur la parole. Mais le fondement de tout ceci ne reste-t-il pas l’ontologie qui n’est peut-être pas seulement l’affaire de la parole…d’où le lien entre indicibilité et réalité vécue.

Le débat est ouvert. Que les nombreux et fidèles lecteurs de ce blog se sentent libres de rédiger des commentaires ou même, comme certains le font et je les en remercie, de m’envoyer un mail avec leur réflexion ou leurs questions. Je rappelle mon adresse : cathy.leblanc2@wanadoo.fr

Les étudiants qui n’ont pas encore de sujet trouveront peut-être ici un thème qui pourra les intéresser.

A chacun, chacune, je souhaite d’excellentes vacances et des fêtes de fin d'années aussi agréables et chaleureuses que possible.

Cathy Leblanc.

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 09:31

 

« Indésirables »

Il est bien singulier que les concepteurs des boîtes mail aient pensé à la catégorie « indésirables » : les publicités, les spams, les lettres souhaitant nous mettre au courant de dangers politiques, les appels de personnalités inconnues de l’autre bout du monde nous requérant l’usage d’un compte en banque où ils pourraient déposer un héritage menacé par une guerre civile ou autre, etc. etc. Il est difficile de dresser une typologie tant les envois dans cette partie de la boîte mail deviennent nombreux. On les nomme « indésirables ».

Et c’est bien une catégorie cérébrale qui pourrait jeter les indésirables dans une petite boîte sans importance, dont nous aurions besoin quand nous lisons, dans l’actualité tout ce qui vient ravager notre monde : la guerre économique, menace de toutes les menaces et dont on nous rabat les oreilles à longueur de journée, les agressions de tous genres, les scandales politiques, etc. etc. et, cerise sur le gâteau, des faits qui, il y a encore quelques années auraient été classés dans la catégorie « science fiction ».

Je lisais ainsi hier, sur ma page d’accueil « orange », qu’un laboratoire néerlandais avait mis au point une souche de virus bien plus dangereuse que tout ce que l’on connaît jusqu’à maintenant, y compris l’anthrax. Cette fois, semble-t-il , nous avons atteint les sommets de l’indésirables et de la menace.

On ne devrait donc plus parler d’information, là où le terme information devrait être neutre et proposer aussi des faits qui viennent montrer le progrès de nos civilisations. Mais au lieu de cela, les dites informations relatent irrémédiablement quelque chose qui pourrait s’appeler « nouvelles menaces » ou « les nouvelles menaces du jour ».

Je m’interroge depuis un certain temps sur cette tonalité de l’information, du monde ambiant vu comme menace ou danger et je me demande pourquoi il semble si facile à l’homme de développer son propre pouvoir de destruction. Cela incombe-t-il à la nature humaine de pourvoir à sa fin ? Une autre façon de poser la question serait de dire : « Pourquoi nous intéressons-nous tant à ce qui est indésirable quand pourtant nous avons à portée de main, de quoi construire un monde désirable qui viendrait flatter notre humanité et serait source de bonheur ? » En d’autres termes : de quoi notre monde manque-t-il pour vouloir construire du désirable ?

On pourrait alors imaginer une nouvelle catégorie dans notre boîte mail, la catégorie du désirable : on y rangerait les bonnes nouvelles, les encouragements, toutes les informations qui nous facilitent la vie et l’action, toutes les informations qui montreraient la bonne volonté des uns et des autres à rendre le monde simplement plus vivable.

De quel type d’éducation a-t-on besoin pour s’orienter dans cette direction ? Comment lutter contre ce qui s’apparente à une paranoïa ambiante et grandissante, à juste titre, d’ailleurs puisque ces menaces sont réelles, en termes d’éducation ? J’avais proposé, il y a quelque temps, un billet sur le thème de l’éducation du citoyen et il me semble aujourd’hui urgent de veiller à développer au sein de notre communauté humaine, l’espace du désirable.

En effet comment est-il possible d’espérer réussir quand déjà, par la tonalité dispensée par l’information, nous faisons le deuil de ce que nous sommes en droit de vouloir désirer et de pouvoir obtenir ? Ne devons-nous pas veiller avant toute chose à préserver notre volonté du désirable, c’est-à-dire notre volonté de désirer pour nous donner les moyens de construire un monde meilleur ? Comment penser une telle éducation ?

Le débat est ouvert.

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  • : Enjeux métaphysiques
  • : Blog de Cathy Leblanc, professeur en philosophie à l'Institut catholique de Lille. Thèmes de recherche : la barbarie et la déshumanisation, la phénoménologie heideggerienne. Contact : cathy.leblanc2@wanadoo.fr Pas d'utilisation de la partie commentaires pour avis publicitaire svp.
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