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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 09:19

Sollicitée récemment pour faire une conférence sur la douleur par le CHRU de Lille, je commencerai à y réfléchir ici, dans l’attente de la part des lecteurs attentifs et bienveillants, des commentaires précieux et éclairés pour lesquels j'ai le plus grand intérêt. D'avance je les remercie vivement.

J’ai donc l’intention de travailler la douleur à partir du mode de présence au monde, idée qui m’est directement inspirée par ma formation heideggerienne. La question initiale que je propose est donc la suivante : en quoi la douleur invalide-t-elle la présence au monde, c’est-à-dire aussi le rapport au monde et, le cas échéant comment compenser par des actes ou des mots, les catégories existentielles qui sont empêchées/n’ont plus la possibilité de se déployer ?

Avant de proposer quelque lecture de Biswanger et de la Daseinsanalyse, ce que je ferai d’ici peu, j’aimerais explorer, en termes simples ce qui se produit. Ce sera la première étape de ce travail.

Quand quelqu’un éprouve de la douleur, il dit qu’il a mal. Le mal n’est pas ici un mal éthique comme lorsqu’on agit mal, en dépit des lois qu’un code commun du respect de la personne a pu établir dans une société donnée. C’est d’un autre sens du mot « mal » qu’il s’agit. Mais dans un sens comme dans l’autre, le mal porte atteinte et prive d’une certaine liberté qu’il conviendra de définir.

C’est donc privé d’une liberté qui lui était acquise que le patient ou toute personne en souffrance va devoir exercer néanmoins son rapport au monde. On doit ici se demander en quoi cette liberté consiste. Que fait-on lorsqu’on n’a pas mal qui devient plus difficile ou impossible lorsqu’on a mal ? Il serait intéressant de pouvoir effectuer une enquête chez la personne souffrante afin d’examiner le langage que tiennent les personnes qui ont fait l’expérience d’une souffrance intense afin d’en dégager plusieurs axes de recherche.

Cela dit, nous ne devons pas confondre cette privation de liberté qui est une des expressions ou une des conséquences de la souffrance, et cela même qui se joue dans l’expérience de la douleur. S’il est primordial de comprendre l’altération du rapport au monde de manière à concevoir des façons de le compenser ou de le restituer, il reste fondamental de s’approcher de ce qui est vécu pendant la douleur.

En ce sens, il devient indispensable de dresser une ontologie de « l’être-en-douleur » en travaillant d’abord sur la différence entre la douleur et la souffrance. Pourquoi ces deux termes ? A quoi font-ils distinctement référence ? Eprouver la douleur, cela revient-il à la même chose que souffrir ou éprouver de la souffrance ?

La douleur : les personnes qui souffrent de rhumatisme ou d’arthrose disent qu’elles ont « des douleurs ». Il s’agit alors d’une sensation qui vient ponctuer leur vie quotidienne. J’ai beaucoup travaillé sur la déportation et je pense que ce n’est qu’un début, on imagine ce que peut vouloir dire l’expression « céder sous la douleur ». Mais la douleur peut-être morale : « nous avons la douleur de vous faire part du décès de…. ». La définition qu’en donne le petit Robert est la suivante : « sensation pénible en un point ou dans une région du corps. – sentiment ou émotion pénible résultant de l’insatisfaction des tendances, des besoins. » De la douleur, il résulte qu’elle envahit notre monde physique et psychique. En quels termes ? Selon quelles modalités ?

La souffrance : ce terme possède une origine étymologique toute différente : « du latin sufferentia, il désigne d’abord la « résignation, la tolérance ». Par extension : endurance, patience, tolérance. On évoque aussi l’expression « en souffrance », c’est-à-dire en attente et l’attente peut être quelque chose d’insupportable (on imagine les prisonniers des couloirs de la mort). La définition du Robert met ensuite en rapport souffrance et douleur. « Le fait de souffrir ; douleur physique ou morale ». Un processus de compensation est évoqué à travers la citation de Proust : « Je trouvais dans une tendresse infinie… l‘apaisement de mes souffrances ». Quant à la citation d’Anatole France, elle nous laisse songeurs  « La souffrance ! Nous lui devons tout ce qu’il y a de bon en nous ». Quelques lignes en dessous de cette définition, se trouve un lien très curieux établi entre souffrance et douleur en l’expression souffre-douleur qui insiste sur le mauvais traitement subit par une personne dans son entourage. Synonyme : victime. Puis, nous nous référons au terme « souffrir » provenant du latin sufferre, de ferre, porter.

La langue nous offre ainsi bien des réponses, comme aussi des pistes de recherche plutôt nettes. Si la douleur renvoie à une sensation particulière, la souffrance désigne le porter de cette sensation, le « faire-avec », comme on l’entend souvent dans la langue populaire. Souffrir, c’est tolérer l’intolérable. Etre l’objet de la douleur, c’est se trouver au cœur d’une sensation bien particulière et qui peut être intense. C’est sentir la peine nous envahir, être la proie de cette peine.

Dans l’étude que nous proposerons ultérieurement, nous nous pencherons d’abord sur l’expérience de la douleur : qu’est-ce qui est vécu pendant la douleur ? Puis, nous réfléchirons sur la manière dont la sensation de douleur vient empêcher notre rapport au monde et remettre en question notre représentation du monde.

La question qui se pose alors est celle de savoir à quel moment le soin ou l’assistance peut intervenir et plus nous pourrons explorer l’ontologie de l’être-en-douleur et plus nous pourrons dégager de moments sur lesquels il est possible de jouer ou d’intervenir.

Mais je le rappelle cette exploration est une exploration purement philosophique : non qu’elle soit fictionnelle mais elle ne prétend pas se substituer à l’analyse professionnelle du milieu du soin.

Autre exploration possible mais qui ne devient possible qu’à partir de l’exploration ontologique de l’être-en-douleur, celle de l’éthique. On se demandera en quoi l’éthique du soin peut ramener, en miroir, les catégories existentielles qui comprendrait la dignité ou la grâce, et qui auraient été atteintes par la sensation dévastatrice de la douleur. A ce stade, on s’interrogera sur l’effet miroir du soin.

Le débat est ouvert, les propositions et les questions sont les bienvenues. D’avance merci.

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Published by Cathy Leblanc - dans philosophie
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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 23:07

Voici non pas un compte-rendu mais un petit récit de voyage relatant des choses que j’ai vues lors de ce voyage qui m’était offert par Jeannine Reboussard à qui j’adresse toute ma gratitude et à qui je dédie ce texte. Au gré du vent, je développe aussi les pensées qui se sont associées à ce que j’ai pu voir, entendre, comprendre.

 

1er jour

Arrivée à Melk. Dissonances  - région de basse Autriche.

Que tant de beauté voisine la barbarie reste le grand mystère de l’humanité.  En face de l’abbaye baroque de Melk, contenant des trésors artistiques, témoin du sublime mathématique, et d’une harmonie dont les temps avaient le secret, se tiennent des casernes qui servirent de camp de concentration. Immédiatement le sens se distord… le mot « concentration » se détache de son contexte comme s’il ne pouvait lui appartenir. Baroque… concentration : rien à voir et pourtant, les lieux semblent être les mêmes tout en semblant aussi être fondamentalement différents, signifiant dès lors le regard impossible de l’extraordinaire spirituel sur le sordide.

Le mot concentration suscite bien des questions… Selon son étymologie, il désigne la capacité de rassembler au centre. Le camp de concentration est conçu dans le but d’y ramener des prisonniers, de les y mobiliser dans le but d’immobiliser la puissance économique et sociale ennemie. On y concentre rien moins que de l’humain et la notion de camp de concentration n’est pas nouvelle dans les années 1940. Elle figure déjà dès la première guerre mondiale. En témoignage le magnifique ouvrage d’Annette Becker intitulé Les cicatrices rouges 14-18, France et Belgique occupées. Mais son origine n’est pas encore celle de la première guerre mondiale : il faut remonter en 1896 pour que l’usage en soit fait par le Général espagnol Weyler. Selon Philippe Foner, dans The Spanish-Cuban-American War and the birth of American Imperialism, 1895-1902 citant le général Weyler :

« Tous les habitants des zones rurales ou vivant en dehors des villes fortifiées seront concentrés dans les huit jours dans les villes occupées par les troupes. Tout individu qui désobéira à cet ordre ou sera trouvé en dehors des zones imposées sera considéré comme rebelle et jugé en tant que tel. »[1]

Annette Becker nous apprend encore qu’à cette époque,

« Weyler bénéficie de deux nouveautés technologiques du XIXème siècle : le fil de fer barbelé et les transports par voie ferrée. Le premier rend les évasions quasi impossibles, les seconds déportent en masse sur de grandes distances. »

Elle précise que

« Le premier rend les évasions quasi impossibles, les seconds déportent en masse sur de grandes distances. Le fil de fer barbelé avait permis la garde extensive des bovins dans les grandes étendues américaines ; il devenait logique qu’on l’utilisât alors que l’on traitait des êtres humains comme des animaux. De même, les wagons employés ne pouvaient être que ceux destinés aux marchandises, quelquefois aux bestiaux. Des wagons que l’on retrouve dans la deuxième opération de déportation massive moderne, en Afrique du Sud, en 1900-1901 [[dans le contexte de la guerre du Transvaal]]. L’expression ‘déportés en camp de concentration’ entre alors dans le vocabulaire français. » Elle sera utilisée dès 1914 par Guillaume Apollinaire dans ses Lettres à Madeleine, publiées par Gallimard en 1915.

Annette Becker nous indique encore la mention de « camp de concentration » chez Proust dans Le temps retrouvé , Pléiade, T3, p.765.[2]

Précisons encore, toujours selon Annette Becker que :

 « Dès avant la Grande Guerre, les concepts de concentration et de déportation se voient concrètement associés aux moyens destinés à les mettre en œuvre – voies ferrées et wagons – ainsi qu’à un objectif visé : la séparation entre les civils – femmes, enfants, vieillards – et les militaires afin que les premiers ne viennent pas « gêner » les seconds par les liens entretenus avec leur famille. Tout cela dans un contexte de darwinisme social. « Suspects […] séparer le bon grain de l’ivraie », dit encore le CICR en 1917.

Nous voilà donc partis d’une question : celle de l’origine des camps, pour en arriver à l’origine fondatrice d’une vision du monde, nommée selon la grande philosophie allemande qui donne naissance à l’herméneutique, la Weltanschauung, vision du monde qui cependant ici, sélectionne et hiérarchise le genre humain. C’est ici peut-être le darwinisme social qui est finalement appliqué à la lettre. La loi de l’espèce. Ceci nous amène à nous demander si la mise en place des camps multiples et surtout de la multitude des camps, et nous en avons des exemples particulièrement flagrant en Autriche, ne répond pas finalement à des instincts animaux les plus grossiers, des animaux ayant à leur disposition la technique et la technologie. Je citerai Heidegger qui après son engagement en 33, son militantisme hitlérien, et son rectorat nazi à l’université de Fribourg, démissionne de ses fonctions pour échapper à l’emprise des ordres nazis inhumains, après quoi il qualifiera son engagement de « grosse Dumheit » (grosse bêtise). Dans un texte intitulé La question de la technique (die Frage nach der Technik), il dit que le pire dans la technique, c’est qu’elle « fonctionne ». Et nous prenons toute la mesure de cette affirmation qui dénonce la réduction opérée sur la société, dès lors réduite à un fonctionnement.  

Je voudrais encore citer le dialogue de Platon –cela nous fait faire un bon de plus de deux milles ans en arrière-  intitulé Le Politique et dans lequel « l’étranger » qui parle au jeune Socrate, le met en garde contre sa manière de séparer les choses, de faire la part des choses dans l’humain, ce qui revenait à le mettre en garde contre la constitution et la définition de catégories humaines, de leur différenciation.

 Et au-delà des instincts animaux qui ont la technique à leur disposition, c’est la question de la différenciation qui me préoccupe le plus. La différenciation est fondatrice de la logique : un élément se différencie toujours d’un autre et l’identité consiste, en logique, en l’invalidation de la valeur de l’élément différent. Mais si l’on adjoint une valeur « morale » à cette différenciation, on aboutit, directement à de dangereuses théories eugénistes. Méfions-nous donc de la radicalité du jugement moral sans pour autant, naturellement abandonner l’éthique. Méfions-nous tout autant de la radicalité de la rationalité. Restons humains.

Le camp de concentration tel qu’il est conçu lors de la seconde guerre mondiale entre dans l’industrie de la mort : la mort de certaines catégories de personnes.  Il n’est plus fait pour concentrer, pour mobiliser les prisonniers mais bien pour concentrer les vies et les réduire à rien : les faire disparaître. L’ampleur du désastre touche non plus les hommes et les femmes assassinés, mais l’humanité toute entière. Le crime dépasse les frontières du crime contre la personne. Et l’on a besoin, pour le qualifier, d’une expression nouvelle, je pense. Elle est issue des réflexions qui eurent lieu à Nuremberg et qui qualifièrent ce massacre organisé de « crime contre l’humanité ». L’humain est alors réduit à de la matière parasite qu’il faut détruire. L’humain ne vaut plus rien. Il devient un ensemble dans lequel les sous-races doivent disparaître pour laisser les sur-races dominer. Nul doute qu’il y a là aussi une éthique de la sur-race ou de la race dominante. La « suppression » entre dans les valeurs. Mais ceci n’est pas nouveau et nous en trouvons les germes dans la première guerre mondiale.

A titre d’exemple, je parlerai du traitement des Tsiganes et de ceux qu’aujourd’hui nous appelons plus généralement « les gens du voyage », rappelant aussi que nous avons publié tout dernièrement un communiqué significatif à cet égard.  Je formulerai donc  un souhait, celui de mettre à l’honneur dès que possible la culture tsigane, la culture des gens du voyage, victimes eux aussi, pendant la seconde guerre mondiale « du nettoyage ethnique ».  Et encore, il faut rappeler, que les Tsiganes, mais aussi les Juifs sont déjà en proie à une discrimination procédurière dès la première guerre mondiale. Toujours selon Annette Becker :

« L’internement des Tsiganes alsaciens et lorrains est révélateur de la double démarche des autorités : sédentariser des nomades que leur mobilité même rend suspects de traîtrise, particulièrement quand ils sont originaires de régions allemandes depuis 1870. Leurs deux « tares » s’ajoutant, le camp est vu comme la seule issue, même longtemps après l’armistice, en 1920. »[3]

On parle ici des Tsiganes. On parlera aussi des Juifs dont on sait que 600 000 d’entre eux ont été déportés pendant la première guerre mondiale et après, en Russie. Les camps sont d’ors et déjà présents partout dans le monde. On évoque encore :

« L’état affreux des camps de concentration de la monarchie austro-hongroise où les Serbes se débattent entre la vie et la mort, privés de nourriture et de vêtements »

Et l’on retrouve aussi la trace de 1666 serbes morts dans les camps de la première guerre mondiale aux abords de Mauthausen qui fut d’abord un camp de la première guerre mondiale.

On évoquera beaucoup plus tard, à l’aube du XXIème siècle les génocides dont les Serbes se sont rendus coupables.

La trace, toujours la trace. Un combat entre le passé et le présent. Combat pour être présent tout en n’oubliant pas le passé, combat dissonant lui aussi puisque le travail sur le passé, la commémoration, d’une certaine façon emplit le présent du passé, et emprisonne aussi le présent dans le passé ce dont témoigne Gisèle Guillemot, dans le poème suivant :

Quand je marche dans les allées où vous vous traîniez naguère, épuisés, une voix s’élève et murmure : « Rappelle-toi ».

Quand je gravis les marches qui blessaient vos pieds, la voix me dit : « Rappelle-toi »

Quand je m’abrite sous les grands arbres, Le feuillage s’agite : « Rappelle-toi ».

Quand je me repose sur le petit muret, la voix toujours : « Rappelle-toi »

Et quand enfin, transie d’angoisse, je fuis sur la route, la voix me rattrape et hurle : « Rappelle-toi, rappelle-toi ! »

J’ai oublié depuis longtemps le mémorial et j’entends toujours la voix.

Voilà pour dire tout le contraste qui faire surgir la dissonance dans le relief des lieux que nous avons visités. Le voyage continue et offre de nouvelles dissonances : celle de l’ascension spirituelle de la vie symbolisée par l’abbaye de Melk, et la descente aux enfers symbolisée et mise en œuvre dans le camp qui la voisine. La question qui en résulte est la suivante : pourquoi la compassion et la pitié qui sont des valeurs-clés de la vie religieuse et pas seulement chrétienne, n’ont-elles pas permis de délivrer une énergie et un courage suffisant pour empêcher la construction de l’enfer à ses pieds ? Pourquoi ?

Et si le penseur présocratique Parménide, il y a 2500 ans disait que l’être et le non-être ne peuvent pas être en même temps, nous avons ici et dès lors avec ce moment de l’histoire un contre exemple flagrant de la logique fondamentale qui règle l’humain  et son monde quand cette logique revêt une valeur éthique : l’éthique du nazisme par laquelle il est désormais possible de concentrer dans un même lieu une population devenue indésirable. Cela dit, si elle constitue la concentration des populations indésirables, la concentration est aussi le fond d’énergie nécessaire aux rouages d’un modèle économique qui doit fonctionner au sens stricte du terme réduisant l’humain, ou en tout cas une partie de ce qui le constitue, à savoir les populations indésirables à un fonds disponible. Etre et non-être peuvent dès lors être à la fois.

La dissonance à Melk, c’est aussi la dissonance entre le passé et le présent. Le profane est surpris de découvrir que ce qui est devenu un musée s’entoure progressivement néanmoins d’une végétation abondante. La cheminée du four crématoire est entourée de lierre. Puis on se demande si finalement, ce rideau de nature ne constitue pas une manifestation nécessaire pour rappeler au pèlerin que le temps passe et que l’on est bel et bien dans un musée.  Protection du présent contre l’emprisonnement du passé ? On ne sera pas surpris d’apprendre que les déportés  déplorent cet état des choses et pourtant on est en droit de se demander quel statut il faut donner à cette distance historique et au-delà de cette question, quelle compréhension de l’histoire qui présente à la fois la temporalité en termes de passage et en terme de mémoire. Voilà une nouvelle dissonance que l’on n’attendait pas et qui une fois encore marque la distorsion entre l’histoire-mémoire et l’histoire-passage. Si l’existence peut être qualifiée de séjour, alors qu’advient-il de son statut quand, ayant été en proie à  l’impensable, elle ne cesse de se rappeler à notre souvenir pour vouloir à jamais panser ses plaies.

En soirée, les discussions se poursuivent et avec elles, naturellement, les témoignages, les dissonances, encore. Dissonances, cette fois entre humour et souffrance, un écart indissoluble quand l’humour protège la dignité de l’homme, comme le voile de sa pudeur. De façon surprenante, on ne manque jamais de rire en écoutant les récits des pires événements. C’est un peu comme si ce superlatif là (pire) avait besoin, comme nuance ou comme possibilité d’être, ce voile de l’humour. L’une des grandes représentantes de l’humour de la déportation est sans doute aussi l’auteur du poème que nous avons lu mais aussi du livre Elle revenir, à savoir Gisèle Gillemot et nous l’entendrons bientôt, pendant ce voyage, et lors d’une allocution, faire plier le sérieux de la circonstance sous la force de son humour.

Mercredi 27 octobre – Amstetten

Un premier arrêt nous amène très curieusement  au beau milieu d’une zone industrielle. Au beau milieu d’un complexe très étendu, avec maintes usines, des pilonnes électriques, des bâtiments préfabriqués prévus pour l’hébergement des ouvriers, tout au bout d’un parking, se trouve une stèle témoignant   de la présence à cet endroit d’un ancien camp de concentration. La dissonance ici est l’impossible contraste entre ce lieu qui est une zone au milieu de nulle part et exclusivement dédiée à la production industrielle, et cet autre lieu qu’est la stèle et le petit espace de recueillement du bout du parking, à l’abri d’un pilonne.  Nous nous sommes rassemblés autour du petit monument afin d’immortaliser ce moment, nous l’avons fleuri et l’avons laissé derrière nous en nous demandant s’il serait retrouvé l’année prochaine. Il faut dire que cette petite stèle a déjà été détruite et avait été retrouvé à quelques mètres de son emplacement il y a quelques années. Le travail de mémoire prend dans ce cas, un sens tout particulier car il contient le souci que perdurent les lieux consacrés au recueillement, les lieux où nombres d’humains ont perdu leur existence. Et pourtant, la vie continue, l’industrie de développe, les enfants jouent, les hommes et les femmes travaillent : quel dialogue possible entre ces deux mondes ?

Un second arrêt nous mène à Amstetten, à 80 km de là et nous sommes chaleureusement reçus à la mairie en présence d’une député et d’un professeur d’histoire qui essaie de rassembler les faits, les événements, les trajets qui eurent lieu entre Amstetten et d’autres destinations. Témoin vivant de ce lieu historique : Gisèle. Assise à la tribune, elle écoute les discours,  l’œil vif et à la parole très franche. Un discours officiel d’accueil, de regret, de volonté de lutte contre la barbarie est alors prononcé par la député à travers la voix de sa traductrice. Le professeur d’histoire questionnera Gisèle. Elle explique qu’elle arrivée à la gare de Amstetten. A l’époque, on y construisait tout ce qu’il fallait pour la guerre du front russe, moteurs d’avions, armes. C’est d’Amstetten que partait tout le matériel et il fallait une main d’œuvre abondante pour pouvoir faire face à la production.  Tout le monde remercie la déportée qui répond de façon on ne peut plus laconique : profitez-en ça ne durera plus très longtemps avec un petit accent de titi parisien. Nous rions et sourions dans le décalage que nous sommes vis-à-vis de la thématique si grave qui est là présence. Puis elle ajoute, s’adressant au professeur d’histoire  « si nous n’avions pas été déportés vous n’auriez rien à dire aujourd’hui. » Voilà encore et toujours la dissonance qui pointe le bout de son nez en nous narguant, nous qui sommes seulement naturels quand nous réagissons spontanément à la situation présente, et qui adoptons un sérieux de mise lors de discussions très graves et nous renvoyant au passé. L’écart se tire entre la joie d’être ensemble, la lumière qui émane de ces personnalités extraordinaires et la mort toujours présente, dans chacun des discours.

L’autre jour, c’est encore ce type de réaction que j’ai ressenti alors qu’un journaliste voulait me photographier ainsi que d’autres personnes devant une photo du camp de Mauthausen. Heureuse de voir que ce jeune journaliste s’intéressait au problème de cette barbarie nazie qui menace toujours de refasse surface, je souriais en le regardant et j’étais heureuse du soin qu’il mettait à faire son métier. Puis, j’ai rajusté mon sourire parce que je ne pouvais sourire devant une photo qui montrait toute la souffrance qui avait eu lieu dans ce camp. Il fallait pour la photo s’ajuster au passé, savoir que l’on était dans le présent, et se projeter dans l’avenir : le sérieux valant pour la mise en garde à destination d’autrui.

L’après midi nous réserva bien des surprises puisque nous visitèrent le véritable château de la Belle au Bois Dormant… sis dans un allô de verdure tout cuivré, le château blanc de Hartheim laisse d’abord bien songeur. On imagine les dynasties qui ont pu s’y succéder, les fêtes qu’on a pu y donner. Puis on apprend qu’en début de siècle le château fut transformé en un hôpital psychiatrique qui accueillait des personnes déprimées, retardées, et où c’est un véritable programme humaniste qui était en œuvre. On souhaitait en effet l’intégration du handicap mental. Mais le conte de fée s’arrête à la venue de médecins nazis qui allaient procéder au génocide de milliers de personnes. La jolie mélodie qui résonnait encore hier dans les cœurs se distord peu à peu pour céder l’espace sonore au cri des agents nazis et à ceux des malheureuses victimes. On peut dire véritablement qu’il y avait dans ce château qui fut un hôpital psychiatrique d’avant-garde avant l’arrivée des nazis, un certain état de grâce par lequel on cherchait la manière d’intégrer le handicap mental le mieux possible dans la société. Le docteur Frankl y met au point, alors qu’il travaille aussi à Vienne, la logothérapie. Là encore, nous sommes aux antipodes d’un régime où la parole devient un risque. Dissonances toujours comme si la logothérapie avait dû s’appliquer non pas aux citoyens mais bel et bien au régime politique.

En sortant du château, nous déposons une gerbe devant le monument alors que derrière nous, sur la route qui mène aux habitations voisines, passe la voiture du casino sur laquelle est inscrite : « faîtes vos jeux ».  Manifestement l’écart entre le sérieux du passé, son extrême gravité, et la respiration du présent n’est pas connu ni vécu de la même manière par les habitants des lieux qui semblent plongés dans leur quotidienneté. Peut-être n’est-ce là qu’une apparence résultant de l’écart entre notre orientation vers le souvenir, le recueillement et la commémoration et celle des populations tournées vers l’avenir, leur avenir, leur quotidienneté. Mais une guide nous accueille, nous fait une conférence pour dire l’histoire du lieu et son positionnement ne fait aucun doute.

Autre lieu magique : l’abbaye baroque de Wilhering, contenant moult encyclopédies du XVIIIème, gros ouvrages, gravés à l’or fin. Les bâtiments sont une véritable splendeur tandis que les habitants de l’abbaye, principalement des moines bénédictins, pendant la guerre, avaient sous leurs yeux, le camp d’Amstetten. Le silence s’il est méditation semble avoir été, en ces lieux là, synonyme d’une passivité fautive…

Le midi nous rencontrons le Professeur Thier, professeur en religion mais également professeur de philosophie spécialiste de la pensée de Frankl. Nous avons une discussion passionnante : le Professeur Thier viendra au colloque du mois de mars parler de la question du pardon chez Frankl. Nous irons dans un petit camp retranché afin de déposer une gerbe et chanterons, à l’initiative du Professeur Thier, l’hymne à la joie de Schiller. Son regard pétille d’espérance et il  me dit que ce qui nous relie, c’est l’Europe. C’est donc l’hymne de l’Europe qui résonna ainsi par nos voix dans cet endroit bien triste et bien étrange.

3ème jour Mauthausen

Le camp de Mauthausen est célèbre, aussi célèbre que ceux de Buchenwald, Dachau, ou Auschwitz. Cependant ce qui fait sa singularité est qu’il est construit en pierre. On est face à une véritable forteresse romaine, ce qui nous amène dans un espace mythique. Tout est prévu, tout est organisé, l’industrie de la mort y a été victorieuse pendant trop longtemps. Mais quand on tourne le dos au camp, la beauté du paysage nous ferait facilement oublier l’horreur qui est derrière nous. Au loin des sommets enneigés, au plus près de nous, une végétation luxuriante où se mêlent les plus belles couleurs : or, orange, jaune, vert… toutes les teintes de l’automne brillant ardemment sous un glacis d’humidité. Près de là, le mythe prend toute sa dimension puisqu’il convoque Sisyphe : un grand escalier de 186 marches inégales constituaient le supplice des déportés qui du bas de la carrière devaient remonter des pierres extrêmement lourdes  Parfois, certains tombaient et emmenaient les prisonniers qui étaient derrière eux, dans leur course. Je m’interroge sur le rapport entre la théâtralisation du mythe et l’application d’une image abstraite dans un monde on ne peut plus concret. Dissonance encore. Impossible possibilité.

Enfin notre bus s’arrête à Steyr : autre camp. Même horreur. Pourtant aux abords, une petite ville fort sympathique, avec maints clochers qui semblent nous sourire. La culture y a apposé son sceau indéfectible alors que résonne encore derrière, les cris de l’humanité. Il n’est pas anodin que le déporté jamais ne saura se concentrer sur l’unique beauté de la ville pour les raisons que j’ai expliquées plus haut. Et ce regard vers l’horreur vécue a tout d’un mythe de l’éternel retour. L’éternel retour du souvenir d’une souffrance qui ne cesse de manifester sa présence ou qui ne cesse de fournir au regard l’éclairage qu’il peut jeter sur le monde. Déporté et prisonnier à double titre.

4ème jour - Gusen

Visite du  camp invisible de Gusen – visite du mémorial de Gusen – visite de la Bergkristal à Saint-Georges.  

Arrivée à Gusen , là aussi dans une zone industrielle. Mais ici ce ne sont plus les pilonnes électriques qui jalonnent l’espace mais le granite et l’industrie d’exploitation du granit. Le marbrier qui exploite la carrière est probablement le descendant de ceux qui exploitaient déjà la carrière du temps du régime nazi. Rappelons que le nazisme est non seulement une idéologie mais encore un véritable programme économique basé sur l’exploitation de l’esclave déporté. Pourtant une stèle commémorative se tient aux abords de l’usine. Surprise.

Le midi nous rencontrons Karl Meir, professeur de religion dans dans un lycée environnant. Lui et le professeur qui l’accompagnent  Ils ont créé un musée dans une ancienne baraque du camp de concentration de Ternberg qui a été racheté par le diocèse et dans laquelle ont lieu les activités de la jeunesse chrétienne. Cela fait beaucoup de superpositions. Mais que voit-on là ? Voit-on la baraque SS ? Voit-on un chalet près d’un terrain de foot ? Voit-on ou entend-t-on simplement les voix des enfants qui nous accueillent par le chant choral ? Que voit-on ? Qu’entend-t-on ?

Nous visitons le musée et  assistons à une cérémonie lors de laquelle les discours des différentes personnalités sont ponctués de ces chants d’enfant. La volonté par-dessus tout est de lutter contre l’extrême droite. Elle est aussi de prémunir tout un chacun contre l’intolérance. Une action significative est mise en œuvre pour lutter contre l’antisémitisme, à savoir un accent tout particulier mis sur la culture juive. Des concerts de musique juive sont proposés. On enseigne à aimer l’altérité et sa culture. Apprentissage de la différence.  

5ème jour -

Visite d’un cimetière de Linz où se trouvent les corps d’une multitude d’anciens déportés ou de réfugiés.

Henri Ledroit intervient et explique :

« Le matin nous dormions à trois par châlits et nous étions arrosés continuellement sans avoir le droit de faire sécher nos vêtements. J’y suis resté d’octobre 1943 à février 1944. Ensuite ce fut le froid. Dans le Bunker, ils testaient la force de décollage des V2. On travaillait douze heures par jour et sept jours par semaine. Il fallait faire très vite pour faire ces essais. Pour travailler dans le tunnel, on était au sol, mais pour aller dans le Bunker, il fallait passer par un escalier très difficile. Les rangs devaient être « zu fünf » mais les rangs se dissolvaient.  Il y avait des brouettes de ciment. Cadences infernales. En haut, il était interdit de faire ses besoins sur le site. Alors il fallait aller en haut de la colline, en forêt et il y avait quelques sentinelles qui s’étaient amusées à faire des cartons sur ceux qui avaient demandé à aller faire leur besoin. Ils n’avaient pas  besoin d’ordre pour tirer sur nous. Ils le faisaient d’eux-mêmes. Tous les ordres de mort n’étaient pas commandés. Je suis ensuite allé au Revier de Mauthausen où nous devions tous être gazés. Il paraît qu’il y aurait eu un gradé nazi qui aurait dit : «  on va leur laisser une chance ». Voilà comment les choses se passaient. C’était vraiment très très dur. »

En nous rendant à Red Zipf, nous passons par une petite ville où il y avait le kommandos César (Feuklabrück).

Zipf : plaque commémorative sur la propriété du diocèse.  Brasserie Zipf.  Premier arrêt sur l’ancien site du camp et arrêt à la plaque commémorative.

Henri continue : « lorsqu’un détenu ne pouvait plus travailler, affaibli par le mauvais traitement journalier, il était renvoyé à Mauthausen où il mourrait de maladie, assassiné, etc.  6000 détenus en juillet 44 et l’effectif passait à plus de 9000 fin 44. Le chemin des lions : plein d’embuches, plus le matraquage des capots. Le travail dans les tunnels consistait à forer des trous pour y déposer des mines. Place d’appel : compté et recompté à multiples reprises. »

Dissonance, Henri semble fatigué malgré sa force hors du commun et sa volonté inextinguible d’expliquer et expliquer toujours. La peur de l’oubli.

Enfin, a lieu l’excursion sur le chemin du lion. De retour Henri prend la décision de laisser un peu de place à la détente : « on peut se détendre maintenant ». Alors, il raconte des histoires drôles :

Deuxième histoire :

 Que faut-il dire à une vache quand on veut la photographier :  ne bousons plus.

Le moment  le plus important philosophiquement ce jour là consista en une petite anecdote, quelque chose qui aurait pu passer complètement inaperçue et que peut-être personne n’a encore remarquée : Henri nous a dit aujourd’hui qu’il n’avait jamais cessé d’admirer la beauté du paysage qui l’entourait alors qu’il vivait dans les pires conditions. Qu’un être humain puisse continuer d’éprouver la beauté de la nature alors même que les pires souffrances le tiraillent me paraît tenir du sublime éthique, de l’inattendu. Cela est très révélateur  en ce qui concerne le genre humain. En effet cela nous montre qu’il peut être présent dans plusieurs types de situations à la fois : des situations émouvantes ou tenant de la beauté et des situations tout à fait sordides.  Comment ces deux paramètres peuvent-ils coexister ? Comment l’homme peut-il à la fois souffrir et admirer ? Comment comprendre cette orientation ? Il faut sans nul doute une grande force d’âme ! Mais peut-être que d’un autre côté la souffrance a quelque chose à nous apprendre… quand nous sommes dans la souffrance, nous révélons aussi ce qu’il y a en nous de plus humain, quelque chose que nous ne soupçonnons pas ! C’est un peu notre mystère, notre trésor… un mystère que nul ne peut percer et qu’a rappelé tout dernièrement Marie-Jo Chombard de Lawe à Paris en précisant que le travail sur la déportation lui avait permis de découvrir ce qu’il y a de plus sublime en l’homme.

Plus tard Henri me dira que c’est toujours cette capacité d’admiration qui le maintient en vie.

6ème jour

Le matin, nous nous rendons sur une stèle afin de nous y recueillir. Pourquoi cette visite : un jour quelqu’un avait rapporté à l’association que son père avait été prisonnier dans ce camps. Encore un autre camps. Depuis, des recherches ont été faites, l’école du village a dressé une exposition absolument magnifique avec des poèmes, des commentaires et des photos. Derrière on aperçoit la grande bâtisse SS et puis derrière encore une grande ferme attenante à la bâtisse SS.

Je me demande comment les personnes qui habitent ces lieux peuvent se représenter les choses, les ressentir. Mais l’espérance que j’ai ressentie à cet endroit est grande. En effet, quand les enfants se mettent à écrire des poèmes et qu’ils intègrent en leur âme un sentiment profond mêlé d’indignation vis-à-vis de la cruauté, et d’ouverture à la tolérance, on peut véritablement espérer que ces enfants deviennent les garants d’une belle humanité. De la même manière, les petits chanteurs et musiciens de la jeunesse catholique chrétienne qui nous ont accueillis précédemment, eux aussi, par la volonté de faire acte à travers leur art, se manifestent comme les garants d’une humanité plus grande.

En guise de conclusion, je voudrais signaler une coïncidence un peu particulière. En musique, jusqu’au début du XXème siècle, les lois de la composition interdisaient l’usage de la dissonance. Ainsi, ne pouvait-on jouer ensemble un do et un ré naturels, par exemple et pour faire court. Et bien pourtant, c’est la possibilité d’un accord jusqu’alors impossible qui naît en ce début de XXème siècle, comme si les lois de l’esthétique musicale suivaient, d’une certaine façon le cours des événements. On retrouvera des exemples de ces dissonances chez nul autre que Schoenberg ou Debussy, côté français. Quelque chose a désormais changé dans la tonalité existentielle et il va falloir vivre avec et même y retrouver la beauté essentielle de l’humanité. Je vous remercie.



[1] Philip Foner, The Spanish-Cuban-American War and the birth of American Imperialism, 1895-1902, NY, Monthly Review Press, 1972, 2 vol., vol.1, p.111. cité par Annette Becker, Les cicatrices rouges 14-18, Paris, Fayard, 2010, p.194.

[2] « Vous savez que c’est une affreuse espionne, s’écriait Mme Verdurin. […] Je le sais et d’une façon précise, elle ne vivait que de ça. Si nous avions un gouvernement plus énergique, tout ça devrait être dans un camp de concentration. Et allez donc ! »

[3] Emmanuel Filhol, Un camp de concentration français, les Tsiganes alsaciens-lorrains à Crest, 1915-1919, Presses universitaires de Grenoble, 2004. Cité par Annette Becker.

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 13:23

Chers amis,

Vous aurez remarqué les changements apportés tout dernièrement à ce blog (www.cathyleblanc.fr) et sa configuration, ainsi que le nouveau titre que je lui ai donné. Ces changements correspondent à une idée plus fidèle de la philosophie qui m’est apparue tout dernièrement. A ce titre je remercie très vivement les personnes qui m’ont rendu ceci possible. Elles se reconnaîtront.

Quand on travaille dans cette matière et que l’on essaie de chercher le sens, sa profondeur, sa portée, son écho, on est finalement confronté à une redéfinition constante de la philosophie. Cette redéfinition s’opère pour moi après beaucoup d’expériences singulières qui se sont présentées surtout relativement à la problématique de la déportation comme vous n’aurez pas manqué de le comprendre.

Il m’apparaît désormais qu’outre une amplitude métaphysique, la philosophie doit surtout veiller à permettre ou sculpter en chacun de nous la possibilité de son propre dépassement. Peut-être est-ce là une reformulation du se-connaître-soi-même. Une certaine idée de la sagesse. Mais cette reformulation m’apparaît aujourd’hui, tout spécialement aujourd’hui essentielle.

En cela elle instaure une nouvelle mesure de la responsabilité quand la responsabilité devient nécessité d’une tension constante vers un idéal qui peut être à la fois éthique, esthétique, politique, mais aussi et surtout affectif, sentimental, sensible. Ouverture oblige.

Je reste convaincue que l’exercice philosophique ne s’effectue pas indépendamment de ce que maints auteurs ont nommé les passions. Et revenue d’un périple très sensible lui aussi, dans les camps de concentration autrichiens, ayant été le témoin d’un travail spécifique du souvenir, il m’apparaît très clairement désormais que la dimension herméneutique que l’on prête à l’interprétation de l’histoire, des faits vécus, des histoires singulières, des récits de vie, ne saurait s’affranchir de la dimension sensible du comprendre. Aussi le « je comprends » affectif peut-il se confondre au « je comprends » rationnel (je comprends la démonstration d’un problème d’algèbre par exemple).

Aussi l’herméneutique de la barbarie devient-elle fondamentalement dépendante d’une capacité qui peut se travailler et être guidée comme elle le fut pour moi, à la générosité de cœur, à la tolérance, à un savoir maintenir le jugement éthique en retrait tout en veillant à rester soi-même constamment un être éthique.

Cette forme d’acceptation devient la condition indispensable de la distance dont parlait Pythagore quand il définissait le philosophe comme celui qui ne prend pas part aux jeux dans l’arène, comme celui qui ne mise pas sur les vainqueurs, mais bien comme celui qui se tient en retrait.

Il m’apparaît désormais que ce retrait n’est possible que sur fond de sensibilité alors que je croyais jusqu’à présent qu’au contraire il n’était possible qu’à travers un certain exercice de la rationalité si bien que la sensibilité devient ou semble devenir prépondérante sur la seule rationalité.

Je voudrais encore préciser que sans destinataire, ce message n’aurait pas de sens. Je vous remercie donc pour le sens que vous contribuer à lui donner.

Très sincèrement,

CL.

 

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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 14:46

 

Table ronde à propos de la question : peut-on faire justice des camps nazis ?

Blois, 15 octobre 2010

 

« Compte-rendu sommaire »

 

 

Guide de lecture : le lecteur remarquera combien les formations professionnelles des participants à la table ronde et tout particulièrement des déportés leur ont permis d’acquérir les outils spirituels du dépassement. De même, pour les non-déportés, on remarque la mise en perspective à partir du métier de spécialité. C’est, à nos yeux, le travail culturel effectué dans l'acquisition d'un métier qui permet le du travail sens, un sens toujours renouvelé.

Ceci est pour nous fondamental quand nous réfléchissons justement à la manière de transmettre les remparts de la barbarie à travers nos métiers, nos enseignements, nos activités. A chaque perspective correspond une figure de dépassement, ce qui signifie aussi que le dépassement est possible à partir de perspectives radicalement différentes.

Je souhaite donc, dans ce compte-rendu sommaire montrer, en précisant les titres et fonctions de chacun, montrer l'origine du langage utilisé et la spécificité de la pensée formulée, son angle d'attaque. 

Mon but n'est donc pas ici, comme il pourrait le sembler à première lecture, d'insister sur les titres et fonctions de chacun mais bien de montrer le caractère complémentaire des perspectives. Mais je ne doute pas que cela ait été compris.

On s'est aussi demandé lors de cette table ronde quel enseignement pouvait bien résulter des expériences d'extrêmes souffrances telles celles vécues dans les camps.

 

Intervenants présents ou représentés :

 

Marie-José CHOMBART DE LAUWE, Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. Ancienne déportée et résistante. Pédo-psychiatre, directrice de recherche émérite au CNRS.

Raphael ESRAIL, Président de l’Union des Déportés d’Auschwitz. Ancien déporté et résistant.

Sam BRAUN, Ancien déporté au camp d’Auschwitz III. Ancien déporté. Docteur en médecine.

 

Yves LE MANER, Directeur de la Coupole, Centre d’histoire et de mémoire du Nord-Pas-de-Calais, agrégé d’histoire.

Daniel SIMON.

Cathy LEBLANC, Maître de Conférences en Philosophie à l’Université Catholique de Lille. Petite fille de résistants (je pense que si je n'avais été sensibilisée au contexte historique de la seconde guerre mondiale pendant mon enfance, je serais sans doute restée indifférence à la thématique qui s'est offerte à moi, d'où cette précision).

 

 

Une table ronde présentée et animée par :

 

François-René CRISTIANI-FASSIN, Fils de déporté et journaliste à France-Culture.

 

La table ronde organisée à Blois autour de la question du « faire justice des camps nazis » eut lieu dans la Maison de la Magie attenante au château royal de Blois. C’est dans un amphithéâtre comble n’ayant pu contenir toutes les personnes qui se destinaient à cette rencontre, qu’a résonné pendant près de deux heures cette même question : peut-on faire justice des camps nazis ? D’emblée cet énoncé suscite de vives réactions s’ouvrant sur les temps qui furent vécus et endurés dans l’univers concentrationnaire.

 

Raphaël Esrail se dit froissé par l’intitulé de la thématique. Il donne des chiffres évocateurs en insistant sur le fait que l’on ne peut « clore » la question et donc « faire justice ». On ne peut imaginer une fermeture hypothétique du dossier ni même la paix des esprits. Il faut vivre avec le malaise et ne jamais cesser de travailler avec lui, ne jamais cesser de l’éprouver au risque de l’oubli.

 

Pédiatre de formation, Marie-José Chombart de Lawe évoque le processus de résilience qui repose sur un travail de parole et donc de mémoire : vivre avec le passé grâce à la parole. Dans ce prolongement, elle souligne surtout que le travail des spécialistes (juristes, historiens, notamment) a permis d’attester, contre ceux qui la nient, la réalité des faits.

 

Sam Braun, très admiratif de Madame Chombart de Lawe qui a très jeune endossé de grandes responsabilités de résistante, précise que vivre dans des sociétés civilisées, c’est aussi refuser le faire justice dont il est question. Il propose que des cours à tous niveaux informent les jeunes des processus de déshumanisation. Pourtant il évoque le travail du pardon, avec beaucoup de grâce et de discernement, qui reste selon lui, un travail de libération de soi-même.

 

Yves Le Maner rappelle toutefois qu’un cadre juridique a permis de juger et punir certains dirigeants ou gardiens des camps. Il souligne que la mise en place du Tribunal militaire de Nuremberg avait pour vocation de rendre justice des crimes nazis dans la volonté d’une paix durable. Il semble ici que le "rendre justice" comme aussi le "faire justice" prenne une tonalité différente, plus institutionnelle là où l'expression semblait d'abord susciter l'affectivité.

 

C’est sur la persistance de l’émotion, de la souffrance que Daniel Simon organise son analyse pour évoquer le désenchantement du monde avec Cayrol, Adorno, Celan, Beckett, Kiefer, Cage et bien d’autres témoins littéraires et historiques qui contribuèrent à l’élaboration de cette mémoire collective à jamais en travail.

 

Cathy Leblanc souligne le sens impossible de l’expression faire justice dans le cas des camps nazis et préconise un soigneux travail d’enseignement visant à rappeler ce qui constitue l’humain et comprendre que la beauté de l’action peut constituer le rempart inébranlable contre la barbarie.

 

Beaucoup de questions s’élèvent du public : Yves Lescure propose une différentiation entre le pardon personnel et le pardon de l’histoire. Notons que Monsieur Lescure est militaire en retraite : nul surprise qu’il s’interroge sur l’histoire. Jeanine Grassin s’interroge sur la manière dont il convient de prendre en compte les enfants du nazisme.  Un témoin déporté fait le récit du crime qu’il a été involontairement obligé de commettre alors qu’il devait brûler les corps : on ne fera pas justice de cette question ouverte à jamais par l’humanité et contre elle-même.

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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 14:03

                "Faire justice des camps nazis". Tel est l’intitulé des rendez-vous de l’histoire organisés en ce mois d’octobre à Blois. En perspective, une table ronde qui permettra de prendre la mesure des réactions de cet intitulé vis-à-vis de ce qui a été vécu et/ou étudié.

            Lors de telles interventions se pose irrémédiablement la question de la légitimité qui nous renvoie à rien moins que la Critique de la raison pure kantienne (1781 pour la 1ère édition) et dans laquelle Kant fait la différence entre la connaissance des principes et la connaissance empirique. Si l’expérience amène un certain type de connaissance, rien n’empêche l’esprit d’accéder aux principes de cette connaissance sans même avoir vécu ce à quoi elle fait référence.

            Il sera inutile de préciser que le discours de celui ou de celle qui n’a pas vécu l’horreur pourra être sous le joug constant du discrédit et de la désapprobation de la part de celui qui l’a vécu, ne serait-ce que parce que l’horreur, la tragédie, l’extrême souffrance, quand ils sont vécus, plongent la victime dans un état de solitude caractérisé. A ceci correspond l’expression langagière souvent (mais pas toujours) entendue : « ils ne peuvent pas comprendre ». « Ils » ce sont les extérieurs venus de l’écart et qu’il faut tenir à l’écart à proportion des souffrances subies. On pourra même, corps constitué oblige, les condamner voire les mépriser, illégitimes qu’ils sont.

            Voilà donc la difficulté dans laquelle je me suis trouvée moi qui ne suis que maître de conférence en philosophie et ne fait que des recherches sur la barbarie, lors de l’invitation pourtant reçue à partager une table ronde avec rien moins que Marie-José Chombard de Lawe, qui fut à la fois directrice de recherche au CNRS et incarne en cela la connaissance des principes, pédo-psychiatre, ce qui lui permet d’avoir un langage mettant les processus de la vie psychique en relief et de trouver elle-même les outils conceptuels rendant le dépassement possible, mais aussi ancienne déportée, incarnant par là la connaissance par expérience. A ma gauche, se trouvait Sam Braun, qui incarne aussi la connaissance des principes puisqu’il fut docteur en médecine et que c’est une véritable médecine de l’âme qu’il proposa dans son discours, et qui fut tout également déporté, ce qui lui permet d’avoir un discours fort de la connaissance par expérience et donc d’être crédible pour le corps constitué. Je reviendrai sur tout ceci dans le compte-rendu que je proposerai.

            Voici donc, moi qui ne suis  que maître de conférences en philosophie, n’osant m’auto-proclamer « philosophe » : à quel titre, d’ailleurs ? moi, dont le métier est de rassembler les outils conceptuels m’aidant à comprendre ou essayer de comprendre et de transmettre le fruit de mes recherches, ce que j’ai proposé comme réflexion à un jeune public qui s’était déplacé pour l’occasion.

La notion de justice remonte à la nuit des temps et prend des formes très différentes tout au long de l’histoire de l’humanité. Dans ce qui constitue le berceau culturel de l’Occident, à savoir la Grèce antique, la justice dénommée dikê est conçue comme un équilibre. Rendre justice chez les Grecs, c’était réparer et rétablir un équilibre par la réparation. En cela, il semblerait symboliquement que la peine reçu par autrui compense le mal que j’ai reçu, cette compensation ayant surtout valeur sociale de reconnaissance du tort subi et du tort perpétré par celui qui a fauté.

Peut-on dans le cas qui nous occupe, dans la perspective du crime contre l’humanité, penser le rétablissement d’un équilibre ? J’ajouterai ici que spontanément toutes les personnes de la table ronde, les déportés mais aussi  les théoriciens, ont rejeté la possibilité du faire justice en tant qu’il représente un acte achevé.

            En effet, le niveau d’horreur atteint par la criminalité de masse dans le cas du nazisme est tel qu’un point de non-retour a été franchi. Ainsi ne peut-on envisager d’utiliser l’expression rendre justice comme cela est fait quand il s’agit de crimes civils punis par ce que l’on nomme une « peine ». On ne parle pas non plus dans le cas de la criminalité de masse, de criminalité particulière comme lorsqu’on dit qu’un tel a assassiné son voisin ou qu’un gang s’est entre-tué, on ne parle pas de crime contre un tiers mais bien de crime contre l’humanité. On n’est plus dans le cas particulier, on entre dans un registre universel : c’est contre l’humanité qu’a sévi le crime. Seul ce mot à valeur universelle « l’humanité » permet de désigner l’ampleur et l’intensité du désastre. Et l’on ne rendra pas justice dans ce cas, même si le procès reste essentiellement nécessaire et que la société toute entière s’organise pour condamner les actes. Le rendre justice dans ce cas ne correspondra pas tant à la reconnaissance des faits qu’à la réparation des torts subis, souffrance à jamais béante. Il y a dans le rendre justice (et non dans le faire justice) une notion d’incomplétude qui me paraît essentielle dans la perspective du crime contre l’humanité.

            La question devient donc la suivante : si l’on ne peut rendre justice des camps nazis, peut-on seulement imaginer faire justice : quel sens prend alors cette expression ? Faire justice est ce que l’on appelle en linguistique un acte de langage. Il s’agit d’une expression qui vient transformer la réalité et proposer un changement important. Par exemple quand on baptise un bateau, qu’on lance une bouteille de champagne sur sa coque en prononçant son nom, la réalité change puisque le bateau acquiert un nom. Peut-on dans ce cas avec l’expression « faire justice des camps nazis » changer la donne, changer la réalité et penser que l’on passe d’un monde de la criminalité non puni à un monde où la criminalité a été pleinement prise en charge ? Peut-on imaginer stopper, par un faire justice hypotéthique toute reproduction du processus de déshumanisation en œuvre dans la conception même du camp de concentration ?

            Cette question implique deux grandes orientations mais j’aimerais d’abord préciser que je ne fais pas ici le procès de la justice : il reste fondamental et le garant de nos démocraties.

1/ Tolérance... Tout d’abord, il convient de souligner que la déshumanisation n’arrive pas du jour au lendemain. Elle s’appuie sur une culture de l’intolérance. Petit à petit et ce de façon arbitraire, une partie de la population est assimilée à une menace. On commence par la pointer du doigt, par intégrer des réflexions disgracieuses dans son langage quotidien, à son égard. Cette partie de la population devient une « catégorie » à part et dont la nature est d’être menaçante. On finit par s’en prendre à ses biens, à son corps, à sa chair, à sa vie et à la vie de son groupe. Demandons-nous si aujourd’hui nous faisons justice des camps nazis dans notre capacité à être tolérant, dans notre capacité d’accueil et de respect de l’altérité.

2/ Travail de mémoire. Le travail de mémoire permet de redire la barbarie dont l’homme a été capable sur ses semblables. Mais on constate aujourd’hui que ce travail de mémoire est difficile à mener et les attitudes de réception ne sont pas toujours ouvertes ou même bienveillantes. On en a assez d’entendre parler de la deuxième Guerre Mondiale. La solution que je propose à ce problème dans le cadre de mes enseignements de philosophie est d’amener les élèves, les étudiants ou les publics divers, à réfléchir non pas directement sur ce qu’est la déshumanisation ou le génocide mais sur ce qui constitue l’humain. L’élève, l’étudiant et le public s’ouvrent facilement aux valeurs positives de l’éthique et c’est à partir de la nécessité fondamentale et vitale de maintenir ces valeurs lumineuses que je propose de travailler sur ce qui les dégrade et d’y travailler en philosophie à partir du terrain, c’est-à-dire avec les associations d’anciens déportés dans ce qu’elles ont chacune de plus singulier. On étudiera donc avec soin, la souffrance de même que les actes de bravoure ou de résistance. Pourquoi cette singularité ? Parce que la singularité représente comme un côté de la balance faisant le pendant avec l’universalité du crime commis contre l’humanité. La singularité, la particularité de chaque récit et de chaque groupe ou de chaque corps constitué répond en ceci à la menace de la généralisation et de l’assimilation, elles aussi déshumanisantes.

Dans ce cadre, faire justice ou tendre vers le faire justice des camps nazis –car je pense qu’il est impossible de jamais atteindre cette justice dans sa radicalité- ce sera travailler à mettre en place des outils de pensée et de langage qui permettent de détecter et de ressentir le franchissement des seuils garantissant le respect pour l’humain et mettre ces outils de pensée à la portée de la langue quotidienne pour garantir l’humain contre lui-même. Ce sera l’objet d’un cours de philosophie des droits de l’homme que je dispenserai au second semestre à l’Université Catholique de Lille. Je vous remercie.

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 22:09

Y-a-t-il une temporalité du pardon ?

 

Subir un tort nécessite souvent du temps pour recouvrer un état psychique, moral, émotionnel initial si tant est qu’on le recouvre jamais à l’identique. Dans l’adaptation qui suit le tort, le traumatisme, peut-on distinguer quelque chose comme des niveaux d’adaptation qui marqueraient une construction du pardon ? Le pardon est-il spontané ou, tout au contraire décidé ? Les deux possibilités sont-elles envisageables ? Qu’est-ce donc que pardonner ?

Je ne cacherai pas que ma formation heideggerienne me vient ici grandement en aide et j’en appelle tout particulièrement au traité ontico-ontologique de 1927 Sein und Zeit, c’est-à-dire Etre et Temps. Pourtant il n’est pas question du pardon dans cet ouvrage. En effet, Heidegger y explora les catégories existentiales du Dasein. Pour qui n’est pas familier avec la terminologie heideggerienne, je préciserai que le Dasein est l’équivalent de l’homme à ceci près qu’il est mis en relation avec l’Être (Sein). Et la raison pour laquelle j’en appelle ici à Etre et Temps est que Heidegger y développe non pas une pensée du pardon qui reste une forme de retour sur soi temporel, mais l’idée de l’être-avec comme catégorie existentiale. C’est, par suite dans cet avec, dans l’existence accompagnée, que je chercherai les sources de la temporalité du pardon. Pourquoi ? Parce qu’il apparaît que le pardon ait pour fonction soit de confirmer une relation, soit de la révoquer. Dans le cas d’une confirmation de la relation, nous sommes donc avec un « avec » choisi, souhaité, confirmé. Dans le cas d’une révocation, quelque chose est supprimé momentanément ou définitivement.

Ceci implique que lors de la possibilité du pardon, de la confirmation de la relation, quelque chose a menacé cette relation au point de pouvoir lui en supprimer la possibilité. La confirmation de la relation est donc aussi la réaffirmation de sa possibilité. Ainsi la temporalité du pardon repose-t-elle sur un questionnement du possible, la question étant de savoir si la confirmation de la relation est possible si bien qu’il convient de questionner non plus le pardon mais la nature même de la possibilité. Que cela signifie-t-il de dire que l’on vit dans un monde possible ? Que cela signifie-t-il d’affirmer la possibilité de la relation ?

Il ne fait aucun doute que la possibilité est possibilité de reconnaissance de l’altérité source d’un tort subi. Voilà qui nous mène à une problématique reprise par Paul Ricœur mais souvent abordée par Emmanuel Levinas.

Une autre question surgit alors : puis-je continuer d’assurer ma reconnaissance à Autrui alors même que le tort peut constituer une forme de méconnaissance ?

Cette cascade de questions représente la source même de la temporalité du pardon. Chaque question reste une étape à « valider », à « accepter ». Au fur et à mesure des différentes représentations, je m’ancre ou ne m’ancre pas dans le pardon mais plus je valide les représentations et plus je m’approche d’une confirmation de la relation. Plus je me pose la question et moins je révoque la rupture. Le déploiement de la temporalité en ce sens, semble inviter ou appeler le pardon là où le refus constitue la construction d’une rupture. Aussi l’être sans pardon ne peut-il continuer d’être en relation avec l’altérité ou avec une altérité donnée. Le monde, en ce sens est empiété, restreint, de même que la liberté de jouissance d’un espace qui semble infini. Pardonner, serait-ce être libre ?

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 23:00

Quand la vie triomphe, ce n’est pas un scandale

 

Ce 16 juillet 2010, s’est tenu à Auschwitz un événement dont on ne peut ni ne saurait mesurer l’importance rapidement. Pourtant on a déjà condamné, on s’est déjà offusqué, on a déjà beaucoup écrit et beaucoup dit.  A-t-on vraiment cherché à comprendre ? C’est là la question et au cours de ces quelques lignes, nous allons essayer de chercher un sens pour la lecture de cet événement.

Le travail de mémoire

Jusqu’à ces derniers temps, les cérémonies qui avaient lieu dans les camps de concentration restaient très protocolaires et répondaient, elles répondent toujours d’ailleurs, à un protocole extrêmement stricte et décidé par l’Union Européenne : on a pu le remarquer lors de la célébration du 65ème anniversaire du camp de Buchenwald, par exemple.

A côté de ces cérémonies qui rassemblent les déportés et des représentants des différentes instances, ont lieu les « pèlerinages ». C’est le terme employé pour faire référence au voyage du déporté ou de sa famille quand ce voyage répond à un travail de mémoire, terme un peu général, sans doute et qui ne met pas en avant la nécessité pour le déporté de faire son propre travail de mémoire, un travail de construction de son propre récit à la lumière de l’histoire présente qu’il est en train de vivre. La reformulation continuelle de ce même événement de capture et de torture, d’humiliation et d’usure, contribue à lui procurer une épaisseur narrative qui lui permet de résister quand vivre a pris pour lui le sens de résister et qu’il est devenu un éternel survivant.

Mais il y a également dans les camps, des visites nombreuses, de personnes curieuses de comprendre comment la barbarie a bien pu s’exercer, comment elle était organisée, curieuses de prendre la mesure d’une réalité véritable. En effet, il est tout sauf facile de se représenter la possibilité même d’une barbarie de masse telle que celle qui a eu lieu durant la seconde guerre mondiale dans les camps de concentration.

 

Qui sont les déportes ?

On ne saura jamais complètement définir un déporté ou ce qu’il représente en particulier parce qu’il a vécu l’extrême et que l’accès à l’extrême plonge celui qui le vit dans une solitude qui serait proprement individuelle si cette expérience n’avait été vécue en groupe. Cela ne veut pas dire que l’expérience en est moins douloureuse pour autant car souffrir et être en même temps le témoin de la souffrance accroît peut-être cet extrême en son intensité.

Cela dit, quand le déporté, la déportée, peut se livrer à ce travail de mémoire, de retour, de narration, de partage et peut répondre au devoir et à l’engagement moral du serment, il / elle sort glorieux/glorieuse, glorifié/e, grandement honoré/e des infâmes circonstances qui ont été celles de son existence pendant des semaines, des mois ou des années.

Naturellement toutes les personnes concernées par la déportation ne sont pas aussi fortes et probablement que l’on rencontre les plus fortes quand on assiste à ces cérémonies ou à ces voyages. En effet, alors que se préparaient ces cérémonies du 65ème anniversaire de Buchenwald, j’ai reçu des courriers d’anciens déportés qui refusaient de s’y rendre. L’un d’entre eux, un anglais, écrivait que tout cela était trop triste, vraiment trop triste. La lettre manuscrite se composait de quelques lignes tombant avec le désespoir. Peut-être avait-il besoin qu’on s’occupe de lui, et qu’on lui montre la voie vers une autre forme de rapport à l’histoire, l’emmener voir des jeunes qui lui révèleraient toute la lumière que recelait son être. Mais il faut savoir que dans certains cas, les images reviennent et reviennent et hantent toute l’existence. Le déporté reste alors prisonnier. C’est à proprement parler l’enfer. Dans ce cas, le silence exprime ce qui ne peut être dit. Il figure aussi, dans les camps et lors des visites, le respect de la souffrance individuelle et collective et manifeste cette souffrance.

LE SENS DU SILENCE

Jusqu’à, il y a peu de temps, donc, le silence soutenait l’existence et la reconnaissance de la souffrance. Seuls avaient droit de rompre ce silence, les officiels autorisés et les déportés choisis pour témoigner ou délivrer un discours.

La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : le silence reste-t-il le bon et le seul moyen de figurer le rapport au monde de la déportation que vit le déporté après le long travail de mémoire qu’il a effectué ?

Le silence répond-t-il encore aujourd’hui complètement (attention, je ne dis pas qu’il ne soit pas nécessaire) au besoin du déporté ou une autre forme d’expression, car il est une forme d’expression, peut-elle avoir lieu, est-elle envisageable ? J’irai plus loin : doit-on censurer celui qui a vécu longuement l’extrême souffrance et qui, ayant engendré une grande famille, ayant triomphé du mal qu’on lui a fait, se met à danser avec sa famille et se faire filmer pour que l’événement reste dans la postérité, devant le four crématoire auquel il a échappé ?

LE DROIT A L’EMOTION

Cette question se pose quand on constate le besoin de certains anciens détenus de plaisanter sur les lieux de leurs anciens supplices. On ne peut alors s’offusquer car le droit d’être et le droit d’être d’une façon ou d’une autre vis-à-vis de ce qui a pu métamorphoser leur être ou amputer leur devenir, leur incombe et participe de leur résistance, c’est-à-dire non pas de leur vie, mais de leur survie.

Je me souviens d’une anecdote à Dora au printemps dernier. Quelqu’un photographiait un ancien déporté qui avait voulu que nous l’entourions. Quand la pose fut prête, celui-ci cria vivement de sa petite voix aigue : « sexe ! ». Vous vous doutez du résultat : tout le monde éclata de rire au moment où l’on prenait la photo.  Il voulait au fond que tous ensemble nous éclations de rire. Et il faut dire aussi que le rire participait de sa pudeur, de la manière dont il cachait son émotion profonde. Mais ce rire répondait encore profondément au besoin d’exprimer et de manifester le triomphe de la vie sur la barbarie.

Le sens de la transgression

Alors, je pense qu’il faut chercher le sens de la transgression. Si celui qui a souffert a besoin de vivre la joie sur un lieu de torture, c’est peut-être parce qu’il a besoin d’occuper l’espace complet dans la jouissance de son existence. Il a également besoin de jouir de tous ses droits et de toutes capacités au bonheur et cette jouissance implique que l’interdit de vivre qui lui avait été imposé soit levé. Levé il l’est quand on danse, sans danger vue la distorsion temporelle et le travail de la justice devant ses anciens bourreaux. Lever l’interdit, lever le silence qui accompagnait la mémoire de ce qui s’est vécu dans l’interdit, est peut-être devenu une nécessité, le débat est, naturellement ouvert !

J’ai écrit cet article en prenant le point de vue de ce qui s’est vécu là et on pourra poser la question des réactions de ceux qui ne partagent pas cette gloire de l’existence sur l’extrême souffrance. A cette question on pourrait répondre que le dialogue expliquant ce geste, ce fait, cet événement, participe lui aussi du travail de mémoire et de la lutte pour la tolérance. Il serait intéressant, à ce stade, de rassembler les réactions d’autres déportés pour savoir s’ils comprennent le geste…  

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 10:52

Il est tout sauf facile de saisir l’esprit d’un groupe, d’une communauté, a fortiori quand cette communauté est une communauté de souffrance. Dans mon dernier article, je posais la question de la différence entre les déportés de Mauthausen et ceux de Buchenwald, ce qui signifie : la communauté des anciens déportés de Mauthausen est-elle de nature différente de la communauté des anciens déportés de Buchenwald ?

Aux yeux de certains ces questions sembleront ridicules. Une association est une association, un déporté est un déporté. Non. Si nous voulons dans le travail de mémoire auquel nous prenons part et auquel ne prenons toujours qu’une part trop infime, tant la tâche est grande, respecter les personnes en leurs corps constitués, nous devons absolument respecter d’abord ce qui constitue l’intégrité d’une personne ou d’un groupe, à savoir sa « singularité». Ce n’est qu’en cela que notre approche pourra échapper à l’approche de masse qui elle aussi, si le système concentrationnaire avalait l’humain, est déshumanisante. Ne pas s’occuper de la singularité d’un groupe, c’est le menacer en tant que groupe ou que communauté constituée. Il faut donc se demander si le travail de mémoire, en ce sens, n’est pas la reconstitution continuelle d’un groupe. Je parle ici du travail de mémoire assuré par les déportés eux-mêmes mais aussi par ceux qui les entourent : leurs descendants proches et ceux que je nommerai « les personnes en sympathie ». En ce sens « tisser l’humain » prend une signification particulière qui n’échappe pas à un constant effort de compensation.

On peut donc essayer d’approfondir la question de cette singularité communautaire sur le postulat que nous venons d’exposer. Le groupe se compose alors de traits définitionnels qui se combinent. En voici quatre exemples :

-          Premier trait définitionnel : communauté de wagon et de destination. Le partage de la souffrance est de l’ordre de la connaissance par expérience du vivre, survivre ou mourir en tant que témoin, dans le wagon.

-          Second trait définitionnel : communauté de camp. La singularité communautaire s’appuie alors sur les moyens de survie dans des conditions précises et « données ».

-          Troisième grand trait définitionnel : communauté de libération. C’est un moment très important et qui fait référence à la manière dont le soulagement (pour ne pas parler de joie) s’est vécu communautairement. Chacun se regarde comme un homme sinon libre, du moins libéré. Chacun déplore communautairement le carnage.

Quatrième trait définitionnel : la communauté de récit post traumatique.

Il importe de prendre conscience qu’à chacune de ces étapes qu’il faudrait répertorier et étudier, les personnes font corps : corps psychique, moral, corps physique aussi vue la promiscuité qui régnait mais également l’intensité d’indignation qui s’établit entre les personnes vouées au même sort.

L’association des anciens déportés de tel ou tel lieu de torture, de déshumanisation, d’humiliation, lieu d’usure par excellence et dans son acception la plus concrète, s’apparente ainsi à une personne morale si bien qu’approcher telle ou telle association, c’est toujours approcher une personne morale et communautaire différente. Mais également éprouver ce qui fait corps de manière différente. C’est en tout cas ce que j’ai très fortement ressenti dans la proximité dans laquelle je me suis tenue vis-à-vis des anciens déportés de Mauthausen dont je faisais connaissance et par différence avec les anciens déportés de Buchenwald. La souffrance fut différente. Les expériences de survie et leurs conditions furent différentes. Le travail de réapprentissage de la vie fut différent. Si l’on peut poser certaines questions aux déportés de Buchenwald, on ne le peut pas nécessairement dans le cas des déportés de Mauthausen.

Tout ceci fait du travail de mémoire, un travail de détail, de cas par cas, un travail structuré et réparti. La somme des singularités auxquelles nous nous adressons et le désir de toujours n’envisager la singularité que comme élément d’un grand ensemble irréductible à sa fragmentation, constitue le respect fondamental.

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10 juillet 2010 6 10 /07 /juillet /2010 08:53

Le week-end dernier se tenait à Paris, une assemblée des anciens déportés de Mauthausen. Bien que travaillant à la traduction d’un ouvrage relatif au mode opératoire du camp de Mauthausen et de ceux, annexes de Gusen et St Georgen, je n’avais encore rencontré ces déportés. Je me demandais en quoi ils différaient des déportés de Buchenwald que je connais bien maintenant. Une différence dans la souffrance vécue peut-elle avoir un sens pour l’existence qui suit : comment cette différence l’affecte-t-elle ? Tout prend d’abord forme autour de questions d’organisations de voyages, d’exposition, … on parle de la trésorerie, on parle des fonctions des uns et des autres et tout cela constitue la logistique du travail de mémoire. Précisons à cet égard que ce travail de mémoire n’est pas similaire aux célébrations que l’on peut organiser pour marquer des journées historiques et cela sera le cas tout prochainement pour le 14 juillet qui rappelle la prise de la Bastille et incarne la victoire du peuple sur la monarchie ou symbolise les fondements de la démocratie. En effet, les célébrations qui ont lieu, mais aussi les voyages, les conférences, la rédaction d’ouvrages, les congrès, le savant tissage d’une pensée commune entre les personnes travaillant aujourd’hui sur les lieux d’anciennes tortures pour en faire des mémoriaux et celles qui ont souffert sur ces lieux, tout cela ne s’apparente pas aux cérémonies du 14 juillet ni même à celle de la première guerre mondiale. La raison est simple, c’est qu’un petit millier d’anciens déportés sont toujours vivants. Le travail de mémoire ainsi conçu s’appuie donc aussi sur la volonté d’un accompagnement et d’une solidarité. Faire corps.

Quand on pratique le travail de mémoire, on est avec ceux qui ont souffert et, comme dans les assemblées familiales où l’on écoute un grand-père, une grand-mère qui a « beaucoup d’expérience » on se trouve d’abord en situation d’écoute et de respect. Et la parole de ceux qui ont vécu le pire n’est pas comme d’autres paroles. On dirait qu’elle contient une profondeur qui a sondé l’être, qui a fait l’expérience de l’impossible et que pour cela, elle énonce des vérités frappées d’une authenticité qui désarçonne.

En entrant dans la salle de restaurant, un ancien déporté commence à me parler pour me dire qu’il ne croit plus en Dieu, que ses parents étaient juifs ashkénazes : « vous savez, ceux qui portent les cheveux en boucles de chaque côté du visage » me dit-il. L’insistance que mettait ce monsieur sur la mise de ses parents devait indiquer à quel point ils devaient être croyants et combien lui-même enfant l’était aussi. C’est alors qu’il me dit que Dieu n’était pas à Mauthausen. « Il n’était pas là et je connais même des gens qui sont partis en chambre à gaz, convaincus qu’il allait intervenir et les sauver et que les choses n’iraient pas jusqu’au bout. » Ces personnes, on s’en doute, ont subi la solution finale et ne sont pas revenues. Dieu n’est pas intervenu…

Après cette discussion, j’ai beaucoup ressassé cette phrase « Dieu n’était pas là »…en me demandant ce qu’elle pouvait bien vouloir dire. En même temps, je prenais conscience du lien que l’on fait souvent entre le mode de présence divin et le mode de présence humain. Il est clair qu’ici Dieu se comporte à la manière d’un être humain qui peut être là où il le doit au moment opportun. Dieu à la façon d’un être humain que l’on estime garant d’une certaine vérité. A la manière d’un être humain il peut empêcher de mauvaises choses, s’interposer… protéger ses paires…faire acte de bravoure… posséder du courage, être éthique. Mais, dans cette pensée, Dieu a figuré son absence. Il n’a pas répondu à ses obligations et n’a pas secouru les hommes victimes de barbarie. Dieu se devait ainsi d’être là où se produisait quelque chose de grave et l’empêcher. Alors, puisqu’il n’était pas là, eh bien on abandonne la religion. « Je suis même devenu athée, me dit-il comme pour exprimer la force et le sens d’une conversion. « Et mes enfants et petits enfants sont aussi athées ». Le mot « athée » prononcé ainsi semblait être le nom d’une autre religion. Quelque chose ne s’est pas produit, alors on se convertit. Dieu sera bien puni d’avoir manqué à ses devoirs. Il est impardonnable. Il faut le laisser tomber et l’abandonner comme il nous a abandonné : Dieu n’est plus mon ami et je ne compte plus sur lui. Comme dans le domaine de l’impossible, on ne peut le croire et pourtant on a besoin de croire d’où la représentation de l’athéisme comme une forme de religion avec sa pratique bien ordonnée.

Plus loin, dans cette salle de restaurant se trouvent les tables des espagnols. Il faut savoir que la question de la déportation n’est pas réductible à la question de la Shoah. Si beaucoup de juifs furent sacrifiés dans les camps, d’autres nationalités et obédiences l’ont été également : ainsi les communistes, les résistants, ceux qui menaçaient le régime nazi dont beaucoup d’allemands, les handicapés : tout enfant handicapé devait disparaître, les homosexuels, beaucoup de religieux, des républicains espagnols, des soviétiques, européens mais aussi américains, canadiens et la liste est très très longue. L’une des personnes de ces tables est le petit fils d’un déporté et il a réalisé un film pour poser ses questions et montrer au monde ce qui passe affectivement pour la descendance de la déportation. Ainsi, si le travail de mémoire est un accompagnement des déportés, il concerne tout également la descendance de ces déportés. On souffre de savoir qu’un proche souffre. On souffre de savoir, tout simplement, que quelqu’un souffre et il importe de répondre à certaines questions et d’accompagner les personnes dans leur questionnement afin de ne pas les abandonner dans leur souffrance à une insigne solitude. Voilà le sens de l’avenir proche. L’avenir plus lointain du travail de mémoire, de la prise en charge de l’humain dans sa dignité, dans respectabilité, dans son intégrité reste toujours encore à écrire.

 

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1 juillet 2010 4 01 /07 /juillet /2010 13:48

                Ce week-end avait lieu une assemblée du conseil d’administration des anciens déportés de Buchenwald, Dora et Kommandos. Il y fut question de diverses préparations dont celle du colloque sur le pardon qui aura lieu à l’Université Catholique de Lille du 10 au 12 mars 2011. A l’initiative de ce colloque, un dialogue entre l’Association des anciens déportés de Buchenwald et la Faculté de Théologie, autour d’une conférence donnée par David Pettigrew (cf. compte-rendu ci-dessous) à propos de la question du génocide perpétré à Sarajevo et Srebrenica et de la manière dont on peut ou on ne peut pas réconcilier les peuples, à propos de la manière dont on veut ou on ne veut pas oublier.

                Chacun avait alors été choqué du fait que l’on puisse, sur ce que les après-guerres mondiales avaient nommé « des lieux de mémoires », construire des immeubles, un garage automobile, que l’on puisse destituer les personnes de leur habitation pour y construire des monuments religieux et violer ainsi tout ce en quoi consiste le respect et l’intégrité de la personne.

                C’est dans le prolongement de ce questionnement que Dominique Durand, allias Dominique Decèze, auteur de maints ouvrages consacrés à l’univers concentrationnaire d’une part et, au monde du travail de l’autre –la relation entre ces deux mondes apparaît d’elle-même- , proposa un dialogue thématique autour du pardon. Il ne me fallut pas longtemps pour recevoir l’enthousiame de mes collègues, de mes amis, et des interlocuteurs des pays que je visitais et l’entreprise fut facilement posée. Posée également, la possibilité d’inclure, dans une approche thématique, le fruit d’une étude du monde de la déportation et non l’inverse.

                Cette démarche me semble particulièrement répondre à un souci qui fut évoqué relativement à la conférence de Monsieur Pettigrew. Nous nous étonnons, en effet, d’une certaine indifférence vis-à-vis de la barbarie perpétrée à rien moins que 3 heures d’avion de « chez nous », vis-à-vis aussi du message porté par le travail autour de la mémoire et de la déportation. Cette indifférence n’est pas une simple indifférence. Elle se compose de deux orientations bien distinctes. Bien sûr, il y a l’indifférence de celui qui se dit qu’il n’en a rien à faire de ces histoires là et que le quotidien est suffisamment rempli ou difficile à vivre ou je ne sais quoi, pour ne pas avoir à réfléchir sur des choses pesantes, impossibles et finalement trop envahissantes. Mais il y a aussi –et nous devons là écouter le message qui se libère de cette attitude- l’indifférence apparente de celui ou celle qui ne « saurait » s’ouvrir à la question des souffrances perpétrées dans de tels univers (celui de la concentration, celui du génocide).

                L’être humain, s’il peut être barbare est également sensible. Pouvons-nous dire que nous sommes barbares ou que nous sommes tous barbares ? C’est une question très délicates qui se heurte à certaines limites : celui qui a souffert l’ultime ne peut s’affirmer barbare. L’épreuve de l’ultime nous révèle ainsi la portée des concepts et de leur universalité. Ainsi devons-nous probablement plutôt dire que certains d’entre nous sont barbares mais que la barbarie est sans doute pour beaucoup d’entre nous –et si l’éducation et la sensibilité nous en protège- hors de portée. Pourtant qui n’a pas un jour dans son existence éprouvé la colère, voulu exprimer à telle ou telle administration l’absurdité de son système ? Qui n’a pas assisté à la colère d’un tiers et craint les suites de cette épreuve de la violence ? Il y a là une question d’intensité, de gradation qui, de la gentillesse peut évoluer vers la barbarie. D’où aussi le problème de la responsabilité. A ce titre j’aimerais ouvrir une parenthèse sur l’un des derniers films où joue Gérard Depardieu : « Mammouth » et dans lequel un très grand soin est pris pour montrer comment les personnages échappent à la violence. Je pense que ce sont de grands moments de ce film et la première étape d’un travail de mémoire revisité pourrait sans doute aucun consister en un enseignement visant à contenir ses colères. Je renvoie sur ce thème aux ouvrages d’Eric Weil, philosophe lillois, d’origine allemande arrivé à l’Université de Lille en 1933 sur recommandation d’un certain Albert Einstein. La philosophie, pour Eric Weil commence par la peur et non par l’étonnement comme c’était le cas chez Aristote (cf. Métaphysique, alpha).

Si donc, une partie d’entre nous ne saurait s’ouvrir à la question de la souffrance perpétrée dans l’univers concentrationnaire et du génocide, cette partie d’entre nous n’éprouve pas nécessairement la barbarie que nous aurions en nous puisque la donne est fort heureusement disparate. Et la sensibilité peut tout à fait nous rendre trop faible ou fragile pour nous ouvrir au fait barbare. C’est cette difficulté qu’il faudra, si nous souhaitons continuer le travail, que j’ai souhaité prendre en charge dans la conception d’études philosophiques thématiques non directement présentées du strict point de vue de la déportation ou de l’univers concentrationnaire en tant que thème fédérateur.

La philosophie aborde le problème du mal. Elle cherche des exemples mais n’a pas toujours sous la main, des concepts qui ont été mis à l’épreuve de l’ultime. Que signifie l’art ? Que signifie-t-il de différent quand il est pratiqué dans un camp de concentration ? Que signifie-t-il quand il est le portrait d’un homme que la barbarie a dépouillé de son humanité ? A-t-on affaire à l’écriture de l’histoire ou à une forme artistique ? Quel sens, la croisée de ces deux problématiques prend-t-elle ? Quel dialogue possible ?

Par ce présent article et parce que je sais qu’il est lu par des collègues du monde de l’éducation, je suggère la prise en charge de la sensibilité qui ne saurait s’ouvrir à une thématique barbare par un surcroît métaphysique. Poser la question de la possibilité métaphysique de la barbarie, ce n’est plus transmettre ou imposer une émotion que certains ne peuvent vivre et qu’ils fuiront dans une prétendue indifférence.

Par exemple en discutant du pardon, en le lançant comme question, ce week-end, des réponses absolument inouïes et magnifiques nous ont été généreusement offertes dans l’insigne de la sincérité. Ainsi s’est-il dit que « non, on ne peut pas pardonner au nazi qui nous a fait du mal, non… » sans que la haine ne s’exprime le moins du monde. Ainsi s’est-il dit que justement « on n’a pas la haine envers le nazi » et l’on a aussi cité un ouvrage décrivant la déformation de celui qui, rongé par la haine envers le nazi va jusqu’à en perdre son humanité, son visage. La traduction métaphysique de ces paroles merveilleuses est la suivante : il arrive que le déporté ait plus peur de la haine qui peut le déshumaniser –et il en a pleinement conscience- que du barbare nazi lui-même. Ainsi en conclut-on que le déporté possède, certainement suite à son expérience, une conscience avérée du pouvoir déshumanisant des sentiments éprouvés.

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