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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 11:32

 

Nous avons longuement réfléchi à ce qui constitue la vérité : l’adéquation parfaite entre deux choses, la réponse logique à une question, et, ce qui nous a paru le plus important et intéressant à la fois : le sentiment profond que l’on a de ce qui est vrai et qui indique la vie authentique.

Les exercices spirituels tels qu’ils sont pratiqués dans la Grèce antique, notamment, conduisent à une connaissance toujours meilleure au fur et à mesure qu’ils sont pratiqués, de l’intériorité. Ils m’amènent à savoir si ce que j’éprouve est conforme ou en écho à mon essence. En ceci, nous avons dit qu’ils appartenaient sans doute davantage au champ de l’ontologie ou de la psychologie, qu’au champ de l’éthique qui repose sur une norme et met en œuvre d’autres mécanismes. Non que l’éthique soit essentielle mais la connaissance de soi n’apparaît pas d’abord comme une chose éthique. Elle est d’abord psychologique et ontologique.

C’est pour cette raison, que Lacan dès le début de son séminaire de 1956 précisera qu’en matière de psychanalyse, on ne doit pas juger. Le jugement moral n’est pas du même ordre que la sensibilité, ce qui amène l’un à vibrer pour une chose, l’autre à vibrer pour une autre. L’écoute du monde, de son intelligence nous amène à construire un sens qui est adapté à notre sensibilité, à notre pouvoir de connaître (pour reprendre un terme kantien), à nos attentes aussi.

Alors, nous nous sommes demandé si ce sentiment profond et intense que l’on a de ce qui est vrai et qui nous guide dans la vie authentique est de l’ordre d’une croyance. Si Descartes soutenait dans les méditations métaphysiques que nos sens peuvent nous tromper, et en venait ainsi à l’argument du rêve : qu’est-ce qui me prouve que je suis bien dans la réalité et pas dans un rêve ?, la conclusion à laquelle il aboutit est encore d’ordre sensible : c’est l’intensité de ce sentiment, qu’il nommera « la certitude sensible », qui indique la vérité. L’intensité du sentiment du vrai devient le signe de sa présence. La vérité serait donc bien d’abord l’affaire de la sensibilité et ne serait pas complètement étrangère sinon à la croyance, du moins à la notion d'adhésion.

La preuve d’une situation inauthentique est alors le résultat d’un ressenti ou d’un intuitionner  qui a ouvert tout au long du XXème siècle sur le thème de l’errance métaphysique ou de la désolation (cf. aussi chez Heidegger la notion de dévastation). L’inauthenticité reste principalement responsable de la rupture du sens et probablement qu’il conviendrait, dans tout le travail sur la déportation d’analyser les modalités de rupture du sens quand l’emprisonnement constitue fondamentalement une violation, une privation et une destruction du sens.

A titre de remarque, je préciserai encore qu’un étudiant qui suit un chemin qu’on lui prescrit ou qu’il se sent contraint de choisir et auquel il ne sent pourtant pas destiné est plongé malgré lui dans une situation elle aussi inauthentique qui ne peut mener au succès. Peut-être le problème de l’alcoolisme chez les jeunes est-il à relier partiellement à cette absence de cohérence.

Et il faudrait s’interroger sur les séquelles produites par le mépris qui est à l’œuvre depuis bien des années maintenant, vis-à-vis du travail dit « manuel ». Je suis toujours tellement désolée de voir des étudiants, des étudiantes arborer leur inscription universitaire sans avoir pour cela de motivation et quand pourtant ces mêmes étudiants possèdent des dons qui les amèneraient à développer toute leur créativité et à entrer dans la vie active avec un projet authentique et toutes les garanties du succès.

Il convient alors de se demander quel est le rôle de la raison dans ce cheminement vers la vérité, vers cette certitude sensible, le sentiment profond et intense du vrai. Si le sens est guidé par les sens, par la sensibilité, c’est certainement la raison qui permet à la conscience de se diriger vers lui. Et c’est là tout l’enjeu d’une éducation véritable et désintéressée, d’une éducation ferme mais sans emprise, d’une éducation ouverte mais soucieuse de construire la constante cohérence d'une mesure prise entre l'objectif proposé et les dispositions à portée de main.

La philosophie moderne, mais aussi la philosophie antique évoquent la ruse de la raison car si la raison peut être toute puissante, encore qu’il soit nécessaire de reconnaître la prédominance du sens et de son paradigme, c’est encore la raison qui peut construire, avec toute l’intelligence qu’elle possède, une vision du vrai ou une illusion du vrai. Ceci nous amène à poser de nouveau la question de la certitude sensible : comment notre capacité à éprouver ce sentiment profond et intense de la vérité peut-elle nous aider à éviter la ruse de la raison ?

Là encore, je dirais que l’épreuve de l’inauthenticité ne peut conduire à ce qui résulte du constat dressé par la certitude sensible et dont le signe manifeste est la Joie.

Pour reprendre l’exemple de l’étudiant que je prenais tout à l’heure, l’illusion ne dure qu’un temps. Si l’on peut être fier d’avoir sa carte et de s’être dirigé, dans un contexte donné et pour des raisons diverses, étrangère à sa volonté propre, dans une voie intellectuelle quand cette voie n’est pas nécessairement celle qui lui répond à ses aspirations profondes et surtout intimes, alors, ce n’est pas toute la force de la joie quiportera, mais l’effort constant, la peine, le labeur incessant, la peur de l’échec, la solitude, et des tonalités affectives très négatives. Je ne fais pas ici la critique de l’effort, il est nécessaire pour réussir et se dépasser, mais je souligne la conséquence de l’engagement dans une voix inauthentique qui ne serait pas le résultat d’un choix véritable. (Je m’inquiète aussi beaucoup du taux d’échec des étudiants à l’Université aujourd’hui).

Cette Joie là, la joie d’être dans sa voie, la joie d’être dans l’authenticité, de pouvoir vivre des choses profondes, et en éprouvant un constant plaisir, est à mes yeux essentielle car c’est une Joie qui se communique, qui se transmet, qui porte, qui permet la solidarité, qui permet le bien être ambiant, qui est à elle seule garante pour celui qui l’éprouve et pour ceux qui l’entourent, de possibilités et un bonheur décuplés. Elle seule peut permettre de transmettre ce qui transcende à ceux qu’elle peut toucher ou approcher.

On retrouve alors tout le sens de l’Ethique qui consiste à placer autrui dans l’idéalité de sa représentation et de lui faire le don de ce qu’il y a de plus noble, de plus beau, de plus précieux, de plus fort, c'est-à-dire aussi de ce qui transcende. Pouvoir transmettre ceci est une chance sans égale. Et constater que l'on touche alors, par ce don de cela qui nous trancende et nous comble nous-même de joie, constater le bonheur de ceux qui le reçoive, c'est alors vivre dans un monde merveilleux et avoir la grâce de pouvoir le partager.

                                                                *      *      *

Des commentaires très intéressants sont envoyés. Vous pouvez les consulter, ils sont publiés. Pour accéder à l'article et aux commentaires à partir de la page d'accueil de ce blog, vous pouvez aussi taper  www.cathyleblanc.fr

 

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6 décembre 2011 2 06 /12 /décembre /2011 16:06

A l’approche des fêtes de fin d’année et parce que leur préparation met en œuvre un cruel contraste entre d’une part les happy fews qui ont la chance de célébrer et les autres, les déshérités, les malheureux, les solitaires, les vagabonds, les prisonniers, les malades, etc. etc., j’aimerais entamer ici une réflexion sur la compréhension et son rapport à la souffrance.

Peut-on comprendre la souffrance d’autrui ? Qu’est-ce que comprendre la souffrance sinon s’engager ? Oui, mais alors, cet engagement n’a rien d’un engagement rationnel, d’un engagement qui suit seulement la voix de la raison. Il s’agit d’un engagement résultant de cela que le cœur ait su entendre, ait voulu écouter un cri venu de nulle part, un cri envoyé par quiconque.

Alors si nous voulons parler de compréhension, il faut prendre ce terme dans toute l’amplitude de son sens : la compréhension prend son objet avec (cum) elle et s’engage dans ce lien. Elle se rend ainsi toute disponible alors que par cette disponibilité elle allège une souffrance qu’elle a seule pu entendre, écouter, cette souffrance là étant bien souvent cachée, dissimulée, enfouie au creux de nul lieu. L’indicible. Le merveilleux résultat auquel elle peut s’attendre est une forme de réhabilitation de l’homme en l’homme, de la vérité de l’humain en l’humain, c’est-à-dire le retour à une jouissance pour l’être ayant souffert de ses pleines capacités émotionnelles et intellectuelles, de ses capacités à espérer, à construire, de ses capacités à vaincre l’usure du temps, à vaincre l’amertume, de ses capacités à demeurer dans la pleine essence de son humanité.

Vouloir pour quelqu’un un tel projet, c’est aussi l’aimer, mais c’est amour-là, cet amour désintéressé se situe bien au-delà d’un attachement ordinaire ou même d’un rapport de possession car nul n’appartient à personne qu’à lui-même, et encore…  Et s’il incombe à l’éthique de dicter quelque chose, alors cette chose peut-elle différer d’un respect complet, intégral, vis-à-vis de ce qui devant elle, manifestement, se réalise ? Peut-elle différer d’un laisser-être de cette réalisation qui nécessite alors de toute urgence que le contexte se recompose, s’adapte, s’accommode, en vue de cette essentielle liberté sans vouloir la comprimer, la contraindre, la meurtrir, la torturer.

Il est bien des situations où quelqu’un, quelqu’une saura entendre cette souffrance : en société, dans la rue, dans un cercle d’amis, dans une réunion, etc. Il est également bien des situations où personne ne la verra et où, pour reprendre ce que je disais à propos de l’indifférence, cette souffrance là restera lettre morte, enfouie profondément sous l’apparence d’un beau tableau tout comme le cri qu’elle peut lancer restera à jamais en silence.

Mais notre humanité ne consiste-t-elle pas d’abord à écouter, à nous rendre disponible, à laisser être la réalisation lumineuse des êtres qui ainsi nous entourent et savoir ensuite, nous émerveiller qu’ils aient pu renaître à eux-mêmes, dispensant autrement toute l’humanité dont ils deviennent alors garants ?

 

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 17:54

 

S’il est un principe qui caractérise le monde moderne et la pauvreté à la fois matérielle et spirituelle qui le frappe, c’est bien l’indifférence, le manque d’égard, le manque respect. Et ce que je propose aujourd’hui dans cet article, c’est de nous demander sur quoi reposent tant de manques et de quoi ils sont le symptôme. Cette réflexion s'inscrit dans la problématique de la lutte contre les barbaries.

Qu’est-ce donc que l’indifférence sinon, la capacité de ne pas reconnaître autrui tel qu’il devrait l’être, de ne pas le reconnaître selon l’être éthique qu’il représente et aller jusqu’à le considérer comme absent ou nier son existence. Ce faisant, je refuse de considérer autrui comme capable de m’interpeler en mon humanité, et je refuse de ce fait mon humanité à autrui comme je me la refuse à moi-même.

Un tel manque n’est pas le fait d’un être libre qui peut à loisir faire porter son regard et son égard sur autrui dont la seule présence sollicite ces capacités morales. En effet, un être libre n’a pas à se retirer du monde pour ainsi dire, n’a pas à se voiler la face, pour vivre son humanité pleinement (refuser de voir la pauvreté, par exemple). La liberté de l’être libre est présente dans le monde et avec le monde. « Avec » est peut-être bien même ce qui le constitue essentiellement. Nous sommes des êtres les uns avec les autres. Nous vivons en co-présence dans un monde qui dès lors n’est plus violent. Mais l’altération de ce lien ou des modalités qui le définissent suffit à convoquer la pire des violences, à savoir la souffrance morale.

Nous sommes là dans le processus même de déshumanisation. S’exerce alors une non-reconnaissance d’autrui et de ce qu’il représente à divers niveaux (social, politique, affectif). Un être qui se déshumanise, qui dès lors, perd sa liberté, gagne aussi en violence puisque son rapport au monde ne consiste plus en la vision la totale de ce monde, mais une vision arbitrairement parcellisée dans laquelle il ne pourra pas se mouvoir à loisir ni espérer l’envol de son esprit dans ce vaste espace de la pensée et du cœur que peut être l’horizon poétique. La vie en petit.

Se pose alors la question du remède si à tout mal correspond un remède. Comment respecter autrui selon le lien qui s’est établit entre lui et moi sinon par le biais de ma responsabilité, responsabilité qui saura écouter ma conscience pour mettre en œuvre l’actualisation de ce lien. Savoir affronter la réalité de cette altérité, c’est donc aussi actualiser sa liberté et se donner les moyens de penser et d’agir grandement selon la vision d’un monde plus juste, plus vrai, plus digne et surtout beaucoup plus grand.

La dynamique discursive entre alors en jeu. Le dialogue avec l’altérité, forte de son identité et traitée selon son identité constitue la reconnaissance de ce qu’elle représente, restaure son existence. Par suite, il importe que l’écoute sache repérer ce qui par elle est interpelée pour fournir des réponses qui seront-elles-mêmes des interpellations capables de cultiver l’incessant va-et-vient qui construit le respect, la reconnaissance mais aussi la liberté.

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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 20:53

Chers amis,

Suite à la publication de mon dernier article qui visait à éclairer les jeunes qui s'intérrogent sur le sens à donner à leur existence à travers leur avenir professionnel, et donc sur cet avenir professionnel, j'ai reçu un courrier de Monsieur Karl Thir qui a participé au colloque sur le pardon que j'ai organisé en Mars dernière à Lille.

Je vous livre ce texte qui est une excellente traduction et une sélection très judicieuse de l'oeuvre de Victor Frankl. Le premier de ces extraits arrive dans le prolongement de la réflexion sur le choix professionnel. Le second texte porte plus spécifiquement sur notre responsabilité vis à vis du sens de notre existence. Je remercie très vivement Monsieur Karl Thir pour cette très pertinente contribution.

 

Extrait n° 1

L´homme n´est jamais – achevé – mais il est toujours en train de se faire, de devenir. Quant à l´homme il y a divergence entre l´être d´un côté et le pouvoir et le devoir de l´autre côté. Cette distance entre existence et essence est propre à tout être humain en tant que tel. Dans la mesure où c´est le sens de l´être humain de réduire cette divergence, de diminuer cette distance – en un mot : de rapprocher l´existence à l´essence il faut bien remarquer un fait : le fait qu´il n´est jamais question de « l´ » essence, par exemple de l´essence « de l´ » homme que l´homme devrait réaliser, représenter, mais que c´est, au contraire, de sa propre essence qu'il s'agit ; ce dont il est question, c´est la réalisation des valeurs qui est réservée à chaque individu.

La devise « deviens qui tu es » ne signifie pas seulement : Deviens qui tu peux et dois être – mais aussi : deviens celui qud seul toi peux et dois être. Il ne s´agit pas seulement d´être un homme, mais aussi d´être moi-même.

Si le sens de la vie consiste dans le fait que l´homme réalise uniquement sa propre essence, il va de soi que le sens de l´existence ne peut être que concret ; il est valable seulement ad personam – et ad situationem (car ce n´est pas seulement à chaque personne mais aussi à chaque situation personnelle que correspond son accomplissement de sens respectif).

La question du sens de la vie, on ne peut la poser que concrètement, et n´y répondre qu´activement : répondre aux « questions de la vie » signifie de toute façon en répondre, effectuer les réponses. (Viktor Frankl, Der leidende Mensch / L´homme souffrant)

 

Extrait n°2

Viktor Frankl (1905-1997), disciple des pères de la psychologie des profondeurs autrichiens Sigmund Freud et Alfred Adler, a forgé, sous l´influence de l´anthropologie philosophique de Max Scheler, dès 1927 sa propre psychothérapie, la logothérapie (thérapie à l´aide du « lógos » = sens [ancien grec]). Selon Frankl la motivation fondamentale de l´homme n´est ni la « volonté de plaisir » (qu´il attribue à la psychanalyse) ni la « volonté de pouvoir » (concept de l´analyse individuelle) mais la « volonté de sens ». En tant que « personne spirituelle » ou « personne noétique » l´homme dépasse la facticité de la dimension psycho-physique et peut être caractérisé par le terme « existence ». Comme existence, la personne est libre de choisir ses actes et par ses actes son avenir personnel - sur ce point, Frankl est d´ accord avec M. Heidegger et K. Jaspers qu´il a aussi rencontrés personnellement. Mais la personne est aussi responsable : responsable des possibilités de sens qui attendent que la personne les découvre et réalise. L´existence est donc ouverte sur le « logos », le sens. Mais ni l´homme ni le thérapeute ne peuvent inventer n´importe quelle signification, c´est seule la conscience morale qui peut intuitivement saisir le sens particulier – le sens d´une personne concrète dans une situation concrète qui varie de jour en jour et d´heure en heure. Le rôle de la logothérapie n´est pas de décider autoritairement du sens ou du non-sens d´une situation et de la valeur ou de la non-valeur d´une action, mais il consiste à encourager l´homme à se rendre compte de sa liberté et de sa responsabilité. Ainsi l´homme ayant trouvé un sens à sa vie peut mieux affronter les épreuves du destin, expérience que Frankl lui-même a faite dans les tourments de quatre camps de concentration (de 1942 à 1945).

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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 10:03

Trouver sa voie

Chers amis,

Je reprends l’écriture de mon blog et vous propose d’y trouver de nouveaux types d’articles au gré des questions qui me sont posées dans mes cours ou dans mes lieux de recherche, mais aussi à travers ma famille où je rencontre beaucoup de jeunes gens qui se cherchent et que je souhaiterais aider un peu.

Le monde que nous vivons n’est pas un monde très engageant. Chaque jour on nous martèle qu’il y a la crise, la crise et encore la crise, de quoi déstabiliser toute espérance. S’il y a une chose que j’ai apprise aux Etats-Unis, et même si je ne suis pas enthousiaste pour tous les aspects que revêt ce pays, c’est que la valorisation et le rêve sont des valeurs-clés. Je le pense fermement et c’est aussi de cette façon que je motive mes étudiants : la valorisation et le rêve.

Il y a quelques années, lors d’une rentrée, lorsqu’on remplit les fiches, au lieu de simplement leur demander leur objectif professionnel, j’avais demandé aux étudiants de dire leur rêve professionnel, ce qui créa une stupeur générale. Avaient-ils le droit de rêver, c’est en tout cas ce qu’ils m’ont demandé. Je leur ai répondu, selon une formule célèbre, que rien ne peut se produire de véritable quand il n’y a pas de rêve. C’est le rêve, l’émerveillement, l’admiration, l’attirance profonde qui peuvent seuls porter de grands destins. Je les ai donc encouragé à rêver et à se projet dans leur rêve. Je les ai revu depuis et certains m’ont remercié de leur avoir parlé comme cela, c’est-à dire aussi de les avoir placé devant eux-mêmes. On ne peut pas se mentir à soi-même et l’on doit incarner, véritablement incarner la responsabilité que l’on a de se porter soi-même dans son destin.

Rêver ne veut pas dire s’engager aveuglément, c’est bien plutôt se mettre au diapason du monde, c’est se trouver une place harmonieuse dans le monde. Alors, avant toute chose il convient de s’examiner soi-même pour se projeter dans une telle harmonie : « Qu’est-ce qui me fait rêver ? » « Qu’est-ce qui fera plus tard ma fierté ? » « Quelles sont les capacités que je souhaite multiplier ? ». On peut aussi se demander comment on peut à partir de soi-même épater ses amis. Cette question n’est pas vaine : être capable de créer l’admiration, c’est être capable de se dépasser et cette question peut nous informer sur la manière dont nous nous projetons dans la vie.

Ah, oui, j’ai oublié de vous dire –et je parle ici pour ces lycéens qui sont aussi lecteurs du blog- que quand on entre dans la vie active, il y a ceci de merveilleux qu’elle continue à nous former. Aussi ne cessons-nous de nous former tout au long de la vie dans et par le travail que nous avons choisi. Chaque jour contient ses propres surprises et vient nous cueillir dans l’émerveillement.

Ce qui m’émerveille en tant que « prof. », c’est le progrès de mes étudiants, c’est leur envie d’apprendre, c’est leurs questions, leur intérêt pour les matières que j’enseigne : je suis philosophe mais aussi professeur de civilisation britannique, donc angliciste. J’éprouve toujours un immense plaisir à travers mon métier.

Alors, aux questions des lycéens qui se demandent quel métier faire plus tard, je répondrai qu’il ne faut pas essayer de trouver le métier qui intéresse mais formuler la question différemment : « Quel monde veux-je habiter à travers mon métier ? » « Par quoi suis-je émerveillé ? ».

Considérons donc plusieurs domaines :

  • Le monde de la philosophie apporte des questions à résoudre, comme des problèmes d’arithmétique. Il expose des mécanismes insoupçonnés et il est fascinant de découvrir ces arcanes du sens. C’est une exploration merveilleuse.
  • Le monde de la politique offre lui aussi à comprendre des mécanismes mais ce ne sont pas les mêmes. On se pose alors la question de savoir ce qui régit au mieux la vie des citoyens dans cette grande cité qu’est devenu l’espace mondialisé. Comment se situer ? Comment interférer ? Comment agir pour le bien commun ? Ces questions peuvent être des questions qui motivent toute une vie.
  • Le monde de l’économie est lui aussi un monde qui repose sur des mécanismes et jamais l’on ne s’écarte de l’humain. Les questions qui motivent de grands économistes comme Amartya Sen pour qui j’avoue avoir une admiration sans borne (et ses écrits sont très clairs et faciles à lire) tant il réfléchit sur la justice et l’éthique sociale, sont les suivantes : comment penser la donne de façon la plus juste ? Comment penser la répartition des richesses et leur flux de manière à ce que l’humain s’en trouve grandit ? Là aussi l’économie permet de s’engager de façon éthique dans son destin et ce peut être un merveilleux destin.
  • Le monde du commerce –et j’ai eu beaucoup d’étudiants en HEC- touche de près cet engagement éthique et permet également d’apprendre beaucoup des différentes cultures. On enseigne maintenant l’interculturalité dans les grandes écoles de commerce et si la mondialisation est porteuse de problèmes à regretter, elle est aussi porteuse d’une promesse : celle de l’échange interculturel qui fait que l’on découvre le monde de l’autre, ses valeurs, ce qui le régit, ce qui ordonne sa vie individuelle et collective.
  • L’univers du vivant, la biologie, la médecine ou les sciences médiales sont encore un engagement auprès d’autrui et un grand service rendu à la société. L’effet d’un remède sur un patient, la réparation d’autrui, l’inquiétude qui vient solliciter et elle-même requérir savoir pour appliquer un traitement, cela aussi est fascinant, tout aussi fascinant que de constater les progrès d’un élève. Dans la médecine comme dans les autres métiers, on a la possibilité de transformer une donnée insatisfaisante en un résultat meilleur. On en sort avec une grande fatigue mais aussi un sens éthique démultiplié.

Alors, à la question de savoir « Que vais-je faire plus tard », je répondrai à l’élève : « projette-toi dans ces différents mondes, essaie d’en écrire le fonctionnement et regarde ce qui te fascine le plus sans jamais plus cesser de le tenir en vue. Alors tu ne cesseras plus de vivre dans le dépassement de toi-même et tu trouveras toutes les ressources nécessaires pour pourvoir à ce dépassement et un jour tu t’apercevras que c’est ce monde-là lui-même qui te portes. Ce jour-là est une véritable fête, un immense bonheur ! Et cette tension vers soi-même, ce mouvement, cette énergie permet de surmonter à tout moment les difficultés que posent aussi le monde humain, et ce dans tous les domaines, qu’ils soient économique, commercial, médical, pédagogique ou politique…

 

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 09:27

L’annonce de la réduction de vingt milliards de livres des dépenses de l’Etat ne concourt certainement pas à apaiser la révolte sociale qui s’élève aujourd’hui en Angleterre. Dans une Europe ultra-libérale qui fonctionne à partir de la donne économique, qui n’est donc plus l’Europe sociale dont chacun avait pu rêver lors du traité de Maastricht et qui mettait en avant les échanges désormais possibles entre universitaires ou les échanges culturels de tous ordres. L’Europe allait permettre d’accroître la donne sociale, humaine et culturelle. Cette belle illusion a cédé la place à une pensée du calcul où l’humain entre dans la calculatrice pour être réduit à ce qui fera la satisfaction ou non de l’opération.

En nommant l’Etat et les dépenses de l’Etat, la BBC n’a certainement pas conscience de l’impact discursif et humain que produit son message. Une pensée des catégories s’est installée : d’une part il y a le peuple en grogne ou en révolte, plongé dans l’incertitude d’un avenir laborieux ou non, dans l’incertitude d’envisager ou non sa retraite, l’avenir des enfants, dans l’incertitude donc, non plus seulement d’un bonheur possible, mais d’une survie possible. Dans le grand moteur de la calculatrice tout devient possible sans que ces possibilités ne soient systématiquement des opportunités : tout et son contraire donc. D’autre part, il y a l’Etat vu à l’aune de la personnification et l’on pense d’abord, quand on entend « dépenses de l’Etat », aux  dépenses de la présidence, de la chancellerie ou du ministère selon les formes que prennent les régimes politiques européens. Ils, c’est-à-dire non pas « nous », le peuple, mais « ils » : ceux qui sont « au sommet » de l’Etat et que l’on assimile à l’Etat quand on entend « dépenses de l’Etat ». Ce sont « eux » qui dépensent ce que « nous » payons et cela devient insupportable quand ce que « nous » payons ne « nous » assure plus le bien communautaire.

Le clivage est consommé : il y a les payeurs d’une part et ceux qui dépensent, gâchent ou volent, d’autre part. Tout caricatural cela puisse-t-il sembler, c’est ainsi que cela est vécu dans la représentation collective et c’est ce sentiment insupportable d’être d’une certaine façon « volé » qui génère la violence qui désormais semble s’installer comme seule forme de discussion et de participation possible. L’unité de mesure à l’œuvre appliquée par les « payeurs » est la même que celle du quotidien, de la gestion ménagère familiale : faire attention, ne pas vivre au dessus de ses moyens, ne pas jeter l’argent par les fenêtres, etc.

Dans le jeu catégorial de la personnification, l’Etat devient celui qui ne sait pas gérer la bourse de la grande famille populaire et la personnification de l’Etat induit une représentation des dépenses considérées  comme dépenses privées, d’où le sentiment de vol. L’écart social affiché entre Madame ou Monsieur l’Etat et le petit peuple alimente la désapprobation et la révolte. C’est pour son propre compte que Madame ou Monsieur l’Etat dépense « notre » argent, l’argent qui doit normalement servir à la garantie d’un bien-être communautaire, argent qui doit être re-distribué donc, ce dont le peuple en révolte n’a désormais plus le sentiment.

Que devient le « nous » populaire et communautaire sinon une participation obligée au chiffre ? Ainsi le chiffre devient-il l’indicateur de l’humain : réduit ou en croissance. Il faut avoir peur ou se réjouir. Et l’annonce de la BBC ce matin, d’une réduction pour le budget 2012, de vingt milliards de livres des dépenses de l’Etat signifie une réduction de ce qui « nous » constitue essentiellement, annonce donc, d’une mise à mort symbolique.

Si la grande machine européenne ne donne plus de signe de vie de son ancrage social, l’Europe, il le semble bien, court à sa perte et les dégâts seront importants. Si les gouvernants assimilés aux gouvernements n’affichent pas une modestie de mise dans leur train de vie, alors, la violence n’a pas lieu de cesser puisqu’elle est alimentée par le sentiment d’injustice produit par le décalage entre ce qui est « donné » (payé et acheté) et ce qui est vendu (redistribué). Si l’humain ne refait pas surface dans le discours politique, alors, l’humain saura réclamer ses droits comme il a commencé de le faire lors des multiples émeutes qui se sont désormais inscrites dans l’histoire européenne. Rappelons encore, pour mémoire, que l’homme ne saurait s’assimiler à du numéraire ou être réduit à du numéraire faute de se sentir concerné, faute de se sentir impliqué et représenté, faute donc, d'exister.

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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 22:21

Le moment que Monsieur Strausskahn a passé ou n’a pas passé dans la chambre d’un hôtel de New York avec une employée est désormais devenue une « affaire ». On parle très vite dans les médias de l’Affaire Strausskahn pour ne plus employer que ses initiales DSK. Tout le monde sait dès lors de quoi il est parlé et le code est posé ferme sur le sol linguistique. On parle alors de l’affaire DSK, de ce que risque DSK, de l’avenir de DSK, de la peine encourue par DSK, de la libération de DSK. On parlera plus tard de « la femme de chambre », la dénommant par sa fonction, précisant qu’elle est mère-célibataire, que son frère est son ami, etc. etc.

Les journaux d’Outre-Atlantique se déchaînent et les journalistes américains et anglo-saxons ne comprennent pas pourquoi des voix en France soutiennent Monsieur Dominique Strauss-Kahn par delà l’acte qu’il a commis ou n’a pas commis.

J’assistais au mois d’octobre 2010 aux Rendez-vous de l’histoire à Blois et le thème était précisément « Faire justice ». On se demandait alors autour d’une table ronde réunissant diverses personnalités dont des déportés de la seconde Guerre Mondiale, si l’on pouvait dire que l’on ait fait justice des camps nazis et si l’injustice pouvait ainsi se clore. Il me semble aujourd’hui, que ce « faire justice » s’invite au programme du déferlement médiatique qui sourd de cette affaire. En effet, si l’on ne peut que déplorer qu’une jeune femme de chambre ait été molestée, ou abusée et il faut le déplorer si cela s’est vraiment produit car c’est une existence à jamais brisée, on ne peut pas et on ne le fait pas en France, se réjouir du traitement que l’on fait de Monsieur Strauss Kahn. Il est assez saisissant que cette affaire ait même volé la vedette à une autre affaire qui elle aussi convoque un faire justice un peu discutable : l’affaire Ben Laden. Et l’on ne peut que constater que le sentiment du faire justice est radicalement différent en France et dans les institutions françaises et Outre-Atlantique.

Je reviens de ce pays que je trouve très intéressant et qui est aussi porteur d’une grande richesse culturelle et intellectuelle. Mais quand je suis arrivée, on fêtait littéralement sinon la mort du moins l’assassinat (s’agit-il d’autre chose tout légitime cela soit-il ?) de Ben Laden. J’avoue que j’étais un peu surprise que l’on puisse organiser des banquets ou des « parties » autour de l’assassinat de quelqu’un, cela soit-il l’ennemi public numéro 1.

A ce jour, le Time Magazine parle des mœurs des français qui acceptent tout à fait disons, la drague, le flirt non voulu ou la promotion canapé. Je pense profondément que les auteurs de ces articles n’ont pas compris que la Justice en France représentait un incontournable et qu’il n’est pas possible de faire justice soi-même. Je pense aussi que le déferlement médiatique et toutes les informations privées qui sont données et exposées sur la place publique relativement à l’adresse de Monsieur Strausskahn et de sa famille constituent la base d’une lapidation publique. Le peuple peut mettre symboliquement à mort une personne, et la rumeur, l’accusation, les attroupements massifs, le déferlement ne constitue rien d’autre qu’une lapidation sur la place publique. Il s’agit d’un faire justice publique pour quelqu’un dont on estime qu’il doit éprouver le mépris que le peuple a pour lui. Alors non, la France interdit de se faire justice soi-même et l’on n’a pas l’impression en France qu’il faille se réjouir de cet acharnement ou y prendre part. Seul le procès pourra faire justice. Seul le juge pourra faire justice mais notre culture ne nous permet pas de nous réjouir ou de prendre part au lynchage. A word to the wise !

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 09:40

Au moment où avait lieu le colloque dont nous avons maintenant beaucoup parlé (mais dont le thème est loin d’être épuisé) et qui recevait le soutien de la Mairie de Lille, se tenait à la Mairie un événement qui vient redire tout l’engagement de notre région et de sa capitale dans la lutte contre l’exclusion, contre l’enfreinte de la dignité humaine. En effet, ce vendredi 11 mars, Stéphane Hessel recevait la médaille d’or de la ville de Lille. Ainsi la Voix du Nord consacre-t-elle ce vendredi 11 mars, à la fois une page à l’invitation de Stéphane Hessel en Mairie de Lille et un article bien placé pour le colloque sur le « pardon à l’épreuve de la déportation. »

Que cela signifie-t-il ? Quel sens donner à cette conjonction sinon que les médias comprennent l’urgence de l’engagement et de la lutte contre la xénophobie et toute forme de dégradation humaine.

Qu’est-ce qui est essentiel dans cette lutte ? Stéphane Hessel a fait resurgir un concept-clé : celui de l’indignation. L’indignation désigne notre capacité à réagir face au mal commis sur autrui. L’indignation est une force vive qui permet de ne pas laisser s’installer des pratiques injustes engendrant d’injustes souffrances pour des hommes, des femmes et des enfants en difficulté. L’indignation permet de trouver en soi la force de dire « NON » : « Non, nous ne voulons pas cela et nous ne pouvons pas laisser faire cela. »

Aussi, pour faire référence à des articles plus anciens où je dénonçais l’indifférence vis-à-vis de la pauvreté qui s’installe aujourd’hui très confortablement en France (pardon de ce cynisme), pouvons-nous dire à présent que c’est justement l’indignation et la capacité de se mettre en colère qui permettent de refuser la misère sociale et morale dans laquelle se trouve aujourd’hui plongée toute une partie de la population et cela n’est pas une fatalité.

Nous sommes les enfants et les petits enfants de ceux qui ont vécu le deuxième conflit mondial et ont à travers ce conflit fait l’expérience de la plus ignoble des barbaries qui ait jamais été organisée par l’être humain envers lui-même. Nous avons donc le devoir d’écouter la parole de ceux qui ont ainsi souffert et qui ont été également les témoins de cette violation hors-du commun. Que nous dit cette souffrance ? Cela est essentiel.

Nous avons en nous des trésors d’humanité qu’il convient de cultiver. Je pense par exemple à notre sensibilité. Pour s’indigner il faut savoir se laisser émouvoir et ne pas détourner le regard de ceux qui à même le sol, ne pouvant descendre plus bas, sollicitent quelque chose de nous. Un cri, une demande, l’objet fictif bien qu’indispensable étant l’argent. Mais au-delà de cet objet fictif, on peut entendre ce qui nous est demandé : un effort pour ne pas laisser les choses en cet état.

La grande question est donc : comment faire ? Par l’engagement que l’on met en place et que l’on manifeste, on agit déjà. Donner l’exemple n’est pas une vaine expression. L’exemple s’inscrit dans le champ de ce que tout un chacun peut suivre. Aujourd’hui, il y a souvent confusion entre celui ou celle qui entre dans le champ de l’exemple et celui ou celle qui représente un(e) « people ». Je pense que le contre-pied de l’indignation est l’admiration et qu’il ne saurait y avoir d’indignation sans admiration. J’admire la force morale de Monsieur Hessel et je l’admire d’autant plus qu’il la porte du haut de ses 93 ans ! Je pense que nous avons en sa personne un exemple admirable qui peut nourrir notre esprit et notre âme et ceux des jeunes générations. Je pense aussi que nous avons besoin aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales d’un peu plus de prestance et de grandeur et qu’il est de notre devoir d’adultes et d’enseignants de montrer à ces jeunes générations ceux qu’elles peuvent admirer ou le type de personnalité qu’elles peuvent admirer. Non que je souhaite les détourner de leurs idoles mais je pense que les jeunes esprits ont besoin de ré-apprendre l’admiration ou ce type d’admiration là.

Les grandes forces morales –elles sont pourtant nombreuses- de nos sociétés ont besoin d’être entendues et écoutées. L’écoute s’apprend. L’attention s’apprend. Tout cela ne va pas de soi alors que pourtant nous portons cela en nous de façon potentielle et ce grâce à notre sensibilité, notre capacité de sentir de ce qui est bien, ce qui est bon pour tous.

Un débat s’ouvre ainsi sur la morale et son lien avec la sensibilité. Dans le questionnaire lancé auprès des déportés pour le colloque sur le pardon, je leur avais demandé s’ils avaient pu garder intacte leur sensibilité. Les réponses furent extraordinaires. Préservons donc nos sensibilités, notre capacité de ne pas être indifférents, notre capacité aussi de reconnaître.

Je suivrai sur ce point l’admirable ouvrage de Paul Ricoeur. Il fut aussi son dernier ouvrage : Le parcours de la Reconnaissance, publié chez Stock en 2004. Je conseille vivement à chacun la lecture cet ouvrage. Pourquoi donc Paul Ricœur ressentit-il le besoin d’écrire sur la reconnaissance ? D’un point de vue purement épistémologique, l’auteur explique qu’il n’existait pas à ce jour de « théorie de la reconnaissance digne de ce nom. Or cette lacune étonnante fait contraste avec la relative cohérence qui permet au mot lui-même de figurer dans un dictionnaire comme une unité lexicale unique en dépit de la multiplicité de ses acceptions. » Sur le plan social, cette étude arrive à point nommé. En effet pourquoi s’indigne-t-on ou doit-on s’indigner sinon parce que la reconnaissance fondamentale du statut d’égalité n’est pas rendue possible par une conjonction de décisions, ou par l’absence de décisions qui rendrait cependant cette reconnaissance possible ?

En cela la réception de Monsieur Hessel, le vendredi 11 mars, à la Mairie de Lille constitue-t-elle la reconnaissance du bienfondé de son cri : « indignez-vous ». Le soutien de la Mairie de Lille au colloque que j’organisais en tant que membre du conseil d’administration de l’Association Buchenwald-Dora et Kommandos et en tant qu’enseignant-chercheur de l’Université de Lille dite « Université Catholique de Lille » qui renferme aussi le « Centre Culturel Vauban » et qui travaille aussi avec l’ « Université Charles-de-Gaulle-Lille 3 » (sise à Villeneuve d’Ascq, pour le pôle sciences humaines) sur des thématiques communes, constitue la reconnaissance du bienfondé de ce travail. Je me réjouis donc de la vigilance ainsi permise pour faire s’exprimer dans la cité, ce qu’il y a de plus humain en nous : notre volonté de respect des dignités humaines. Je me réjouis de la possibilité d’un travail commun pour développer ce respect.

Cathy Leblanc.

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 12:41

 

                La question de l’universalité se pose aujourd’hui alors que le débat politique se concentre sur la notion de catégorie. Il convient d’explorer à nouveaux frais le terme « universel » de manière à montrer qu’il existe une très grande gamme de concepts vécus et partagés universellement mais appliqués de façon singulière par les dites catégories. Ce que révèle alors le terme « universel », c’est le partage de l’essence. Ce que montre le particulier, ce sont les formes multiples et disparates que peuvent prendre les concepts universels.

                Par exemple, l’amour est un concept universel. Pourtant la relation amoureuse est absolument différente selon que l’on se trouve dans un pays occidental ou oriental, au Nord ou au Sud de la planète. Le code, le langage, les rites, l’impact : tout est différent. Mais on parle bien d’un seul et même concept, un concept universel.

                Autre exemple : la peine. On conçoit la peine partout dans le monde. C’est donc un concept universel. Pourtant la manière dont un deuil est vécu est tout sauf semblable que l’on se trouve dans telle ou telle partie du monde, dans telle ou telle société, dans telle ou telle famille aussi. Les formes particulières sont innombrables et variées.

                J’en viens au concept qui me préoccupe et qui a fait l’objet d’un dialogue interculturel il y a peu de temps : le pardon. Le pardon est un concept présent partout dans le monde, dans tous les niveaux sociaux. La façon dont on le conçoit et dont on le dispense varie elle aussi en les formes qu’elle prend. Mais l’essence, le concept fait bel et bien partie des concepts universels. Le colloque qui était organisé dernièrement à l’Université Catholique de Lille par l’Association Buchenwald-Dora et Kommandos et la Faculté de Théologie avait pour objectif de montrer cette amplitude universelle et d’explorer la variabilité sémantique du pardon. On a pu ainsi écouter la parole des théologiens qui ont une conception bien particulière du pardon, des philosophes, qui ont proposé une analyse résultant de l’histoire de la pensée (Ricoeur, Jankelevich, Macintyre, etc.), des médecins psychiatres qui ont montré comment se vivait le traumatisme et comment il pouvait se heurter au pardon, puis des personnalités directement impliquées dans la vie de la déportation et qui ont montré de façon plus évidente les risques qui étaient ressentis face à l’idée de pardon. Le questionnaire lancé auprès des déportés a d’ailleurs mis en évidence la perception du risque d’oubli face au pardon bien que certains considèrent le pardon comme nécessaire et s’en explique (cf. Sam Braun aux rencontres de Blois).

                En ma qualité de philosophe et par respect de la déontologie relative à ma pratique, j’ai tenu à souligner dès le début du colloque qu’il ne s’agissait pas de prescrire telle ou telle attitude mais que notre enquête visait à comprendre comment l’on peut avoir des théories aussi fermes que celles que l’on trouve dans la parole religieuse d’une part, et des doutes aussi importants que ceux qui émanent des personnes qui ont vécu le pire et qui n’ont pas nécessairement à leur disposition les moyens linguistiques leur permettant de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent.

                Je suis reconnaissante à la Faculté de Théologie de l'Université Catholique de Lille où j'exerce la profession de "Maître de Conférences en Philosophie" d’avoir pris la peine d’étudier le dossier de demande de soutien que je lui avais adressé et d’avoir accepté de me laisser tenir en ses murs un dialogue à visée interculturelle et strictement interculturelle puisque le pardon est tout sauf exclusivement religieux (ce qui était précisé dans le dossier). Que celui qui le pense se garde à jamais de prononcer le mot « pardon » ou toutes les formules équivalentes qui s’y rapportent. Ces différentes formes ont d’ailleurs fait l’objet d’une analyse minutieuse par un linguiste.

                Je suis aussi très reconnaissante aux associations de la confiance qu’elles me témoignent dans le travail que je fais avec elles en vue de lutter contre un renouveau de la barbarie car je suis convaincue que la barbarie ne touche pas que les milieux dits « laïques » et que le message qui vient éclairer les consciences peut valoir pour tout le monde sans exception.

Cathy Leblanc

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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 13:56

Un jour Patrick Dupond a dit que l’important dans la danse était de faire en sorte que l’autre soit beau. J’ai toujours gardé cette petite phrase au creux de ma sensibilité et j’ai pensé qu’elle pouvait constituer un merveilleux principe de vie et de partage. Toujours veiller à ce que l’autre soit beau. Cette pensée de l’altérité appliquée à la danse constitue un véritable principe éthique. Il ennoblit la personne à qui il est destiné, personne qu’il rend belle, il ennoblit également son auteur, lui octroyant la grandeur morale issue de son geste. A l’issue de cette mise en œuvre ou mise en lieu de la beauté éthique, chacun se trouve grandit.

Dans un cours que je donnais dernièrement, j’avais abordé l’esthétique du geste éthique et nous sommes ici au cœur même de cette question. Je me demande si l’on cherche aujourd’hui, dans les grands débats qui sont lancés, à respecter ce principe à la fois éthique et esthétique. L’une des questions que je me pose est la suivante : veut-on véritablement faire la guerre à l’humiliation, à la réduction, au rabaissement, au préjugé, à la haine ? Veut-on véritablement assimiler l’un à l’autre et faire de l’un l’équivalent de l’autre, en droit ? Veut-on vraiment travailler en profondeur sur l’égalité des droits, sur le lien fraternel qui unit tous les hommes et qui fait partie des devises de la République française, assure-t-on en cela la liberté de la communauté fraternelle et la liberté de chacun ?

J’ai beaucoup travaillé sur la philosophie de l’éducation anglo-saxonne et il y a dans les pays anglo-saxons un code d’éthique des professions de l’éducation. Ce code stipule qu’en aucun cas le professeur n’a le droit d’humilier ou de ridiculiser l’élève. Il n’a pas non plus le droit de le prendre à parti. Mais l’un des principes-clés de la pédagogie doit être la valorisation. Seule cette valorisation conduit l’élève à conquérir toute sa créativité, à trouver confiance et à pouvoir se développer sur des bases saines. La critique peut se faire à bon escient et quand elle est nécessaire.

Ceci m’amène aussi à me demander si nous sommes capables aujourd’hui de valoriser la différence et de faire valoir l’altérité ? Les peuples, les religions, les religieux, les groupes ethniques se sentent-ils aujourd’hui contribuer à la richesse collective et au patrimoine commun ou bien celui-ci n'est-il pas en train de se désagréger ?

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  • : Blog de Cathy Leblanc, professeur en philosophie à l'Institut catholique de Lille. Thèmes de recherche : la barbarie et la déshumanisation, la phénoménologie heideggerienne. Contact : cathy.leblanc2@wanadoo.fr Pas d'utilisation de la partie commentaires pour avis publicitaire svp.
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