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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 14:03

                "Faire justice des camps nazis". Tel est l’intitulé des rendez-vous de l’histoire organisés en ce mois d’octobre à Blois. En perspective, une table ronde qui permettra de prendre la mesure des réactions de cet intitulé vis-à-vis de ce qui a été vécu et/ou étudié.

            Lors de telles interventions se pose irrémédiablement la question de la légitimité qui nous renvoie à rien moins que la Critique de la raison pure kantienne (1781 pour la 1ère édition) et dans laquelle Kant fait la différence entre la connaissance des principes et la connaissance empirique. Si l’expérience amène un certain type de connaissance, rien n’empêche l’esprit d’accéder aux principes de cette connaissance sans même avoir vécu ce à quoi elle fait référence.

            Il sera inutile de préciser que le discours de celui ou de celle qui n’a pas vécu l’horreur pourra être sous le joug constant du discrédit et de la désapprobation de la part de celui qui l’a vécu, ne serait-ce que parce que l’horreur, la tragédie, l’extrême souffrance, quand ils sont vécus, plongent la victime dans un état de solitude caractérisé. A ceci correspond l’expression langagière souvent (mais pas toujours) entendue : « ils ne peuvent pas comprendre ». « Ils » ce sont les extérieurs venus de l’écart et qu’il faut tenir à l’écart à proportion des souffrances subies. On pourra même, corps constitué oblige, les condamner voire les mépriser, illégitimes qu’ils sont.

            Voilà donc la difficulté dans laquelle je me suis trouvée moi qui ne suis que maître de conférence en philosophie et ne fait que des recherches sur la barbarie, lors de l’invitation pourtant reçue à partager une table ronde avec rien moins que Marie-José Chombard de Lawe, qui fut à la fois directrice de recherche au CNRS et incarne en cela la connaissance des principes, pédo-psychiatre, ce qui lui permet d’avoir un langage mettant les processus de la vie psychique en relief et de trouver elle-même les outils conceptuels rendant le dépassement possible, mais aussi ancienne déportée, incarnant par là la connaissance par expérience. A ma gauche, se trouvait Sam Braun, qui incarne aussi la connaissance des principes puisqu’il fut docteur en médecine et que c’est une véritable médecine de l’âme qu’il proposa dans son discours, et qui fut tout également déporté, ce qui lui permet d’avoir un discours fort de la connaissance par expérience et donc d’être crédible pour le corps constitué. Je reviendrai sur tout ceci dans le compte-rendu que je proposerai.

            Voici donc, moi qui ne suis  que maître de conférences en philosophie, n’osant m’auto-proclamer « philosophe » : à quel titre, d’ailleurs ? moi, dont le métier est de rassembler les outils conceptuels m’aidant à comprendre ou essayer de comprendre et de transmettre le fruit de mes recherches, ce que j’ai proposé comme réflexion à un jeune public qui s’était déplacé pour l’occasion.

La notion de justice remonte à la nuit des temps et prend des formes très différentes tout au long de l’histoire de l’humanité. Dans ce qui constitue le berceau culturel de l’Occident, à savoir la Grèce antique, la justice dénommée dikê est conçue comme un équilibre. Rendre justice chez les Grecs, c’était réparer et rétablir un équilibre par la réparation. En cela, il semblerait symboliquement que la peine reçu par autrui compense le mal que j’ai reçu, cette compensation ayant surtout valeur sociale de reconnaissance du tort subi et du tort perpétré par celui qui a fauté.

Peut-on dans le cas qui nous occupe, dans la perspective du crime contre l’humanité, penser le rétablissement d’un équilibre ? J’ajouterai ici que spontanément toutes les personnes de la table ronde, les déportés mais aussi  les théoriciens, ont rejeté la possibilité du faire justice en tant qu’il représente un acte achevé.

            En effet, le niveau d’horreur atteint par la criminalité de masse dans le cas du nazisme est tel qu’un point de non-retour a été franchi. Ainsi ne peut-on envisager d’utiliser l’expression rendre justice comme cela est fait quand il s’agit de crimes civils punis par ce que l’on nomme une « peine ». On ne parle pas non plus dans le cas de la criminalité de masse, de criminalité particulière comme lorsqu’on dit qu’un tel a assassiné son voisin ou qu’un gang s’est entre-tué, on ne parle pas de crime contre un tiers mais bien de crime contre l’humanité. On n’est plus dans le cas particulier, on entre dans un registre universel : c’est contre l’humanité qu’a sévi le crime. Seul ce mot à valeur universelle « l’humanité » permet de désigner l’ampleur et l’intensité du désastre. Et l’on ne rendra pas justice dans ce cas, même si le procès reste essentiellement nécessaire et que la société toute entière s’organise pour condamner les actes. Le rendre justice dans ce cas ne correspondra pas tant à la reconnaissance des faits qu’à la réparation des torts subis, souffrance à jamais béante. Il y a dans le rendre justice (et non dans le faire justice) une notion d’incomplétude qui me paraît essentielle dans la perspective du crime contre l’humanité.

            La question devient donc la suivante : si l’on ne peut rendre justice des camps nazis, peut-on seulement imaginer faire justice : quel sens prend alors cette expression ? Faire justice est ce que l’on appelle en linguistique un acte de langage. Il s’agit d’une expression qui vient transformer la réalité et proposer un changement important. Par exemple quand on baptise un bateau, qu’on lance une bouteille de champagne sur sa coque en prononçant son nom, la réalité change puisque le bateau acquiert un nom. Peut-on dans ce cas avec l’expression « faire justice des camps nazis » changer la donne, changer la réalité et penser que l’on passe d’un monde de la criminalité non puni à un monde où la criminalité a été pleinement prise en charge ? Peut-on imaginer stopper, par un faire justice hypotéthique toute reproduction du processus de déshumanisation en œuvre dans la conception même du camp de concentration ?

            Cette question implique deux grandes orientations mais j’aimerais d’abord préciser que je ne fais pas ici le procès de la justice : il reste fondamental et le garant de nos démocraties.

1/ Tolérance... Tout d’abord, il convient de souligner que la déshumanisation n’arrive pas du jour au lendemain. Elle s’appuie sur une culture de l’intolérance. Petit à petit et ce de façon arbitraire, une partie de la population est assimilée à une menace. On commence par la pointer du doigt, par intégrer des réflexions disgracieuses dans son langage quotidien, à son égard. Cette partie de la population devient une « catégorie » à part et dont la nature est d’être menaçante. On finit par s’en prendre à ses biens, à son corps, à sa chair, à sa vie et à la vie de son groupe. Demandons-nous si aujourd’hui nous faisons justice des camps nazis dans notre capacité à être tolérant, dans notre capacité d’accueil et de respect de l’altérité.

2/ Travail de mémoire. Le travail de mémoire permet de redire la barbarie dont l’homme a été capable sur ses semblables. Mais on constate aujourd’hui que ce travail de mémoire est difficile à mener et les attitudes de réception ne sont pas toujours ouvertes ou même bienveillantes. On en a assez d’entendre parler de la deuxième Guerre Mondiale. La solution que je propose à ce problème dans le cadre de mes enseignements de philosophie est d’amener les élèves, les étudiants ou les publics divers, à réfléchir non pas directement sur ce qu’est la déshumanisation ou le génocide mais sur ce qui constitue l’humain. L’élève, l’étudiant et le public s’ouvrent facilement aux valeurs positives de l’éthique et c’est à partir de la nécessité fondamentale et vitale de maintenir ces valeurs lumineuses que je propose de travailler sur ce qui les dégrade et d’y travailler en philosophie à partir du terrain, c’est-à-dire avec les associations d’anciens déportés dans ce qu’elles ont chacune de plus singulier. On étudiera donc avec soin, la souffrance de même que les actes de bravoure ou de résistance. Pourquoi cette singularité ? Parce que la singularité représente comme un côté de la balance faisant le pendant avec l’universalité du crime commis contre l’humanité. La singularité, la particularité de chaque récit et de chaque groupe ou de chaque corps constitué répond en ceci à la menace de la généralisation et de l’assimilation, elles aussi déshumanisantes.

Dans ce cadre, faire justice ou tendre vers le faire justice des camps nazis –car je pense qu’il est impossible de jamais atteindre cette justice dans sa radicalité- ce sera travailler à mettre en place des outils de pensée et de langage qui permettent de détecter et de ressentir le franchissement des seuils garantissant le respect pour l’humain et mettre ces outils de pensée à la portée de la langue quotidienne pour garantir l’humain contre lui-même. Ce sera l’objet d’un cours de philosophie des droits de l’homme que je dispenserai au second semestre à l’Université Catholique de Lille. Je vous remercie.

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 22:09

Y-a-t-il une temporalité du pardon ?

 

Subir un tort nécessite souvent du temps pour recouvrer un état psychique, moral, émotionnel initial si tant est qu’on le recouvre jamais à l’identique. Dans l’adaptation qui suit le tort, le traumatisme, peut-on distinguer quelque chose comme des niveaux d’adaptation qui marqueraient une construction du pardon ? Le pardon est-il spontané ou, tout au contraire décidé ? Les deux possibilités sont-elles envisageables ? Qu’est-ce donc que pardonner ?

Je ne cacherai pas que ma formation heideggerienne me vient ici grandement en aide et j’en appelle tout particulièrement au traité ontico-ontologique de 1927 Sein und Zeit, c’est-à-dire Etre et Temps. Pourtant il n’est pas question du pardon dans cet ouvrage. En effet, Heidegger y explora les catégories existentiales du Dasein. Pour qui n’est pas familier avec la terminologie heideggerienne, je préciserai que le Dasein est l’équivalent de l’homme à ceci près qu’il est mis en relation avec l’Être (Sein). Et la raison pour laquelle j’en appelle ici à Etre et Temps est que Heidegger y développe non pas une pensée du pardon qui reste une forme de retour sur soi temporel, mais l’idée de l’être-avec comme catégorie existentiale. C’est, par suite dans cet avec, dans l’existence accompagnée, que je chercherai les sources de la temporalité du pardon. Pourquoi ? Parce qu’il apparaît que le pardon ait pour fonction soit de confirmer une relation, soit de la révoquer. Dans le cas d’une confirmation de la relation, nous sommes donc avec un « avec » choisi, souhaité, confirmé. Dans le cas d’une révocation, quelque chose est supprimé momentanément ou définitivement.

Ceci implique que lors de la possibilité du pardon, de la confirmation de la relation, quelque chose a menacé cette relation au point de pouvoir lui en supprimer la possibilité. La confirmation de la relation est donc aussi la réaffirmation de sa possibilité. Ainsi la temporalité du pardon repose-t-elle sur un questionnement du possible, la question étant de savoir si la confirmation de la relation est possible si bien qu’il convient de questionner non plus le pardon mais la nature même de la possibilité. Que cela signifie-t-il de dire que l’on vit dans un monde possible ? Que cela signifie-t-il d’affirmer la possibilité de la relation ?

Il ne fait aucun doute que la possibilité est possibilité de reconnaissance de l’altérité source d’un tort subi. Voilà qui nous mène à une problématique reprise par Paul Ricœur mais souvent abordée par Emmanuel Levinas.

Une autre question surgit alors : puis-je continuer d’assurer ma reconnaissance à Autrui alors même que le tort peut constituer une forme de méconnaissance ?

Cette cascade de questions représente la source même de la temporalité du pardon. Chaque question reste une étape à « valider », à « accepter ». Au fur et à mesure des différentes représentations, je m’ancre ou ne m’ancre pas dans le pardon mais plus je valide les représentations et plus je m’approche d’une confirmation de la relation. Plus je me pose la question et moins je révoque la rupture. Le déploiement de la temporalité en ce sens, semble inviter ou appeler le pardon là où le refus constitue la construction d’une rupture. Aussi l’être sans pardon ne peut-il continuer d’être en relation avec l’altérité ou avec une altérité donnée. Le monde, en ce sens est empiété, restreint, de même que la liberté de jouissance d’un espace qui semble infini. Pardonner, serait-ce être libre ?

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 23:00

Quand la vie triomphe, ce n’est pas un scandale

 

Ce 16 juillet 2010, s’est tenu à Auschwitz un événement dont on ne peut ni ne saurait mesurer l’importance rapidement. Pourtant on a déjà condamné, on s’est déjà offusqué, on a déjà beaucoup écrit et beaucoup dit.  A-t-on vraiment cherché à comprendre ? C’est là la question et au cours de ces quelques lignes, nous allons essayer de chercher un sens pour la lecture de cet événement.

Le travail de mémoire

Jusqu’à ces derniers temps, les cérémonies qui avaient lieu dans les camps de concentration restaient très protocolaires et répondaient, elles répondent toujours d’ailleurs, à un protocole extrêmement stricte et décidé par l’Union Européenne : on a pu le remarquer lors de la célébration du 65ème anniversaire du camp de Buchenwald, par exemple.

A côté de ces cérémonies qui rassemblent les déportés et des représentants des différentes instances, ont lieu les « pèlerinages ». C’est le terme employé pour faire référence au voyage du déporté ou de sa famille quand ce voyage répond à un travail de mémoire, terme un peu général, sans doute et qui ne met pas en avant la nécessité pour le déporté de faire son propre travail de mémoire, un travail de construction de son propre récit à la lumière de l’histoire présente qu’il est en train de vivre. La reformulation continuelle de ce même événement de capture et de torture, d’humiliation et d’usure, contribue à lui procurer une épaisseur narrative qui lui permet de résister quand vivre a pris pour lui le sens de résister et qu’il est devenu un éternel survivant.

Mais il y a également dans les camps, des visites nombreuses, de personnes curieuses de comprendre comment la barbarie a bien pu s’exercer, comment elle était organisée, curieuses de prendre la mesure d’une réalité véritable. En effet, il est tout sauf facile de se représenter la possibilité même d’une barbarie de masse telle que celle qui a eu lieu durant la seconde guerre mondiale dans les camps de concentration.

 

Qui sont les déportes ?

On ne saura jamais complètement définir un déporté ou ce qu’il représente en particulier parce qu’il a vécu l’extrême et que l’accès à l’extrême plonge celui qui le vit dans une solitude qui serait proprement individuelle si cette expérience n’avait été vécue en groupe. Cela ne veut pas dire que l’expérience en est moins douloureuse pour autant car souffrir et être en même temps le témoin de la souffrance accroît peut-être cet extrême en son intensité.

Cela dit, quand le déporté, la déportée, peut se livrer à ce travail de mémoire, de retour, de narration, de partage et peut répondre au devoir et à l’engagement moral du serment, il / elle sort glorieux/glorieuse, glorifié/e, grandement honoré/e des infâmes circonstances qui ont été celles de son existence pendant des semaines, des mois ou des années.

Naturellement toutes les personnes concernées par la déportation ne sont pas aussi fortes et probablement que l’on rencontre les plus fortes quand on assiste à ces cérémonies ou à ces voyages. En effet, alors que se préparaient ces cérémonies du 65ème anniversaire de Buchenwald, j’ai reçu des courriers d’anciens déportés qui refusaient de s’y rendre. L’un d’entre eux, un anglais, écrivait que tout cela était trop triste, vraiment trop triste. La lettre manuscrite se composait de quelques lignes tombant avec le désespoir. Peut-être avait-il besoin qu’on s’occupe de lui, et qu’on lui montre la voie vers une autre forme de rapport à l’histoire, l’emmener voir des jeunes qui lui révèleraient toute la lumière que recelait son être. Mais il faut savoir que dans certains cas, les images reviennent et reviennent et hantent toute l’existence. Le déporté reste alors prisonnier. C’est à proprement parler l’enfer. Dans ce cas, le silence exprime ce qui ne peut être dit. Il figure aussi, dans les camps et lors des visites, le respect de la souffrance individuelle et collective et manifeste cette souffrance.

LE SENS DU SILENCE

Jusqu’à, il y a peu de temps, donc, le silence soutenait l’existence et la reconnaissance de la souffrance. Seuls avaient droit de rompre ce silence, les officiels autorisés et les déportés choisis pour témoigner ou délivrer un discours.

La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : le silence reste-t-il le bon et le seul moyen de figurer le rapport au monde de la déportation que vit le déporté après le long travail de mémoire qu’il a effectué ?

Le silence répond-t-il encore aujourd’hui complètement (attention, je ne dis pas qu’il ne soit pas nécessaire) au besoin du déporté ou une autre forme d’expression, car il est une forme d’expression, peut-elle avoir lieu, est-elle envisageable ? J’irai plus loin : doit-on censurer celui qui a vécu longuement l’extrême souffrance et qui, ayant engendré une grande famille, ayant triomphé du mal qu’on lui a fait, se met à danser avec sa famille et se faire filmer pour que l’événement reste dans la postérité, devant le four crématoire auquel il a échappé ?

LE DROIT A L’EMOTION

Cette question se pose quand on constate le besoin de certains anciens détenus de plaisanter sur les lieux de leurs anciens supplices. On ne peut alors s’offusquer car le droit d’être et le droit d’être d’une façon ou d’une autre vis-à-vis de ce qui a pu métamorphoser leur être ou amputer leur devenir, leur incombe et participe de leur résistance, c’est-à-dire non pas de leur vie, mais de leur survie.

Je me souviens d’une anecdote à Dora au printemps dernier. Quelqu’un photographiait un ancien déporté qui avait voulu que nous l’entourions. Quand la pose fut prête, celui-ci cria vivement de sa petite voix aigue : « sexe ! ». Vous vous doutez du résultat : tout le monde éclata de rire au moment où l’on prenait la photo.  Il voulait au fond que tous ensemble nous éclations de rire. Et il faut dire aussi que le rire participait de sa pudeur, de la manière dont il cachait son émotion profonde. Mais ce rire répondait encore profondément au besoin d’exprimer et de manifester le triomphe de la vie sur la barbarie.

Le sens de la transgression

Alors, je pense qu’il faut chercher le sens de la transgression. Si celui qui a souffert a besoin de vivre la joie sur un lieu de torture, c’est peut-être parce qu’il a besoin d’occuper l’espace complet dans la jouissance de son existence. Il a également besoin de jouir de tous ses droits et de toutes capacités au bonheur et cette jouissance implique que l’interdit de vivre qui lui avait été imposé soit levé. Levé il l’est quand on danse, sans danger vue la distorsion temporelle et le travail de la justice devant ses anciens bourreaux. Lever l’interdit, lever le silence qui accompagnait la mémoire de ce qui s’est vécu dans l’interdit, est peut-être devenu une nécessité, le débat est, naturellement ouvert !

J’ai écrit cet article en prenant le point de vue de ce qui s’est vécu là et on pourra poser la question des réactions de ceux qui ne partagent pas cette gloire de l’existence sur l’extrême souffrance. A cette question on pourrait répondre que le dialogue expliquant ce geste, ce fait, cet événement, participe lui aussi du travail de mémoire et de la lutte pour la tolérance. Il serait intéressant, à ce stade, de rassembler les réactions d’autres déportés pour savoir s’ils comprennent le geste…  

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 10:52

Il est tout sauf facile de saisir l’esprit d’un groupe, d’une communauté, a fortiori quand cette communauté est une communauté de souffrance. Dans mon dernier article, je posais la question de la différence entre les déportés de Mauthausen et ceux de Buchenwald, ce qui signifie : la communauté des anciens déportés de Mauthausen est-elle de nature différente de la communauté des anciens déportés de Buchenwald ?

Aux yeux de certains ces questions sembleront ridicules. Une association est une association, un déporté est un déporté. Non. Si nous voulons dans le travail de mémoire auquel nous prenons part et auquel ne prenons toujours qu’une part trop infime, tant la tâche est grande, respecter les personnes en leurs corps constitués, nous devons absolument respecter d’abord ce qui constitue l’intégrité d’une personne ou d’un groupe, à savoir sa « singularité». Ce n’est qu’en cela que notre approche pourra échapper à l’approche de masse qui elle aussi, si le système concentrationnaire avalait l’humain, est déshumanisante. Ne pas s’occuper de la singularité d’un groupe, c’est le menacer en tant que groupe ou que communauté constituée. Il faut donc se demander si le travail de mémoire, en ce sens, n’est pas la reconstitution continuelle d’un groupe. Je parle ici du travail de mémoire assuré par les déportés eux-mêmes mais aussi par ceux qui les entourent : leurs descendants proches et ceux que je nommerai « les personnes en sympathie ». En ce sens « tisser l’humain » prend une signification particulière qui n’échappe pas à un constant effort de compensation.

On peut donc essayer d’approfondir la question de cette singularité communautaire sur le postulat que nous venons d’exposer. Le groupe se compose alors de traits définitionnels qui se combinent. En voici quatre exemples :

-          Premier trait définitionnel : communauté de wagon et de destination. Le partage de la souffrance est de l’ordre de la connaissance par expérience du vivre, survivre ou mourir en tant que témoin, dans le wagon.

-          Second trait définitionnel : communauté de camp. La singularité communautaire s’appuie alors sur les moyens de survie dans des conditions précises et « données ».

-          Troisième grand trait définitionnel : communauté de libération. C’est un moment très important et qui fait référence à la manière dont le soulagement (pour ne pas parler de joie) s’est vécu communautairement. Chacun se regarde comme un homme sinon libre, du moins libéré. Chacun déplore communautairement le carnage.

Quatrième trait définitionnel : la communauté de récit post traumatique.

Il importe de prendre conscience qu’à chacune de ces étapes qu’il faudrait répertorier et étudier, les personnes font corps : corps psychique, moral, corps physique aussi vue la promiscuité qui régnait mais également l’intensité d’indignation qui s’établit entre les personnes vouées au même sort.

L’association des anciens déportés de tel ou tel lieu de torture, de déshumanisation, d’humiliation, lieu d’usure par excellence et dans son acception la plus concrète, s’apparente ainsi à une personne morale si bien qu’approcher telle ou telle association, c’est toujours approcher une personne morale et communautaire différente. Mais également éprouver ce qui fait corps de manière différente. C’est en tout cas ce que j’ai très fortement ressenti dans la proximité dans laquelle je me suis tenue vis-à-vis des anciens déportés de Mauthausen dont je faisais connaissance et par différence avec les anciens déportés de Buchenwald. La souffrance fut différente. Les expériences de survie et leurs conditions furent différentes. Le travail de réapprentissage de la vie fut différent. Si l’on peut poser certaines questions aux déportés de Buchenwald, on ne le peut pas nécessairement dans le cas des déportés de Mauthausen.

Tout ceci fait du travail de mémoire, un travail de détail, de cas par cas, un travail structuré et réparti. La somme des singularités auxquelles nous nous adressons et le désir de toujours n’envisager la singularité que comme élément d’un grand ensemble irréductible à sa fragmentation, constitue le respect fondamental.

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10 juillet 2010 6 10 /07 /juillet /2010 08:53

Le week-end dernier se tenait à Paris, une assemblée des anciens déportés de Mauthausen. Bien que travaillant à la traduction d’un ouvrage relatif au mode opératoire du camp de Mauthausen et de ceux, annexes de Gusen et St Georgen, je n’avais encore rencontré ces déportés. Je me demandais en quoi ils différaient des déportés de Buchenwald que je connais bien maintenant. Une différence dans la souffrance vécue peut-elle avoir un sens pour l’existence qui suit : comment cette différence l’affecte-t-elle ? Tout prend d’abord forme autour de questions d’organisations de voyages, d’exposition, … on parle de la trésorerie, on parle des fonctions des uns et des autres et tout cela constitue la logistique du travail de mémoire. Précisons à cet égard que ce travail de mémoire n’est pas similaire aux célébrations que l’on peut organiser pour marquer des journées historiques et cela sera le cas tout prochainement pour le 14 juillet qui rappelle la prise de la Bastille et incarne la victoire du peuple sur la monarchie ou symbolise les fondements de la démocratie. En effet, les célébrations qui ont lieu, mais aussi les voyages, les conférences, la rédaction d’ouvrages, les congrès, le savant tissage d’une pensée commune entre les personnes travaillant aujourd’hui sur les lieux d’anciennes tortures pour en faire des mémoriaux et celles qui ont souffert sur ces lieux, tout cela ne s’apparente pas aux cérémonies du 14 juillet ni même à celle de la première guerre mondiale. La raison est simple, c’est qu’un petit millier d’anciens déportés sont toujours vivants. Le travail de mémoire ainsi conçu s’appuie donc aussi sur la volonté d’un accompagnement et d’une solidarité. Faire corps.

Quand on pratique le travail de mémoire, on est avec ceux qui ont souffert et, comme dans les assemblées familiales où l’on écoute un grand-père, une grand-mère qui a « beaucoup d’expérience » on se trouve d’abord en situation d’écoute et de respect. Et la parole de ceux qui ont vécu le pire n’est pas comme d’autres paroles. On dirait qu’elle contient une profondeur qui a sondé l’être, qui a fait l’expérience de l’impossible et que pour cela, elle énonce des vérités frappées d’une authenticité qui désarçonne.

En entrant dans la salle de restaurant, un ancien déporté commence à me parler pour me dire qu’il ne croit plus en Dieu, que ses parents étaient juifs ashkénazes : « vous savez, ceux qui portent les cheveux en boucles de chaque côté du visage » me dit-il. L’insistance que mettait ce monsieur sur la mise de ses parents devait indiquer à quel point ils devaient être croyants et combien lui-même enfant l’était aussi. C’est alors qu’il me dit que Dieu n’était pas à Mauthausen. « Il n’était pas là et je connais même des gens qui sont partis en chambre à gaz, convaincus qu’il allait intervenir et les sauver et que les choses n’iraient pas jusqu’au bout. » Ces personnes, on s’en doute, ont subi la solution finale et ne sont pas revenues. Dieu n’est pas intervenu…

Après cette discussion, j’ai beaucoup ressassé cette phrase « Dieu n’était pas là »…en me demandant ce qu’elle pouvait bien vouloir dire. En même temps, je prenais conscience du lien que l’on fait souvent entre le mode de présence divin et le mode de présence humain. Il est clair qu’ici Dieu se comporte à la manière d’un être humain qui peut être là où il le doit au moment opportun. Dieu à la façon d’un être humain que l’on estime garant d’une certaine vérité. A la manière d’un être humain il peut empêcher de mauvaises choses, s’interposer… protéger ses paires…faire acte de bravoure… posséder du courage, être éthique. Mais, dans cette pensée, Dieu a figuré son absence. Il n’a pas répondu à ses obligations et n’a pas secouru les hommes victimes de barbarie. Dieu se devait ainsi d’être là où se produisait quelque chose de grave et l’empêcher. Alors, puisqu’il n’était pas là, eh bien on abandonne la religion. « Je suis même devenu athée, me dit-il comme pour exprimer la force et le sens d’une conversion. « Et mes enfants et petits enfants sont aussi athées ». Le mot « athée » prononcé ainsi semblait être le nom d’une autre religion. Quelque chose ne s’est pas produit, alors on se convertit. Dieu sera bien puni d’avoir manqué à ses devoirs. Il est impardonnable. Il faut le laisser tomber et l’abandonner comme il nous a abandonné : Dieu n’est plus mon ami et je ne compte plus sur lui. Comme dans le domaine de l’impossible, on ne peut le croire et pourtant on a besoin de croire d’où la représentation de l’athéisme comme une forme de religion avec sa pratique bien ordonnée.

Plus loin, dans cette salle de restaurant se trouvent les tables des espagnols. Il faut savoir que la question de la déportation n’est pas réductible à la question de la Shoah. Si beaucoup de juifs furent sacrifiés dans les camps, d’autres nationalités et obédiences l’ont été également : ainsi les communistes, les résistants, ceux qui menaçaient le régime nazi dont beaucoup d’allemands, les handicapés : tout enfant handicapé devait disparaître, les homosexuels, beaucoup de religieux, des républicains espagnols, des soviétiques, européens mais aussi américains, canadiens et la liste est très très longue. L’une des personnes de ces tables est le petit fils d’un déporté et il a réalisé un film pour poser ses questions et montrer au monde ce qui passe affectivement pour la descendance de la déportation. Ainsi, si le travail de mémoire est un accompagnement des déportés, il concerne tout également la descendance de ces déportés. On souffre de savoir qu’un proche souffre. On souffre de savoir, tout simplement, que quelqu’un souffre et il importe de répondre à certaines questions et d’accompagner les personnes dans leur questionnement afin de ne pas les abandonner dans leur souffrance à une insigne solitude. Voilà le sens de l’avenir proche. L’avenir plus lointain du travail de mémoire, de la prise en charge de l’humain dans sa dignité, dans respectabilité, dans son intégrité reste toujours encore à écrire.

 

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1 juillet 2010 4 01 /07 /juillet /2010 13:48

                Ce week-end avait lieu une assemblée du conseil d’administration des anciens déportés de Buchenwald, Dora et Kommandos. Il y fut question de diverses préparations dont celle du colloque sur le pardon qui aura lieu à l’Université Catholique de Lille du 10 au 12 mars 2011. A l’initiative de ce colloque, un dialogue entre l’Association des anciens déportés de Buchenwald et la Faculté de Théologie, autour d’une conférence donnée par David Pettigrew (cf. compte-rendu ci-dessous) à propos de la question du génocide perpétré à Sarajevo et Srebrenica et de la manière dont on peut ou on ne peut pas réconcilier les peuples, à propos de la manière dont on veut ou on ne veut pas oublier.

                Chacun avait alors été choqué du fait que l’on puisse, sur ce que les après-guerres mondiales avaient nommé « des lieux de mémoires », construire des immeubles, un garage automobile, que l’on puisse destituer les personnes de leur habitation pour y construire des monuments religieux et violer ainsi tout ce en quoi consiste le respect et l’intégrité de la personne.

                C’est dans le prolongement de ce questionnement que Dominique Durand, allias Dominique Decèze, auteur de maints ouvrages consacrés à l’univers concentrationnaire d’une part et, au monde du travail de l’autre –la relation entre ces deux mondes apparaît d’elle-même- , proposa un dialogue thématique autour du pardon. Il ne me fallut pas longtemps pour recevoir l’enthousiame de mes collègues, de mes amis, et des interlocuteurs des pays que je visitais et l’entreprise fut facilement posée. Posée également, la possibilité d’inclure, dans une approche thématique, le fruit d’une étude du monde de la déportation et non l’inverse.

                Cette démarche me semble particulièrement répondre à un souci qui fut évoqué relativement à la conférence de Monsieur Pettigrew. Nous nous étonnons, en effet, d’une certaine indifférence vis-à-vis de la barbarie perpétrée à rien moins que 3 heures d’avion de « chez nous », vis-à-vis aussi du message porté par le travail autour de la mémoire et de la déportation. Cette indifférence n’est pas une simple indifférence. Elle se compose de deux orientations bien distinctes. Bien sûr, il y a l’indifférence de celui qui se dit qu’il n’en a rien à faire de ces histoires là et que le quotidien est suffisamment rempli ou difficile à vivre ou je ne sais quoi, pour ne pas avoir à réfléchir sur des choses pesantes, impossibles et finalement trop envahissantes. Mais il y a aussi –et nous devons là écouter le message qui se libère de cette attitude- l’indifférence apparente de celui ou celle qui ne « saurait » s’ouvrir à la question des souffrances perpétrées dans de tels univers (celui de la concentration, celui du génocide).

                L’être humain, s’il peut être barbare est également sensible. Pouvons-nous dire que nous sommes barbares ou que nous sommes tous barbares ? C’est une question très délicates qui se heurte à certaines limites : celui qui a souffert l’ultime ne peut s’affirmer barbare. L’épreuve de l’ultime nous révèle ainsi la portée des concepts et de leur universalité. Ainsi devons-nous probablement plutôt dire que certains d’entre nous sont barbares mais que la barbarie est sans doute pour beaucoup d’entre nous –et si l’éducation et la sensibilité nous en protège- hors de portée. Pourtant qui n’a pas un jour dans son existence éprouvé la colère, voulu exprimer à telle ou telle administration l’absurdité de son système ? Qui n’a pas assisté à la colère d’un tiers et craint les suites de cette épreuve de la violence ? Il y a là une question d’intensité, de gradation qui, de la gentillesse peut évoluer vers la barbarie. D’où aussi le problème de la responsabilité. A ce titre j’aimerais ouvrir une parenthèse sur l’un des derniers films où joue Gérard Depardieu : « Mammouth » et dans lequel un très grand soin est pris pour montrer comment les personnages échappent à la violence. Je pense que ce sont de grands moments de ce film et la première étape d’un travail de mémoire revisité pourrait sans doute aucun consister en un enseignement visant à contenir ses colères. Je renvoie sur ce thème aux ouvrages d’Eric Weil, philosophe lillois, d’origine allemande arrivé à l’Université de Lille en 1933 sur recommandation d’un certain Albert Einstein. La philosophie, pour Eric Weil commence par la peur et non par l’étonnement comme c’était le cas chez Aristote (cf. Métaphysique, alpha).

Si donc, une partie d’entre nous ne saurait s’ouvrir à la question de la souffrance perpétrée dans l’univers concentrationnaire et du génocide, cette partie d’entre nous n’éprouve pas nécessairement la barbarie que nous aurions en nous puisque la donne est fort heureusement disparate. Et la sensibilité peut tout à fait nous rendre trop faible ou fragile pour nous ouvrir au fait barbare. C’est cette difficulté qu’il faudra, si nous souhaitons continuer le travail, que j’ai souhaité prendre en charge dans la conception d’études philosophiques thématiques non directement présentées du strict point de vue de la déportation ou de l’univers concentrationnaire en tant que thème fédérateur.

La philosophie aborde le problème du mal. Elle cherche des exemples mais n’a pas toujours sous la main, des concepts qui ont été mis à l’épreuve de l’ultime. Que signifie l’art ? Que signifie-t-il de différent quand il est pratiqué dans un camp de concentration ? Que signifie-t-il quand il est le portrait d’un homme que la barbarie a dépouillé de son humanité ? A-t-on affaire à l’écriture de l’histoire ou à une forme artistique ? Quel sens, la croisée de ces deux problématiques prend-t-elle ? Quel dialogue possible ?

Par ce présent article et parce que je sais qu’il est lu par des collègues du monde de l’éducation, je suggère la prise en charge de la sensibilité qui ne saurait s’ouvrir à une thématique barbare par un surcroît métaphysique. Poser la question de la possibilité métaphysique de la barbarie, ce n’est plus transmettre ou imposer une émotion que certains ne peuvent vivre et qu’ils fuiront dans une prétendue indifférence.

Par exemple en discutant du pardon, en le lançant comme question, ce week-end, des réponses absolument inouïes et magnifiques nous ont été généreusement offertes dans l’insigne de la sincérité. Ainsi s’est-il dit que « non, on ne peut pas pardonner au nazi qui nous a fait du mal, non… » sans que la haine ne s’exprime le moins du monde. Ainsi s’est-il dit que justement « on n’a pas la haine envers le nazi » et l’on a aussi cité un ouvrage décrivant la déformation de celui qui, rongé par la haine envers le nazi va jusqu’à en perdre son humanité, son visage. La traduction métaphysique de ces paroles merveilleuses est la suivante : il arrive que le déporté ait plus peur de la haine qui peut le déshumaniser –et il en a pleinement conscience- que du barbare nazi lui-même. Ainsi en conclut-on que le déporté possède, certainement suite à son expérience, une conscience avérée du pouvoir déshumanisant des sentiments éprouvés.

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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 08:53

 

Mardi 18 juin 2010

Je retrouve l’Angleterre de mon enfance et de mon adolescence, beaucoup de souvenirs mais aussi toute cette subjectivité pensante qui fait de l’anglais qu’il est un anglais. Je suis arrivée hier après-midi sur le campus de la Brookes University d’Oxford et la première chose dont j’ai eu besoin, naturellement et pour suivre le cours de mon travail était… Internet ! Ah ah, la belle affaire. J’ai commencé par essayer de me connecter sur le wifi sans succès. Puis je suis allée à la réception générale de l’Université pour demander comment je pouvais accéder à mes mails. On m’a expliqué que seul le Free Public Wifi pouvait répondre à ma demande puis on a téléphoné au service informatique qui a confirmé que l’on ne pouvait me donner d’identifiant puisque je suis extérieure à l’université. J’ai essayé de nouveau ce Free Public Wifi sans succès. J’ai rencontré une personne à qui j’ai posé la question d’un ordinateur libre-accès. Elle m’a dit que je pouvais aller voir à la bibliothèque, ce que fis immédiatement et sans succès. La règle est la règle : quand on n’est pas registered dans l’université alors, on ne peut accéder à Internet. Finalement je suis, par hasard, tombée sur le bureau informatique où par la faveur du destin un employé m’a laissée me brancher sur sa connexion. J’ai  pu accéder à mes mails, dont deux extrêmement urgents auxquels je devais répondre immédiatement pour mettre en place un congrès qui a lieu en novembre d’une part et permettre à une étudiante de terminer son mémoire de l’autre. Aujourd’hui, cet employé n’est pas à son bureau et pas moyen d’accéder à Internet : J’ai rencontré son chef et la règle est la règle. On insiste malgré mes explications : je suis responsable des relations internationales à mon université et j’ai de grandes responsabilités… non, pas moyen.

Que déduire de tout ceci. C’est une histoire banale mais elle pose le problème de la règle. L’université semble être d’obédience chrétienne et pourtant la règle institutionnelle est la plus importante, par-delà la fraternité. La notion de fraternité reposerait même sur cette toute puissance de la règle. Il reste que le résultat de cet autoritarisme dont nous ne sommes pas familiers, pourrait nuire au bon fonctionnement universitaire que chacun en venant à un congrès de philosophie est aussi tenu d’assurer vis à vis de son université d'origine. Quels sont les avantages de cette autorité ? Probablement la protection du réseau mais ce ne serait la protection du réseau que si ce comportement ne se retrouvait pas ailleurs, à moins que ce comportement soit un outil pragmatique pour assurer les garanties et soutienne les « décisions » et « stratégies ». Mais alors, comment faire pour y trouver un juste équilibre entre protection et non-nuisance ? C’est là une question que je me pose relativement au conservatisme de mise au Royaume Uni quand, en France, nous sommes habitués à la modulation de la règle, sa malléabilité voire à l’enfreinte. A côté de l’interdit juridictionnel, il y a le contournement qui se vit comme solution à portée de main.

Mais l’impact de la représentation de la règle semble générer un comportement typique qui s’intègre parfaitement dans la subjectivité pensante du Royaume Uni. En effet, comme je l’avais remarqué il y a bien longtemps, la règle est ici elle aussi à portée de main et tout s’ordonne à partir d’elle selon quelque chose qui ressemble à une constitution ontologique. L’être est juridique. Il est assuré par un jeu d’équilibre reposant sur des lois qui prennent des formes diverses : la queue au magasin, la formule de politesse, la procédure pour faire quelque chose. Tout s’organise autour de la modalité du pouvoir ou non-pouvoir en tant que may ou may not. Mais cette force de la politesse a eu ses limites puisque l’on sait que proportionnellement, lors du naufrage du Titanic, les anglais étaient beaucoup plus nombreux à avoir péri pour avoir été trop polis : « je vous en prie, vous d’abord ».

Cette forme de subjectivité octroie une certaine force mais elle possède aussi ses faiblesses. Sa force est l’institution morale. Sa faiblesse, le manque de discernement : un professeur d’université qui demande à se connecter n’est pas un étranger en quête de violations, pourtant il est considéré comme tel. Problème de catégories donc.

Le problème de l’Internet s’est résolu ensuite puisque les organisateurs nous ont fourni des codes de connexion valides dans le bâtiment du colloque. Une autre forme de reconnaissance a eu alors lieu qui permit de dépasser les blocages inter-catégoriels où la loi administrative fait autorité au candidat entrant.

Première journée de colloque. Le thème est « la nature humaine ». Cela dit, c’est un colloque de philosophie analytique et de linguistique, domaines qui me sont familiers puisque je suis également diplômée en linguistique, psycholinguistique et que j’ai lu très amplement la philosophie analytique américaine et celle de Ryle, philosophe analytique contemporain de Heidegger. Au milieu des déductions, se crée un vide. Le colloque porte sur la nature humaine. De longues réflexions sont proposées quant à la manière de nommer, définir, comprendre ce qui constitue cette nature humaine mais pourtant tout reste au niveau de la forme. Cela dit, la question des catégories est essentielle et très révélatrice mais elle fait de la nature humaine un concept entièrement rationnel, là où il semble que la rationalité ne soit que l’un des traits caractéristique non pas de la nature humaine à elle seule mais bien du monde en tant qu’il contient le règne animal, végétal et minéral, tous trois organisés de façon très rationnelle sans que l’homme n’y ait même participé. Il en résulte que la rationalité, telle qu’elle a été présentée dans le cours de philosophie antique (je m’adresse aux auditeurs et lecteurs du cours), ne saurait être un fait seulement humain. Une simple représentation du vivant permet de tirer cette conclusion. Quand les abeilles sont capables de construire des alvéoles parfaitement géométriques et semblables, respectant les règles de symétrie et de proportion, alors on ne peut plus affirmer que la rationalité en tant que principe mathématique soit le fait de l’homme. Il s’agit d’un principe organisateur qui nous dépasse. C’est une évidence.

L’humain ne saurait, par suite se résoudre à la rationalité. L’humain dépasse la norme, la symétrie. Il réside dans la fantaisie, dans l’inattendu. Il est ce je-ne-sais-quoi et ce presque-rien, expression qu’utilisait déjà le chevalier Pierre de la Ramée avant qu’on ne la retrouve sous la plume de Jankelevich. C’est peut-être ce que la philosophie analytique ne peut décrire ou exprimer. Là intervient la philosophie que l’on nomme ici « continentale ».

Il a été question dernièrement de ces cas de criminalité où la rationalité est implacable. Il semblerait que si la rationalité est implacable, alors elle témoigne de ce manque crucial de fantaisie, qui peut s’exprimer en termes de liberté et qui est propre à l’humain s’exerçant lui-même à travers l’expérience de la vie. Mais c’est une question que nous reprendrons.

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8 juin 2010 2 08 /06 /juin /2010 20:10

Voici donc la suite de ces rencontres inédites. Le premier texte portait sur les cérémonies du soixante cinquième anniversaire de la libération des camps de Buchenwald, Dora et Kommandos. On y posait le problème de la persistance du signifié quand le fil de fer entourant la rose blanche parle des barbelés. Le deuxième texte portait sur le contenu du travail de mémoire et ses orientations possibles quand orientation rime avec reconnaissance universitaire. Ce troisième texte parlera de la souffrance et de sa prise en charge, il est la fois un prolongement des ces journées et d’une certaine façon, un compte rendu du colloque qui a eu lieu ce 7 juin au Val de Grâce et qui portait sur la notion psychiatrique de « trauma sans image ».

Le travail psychiatrique mais aussi le travail de mémoire, plus généralement et tel qu’il a été décrit dans le texte précédent se focalisent sur la souffrance. D’une part, il s’agit de reconnaître les violations, de les mettre en lumière, de les questionner, de prendre la mesure de ce qu’elles signifient dans notre contemporanéité. D’autre part, il s’agit plus particulièrement de préciser le relevé des effets engendrés par ces violations de manière à pouvoir apporter des remèdes toujours mieux adaptés ou à offrir ce que la pensée juridique anglo-saxonne se plaît à nommer des systèmes de compensation, la justice restant alors un problème d’équilibre, quand bien même cet équilibre n’est toujours jamais que symbolique, l’irremplaçable restant lui ancré dans la dimension ontologique : l’objet que l’on ne peut recréer, parfois même pas en souvenir.

Mais qu’est-ce donc que la souffrance et pourquoi est-on si nombreux à vouloir la questionner ? Pourquoi nous dérange-t-elle ? Et pourquoi la panser est-elle une tâche infinie, à l’image de l’herméneutique : nous nous souvenons que Gadamer disait de cette science qu’elle est une tâche infinie. Comprendre et Panser, voilà un couple conceptuel qui anime à la fois le travail de mémoire et le travail de la psychiatrie. C’est d’ailleurs sur la compréhension du trauma qu’hier nous nous sommes longuement arrêtés. Cette compréhension, nous l’avons vue nécessite ce que Schleiermacher avant Gadamer nommait l’acte divinatoire qui au fur et à mesure de l’approche phénoménologique permet à celui qui y procède, de se placer en lieu et situation du sujet qu’il souhaite comprendre. Conan Doyle l’avait bien compris quand il fait dire à Holmes, alors en compagnie d’une jeune victime qui aime à décorer son salon de riches bouquets, que les fleurs sont l’essence du monde. Il ne parle plus en son nom mais en celui de cette jeune victime qui se reconnaît dans la démarche.

Souffrir comme par soi-même la plaie d’autrui, ce que e.e. cummings [sans majuscules : obtenu légalement], un poète américain du début du XXème siècle, qui s’était engagé dans l’armée française, avait lui aussi terriblement bien compris. En un délicieux poème il attribue à un sujet féminin « she », le rire de son bien-aimé « his laugh », de sorte que elle (she) rit son rire à lui : his laugh. Acte divinatoire par excellence donc. Et c’est sans doute cette possibilité extraordinaire de se déplacer dans les univers de l’altérité qui nous pousse aussi à ne pas accepter la souffrance ou à vouloir la panser tant nous pouvons nous représenter ce qu’elle est pour qui la subit. Cet intolérable de la condition humaine, produit de la barbarie le plus souvent humaine elle aussi, nous fournit les moyens de la restauration.

Restaurer. Essayer de combler l’absence ou les absences quelque soit leur objet : être humain, membre,  etc. C’est alors que le rien prend tout son sens et qu’il montre qu’il peut être. Tout au fond de la souffrance, vivre devient un paradoxe, une dissonance à l’image de celles utilisées par Debussy dans son Clair de Lune et lorsque la dissonance devient le signe d’une peur, d’une attente, une suspension, le souffle coupé qui chez Debussy se retrouve en effusion. L’issue est heureuse, à la différence de l’homme souffrant dans son paradoxe qui reste lui, en suspens. Panser devient alors créer l’effusion, donner la chaleur de la présence, l’épaisseur ontologique, la douceur tactile, les sensations, la vie.

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 09:19

Je souhaite dans cette deuxième partie de ce qui est à la fois un témoignage et une réflexion ou une réflexion qui témoigne d’un moment important de l’histoire, préciser le sens du « travail de mémoire » et de l’ancrage, voire de la métamorphose dont il est l’objet pour parvenir au cœur même du travail de recherche universitaire.

J’ai pu le dire déjà et pardon pour cela, mais lorsque je parle des camps, de la traduction que je peux faire, aux détours des besoins qui s’expriment, lorsque je parle « des anciens déportés » à des gens qui ne se tiennent pas directement à proximité de ce monde de la déportation ou à proximité de cette réflexion nécessaire aujourd’hui sur la barbarie et la déshumanisation, lorsque donc je parle de cela à des personnes qui pratiquent la recherche universitaire selon les critères classiques de cette discipline, c’est souvent une réaction que je perçois être en décalage avec la thématique qui se manifeste. J’en ai fait l’expérience récemment et je souhaite par ce court article, préciser un peu ce qu’il en est et lever certains préjugés car je pense qu’au loin des mondes, ce sont des préjugés qui empêchent la proximité.

Mon implication en tant qu’universitaire dans le monde de la déportation et le sens que prend l’action des personnes qui ont vécu le pire et assisté au pire, ne sont pas le lieu purement et simplement de cérémonies visant à éviter l’oubli. Quand on emploie l’expression « travail de mémoire », le sens de ce travail est beaucoup plus construit que ne pourrait l’être la simple volonté de se rassembler sur les lieux de l’horreur. Non, les déportés, leurs familles, les représentants des associations, les petites mains qui œuvrent à la réalisation prodigieuse de ces rendez-vous, n’ont pas seulement cela comme objectif. Derrière la facilité avec laquelle « on » vous explique comment ceci et cela s’est produit, il y a une volonté sans limite de comprendre les conditions de possibilité d’une barbarie donnée et, ici, en l’occurrence, de la barbarie nazie.

L’expérience vécue est la source d’un questionnement visant à décrire le mieux possible la manière dont les événements se sont produits. C’est le travail de l’historien. Se pose à cet égard, toute une série de questions : les sources sont-elles fiables ? D’où proviennent-elles ? Quelle interprétation peut-on leur donner ? En quoi ces événements ont-ils une quelconque influence sur le présent ? Quelle parade a-t-on trouvé pour empêcher leur renouvellement ? Faut-il interdire des tendances politiques extrêmes pouvant conduire à des régimes dictatoriaux de type national socialisme ? A-t-on exploité toutes les archives ? Sur quels types de documents peut-on s’appuyer ? Peut-on tenir compte des écrits littéraires ? Voilà donc les questions propres au travail de l’historien. Pardon d’en oublier beaucoup. Je ne pense pas que ce travail puisse être réduit au rang de ce que la conscience collective aujourd’hui se représente comme « travail de mémoire » au sens cérémonial du terme.

A propos du travail philosophique et de la réflexion philosophique, une infinité de questions se posent. On se demande par exemple si la vérité réside dans le discours historique, c’est une question que je me suis posée et qui m’est apparue récemment : l’ampleur de ce qui est vécu par l’être humain qui est soumis à la barbarie, sa vie intérieure, la manière dont il la formule, le sens qu’il lui donne, les croyances qu’il convoque pour se soutenir, pour s’extraire, tout cela mérite grande et profonde réflexion et c’est une réflexion et un champ de recherche qui n’est pas tout à fait du ressort du travail de l’histoire. Il me semble qu’une telle réflexion dépasse encore plus la représentation collective du travail de mémoire au sens cérémonial du terme. Et dans ce cadre, quand on essaie de comprendre ou d’interpréter une photo prise dans un camp, on n’est pas dans la position d’une compassion quelconque. On s’insurge certes, mais on essaie surtout de distinguer les sens que le système concentrationnaire voulait instituer, le sens en résistance que le prisonnier exprime de sa vie intérieure, le produit de la confrontation de ces deux sens, etc. etc. La photo si elle est seulement « lourde » manque son objectif : elle est d’abord une base de travail qui doit permettre une prise de mesure objective, la plus objective possible, la plus explicite possible, visant à informer l’humain de ce qu’il est capable et visant aussi à fournir des outils conceptuels propres à nous prémunir de ce que j’ai nommé la régression en barbarie. Quand nous voyons sur une photo, qu’un peintre fait le portrait d’un visage provenant d’un corps mort, sur un tas de corps morts et que ce peintre extrait ce visage de son contexte, qu’il lui ouvre les yeux, alors on comprend que peindre, cela peut aussi vouloir dire : donner vie. Voilà, pour un exemple d’interprétation, un exemple qui montre le type de connaissance auquel on peut avoir accès en dépassant ce côté d’abord « lourd » des documents provenant du monde concentrationnaire. Je pense que ce genre de connaissance ne nous abat pas, qu’il ne pèse pas sur nos modestes épaules, mais au contraire, qu’il nous fait grandir dans ce que nous savons de la nature humaine et de ce dont elle est capable quand cette capacité suscite l’étonnement-émerveillement (thaumazein) propre au philosopher.

Je pense fondamentalement que la philosophie est « utile », contre toute la grâce qui peut être présente dans le lien de détachement figurant la stricte appartenance au monde des idées. Oui, la philosophie est utile, ne serait-ce que parce qu’elle nous rappelle sans cesse et sans faillir notre appartenance essentielle au patrimoine mondial de l’humanité. Et je pense encore que faire de la philosophie, c’est une manière de faire justice, c’est un acte de langage qui préserve le lien ontologique. Quand Descartes disais « je pense donc je suis », il est une implication qui a rarement voire qui na jamais été soulignée : celle, précisément, de cette puissance dans l’acte de langage qui peut permettre à la formule de signifier que lorsque je pense, alors, je réaffirme mon lien ontologique. Ce n’est pas le sens qu’il a voulu donner à cette affirmation, mais c’est un sens que nous pouvons aujourd’hui lui donner pour contrer ce que Descartes appelait justement les songe-creux et les pense-misère quand la vacuité signifie l’évitement ou la fuite dans l’exercice de l’autruche.

Cathy Leblanc.

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20 mai 2010 4 20 /05 /mai /2010 09:23

La catégorie récemment créée de l’homme des cavernes en référence à l’animalité en œuvre, semble-t-il de plus de plus, dans des espaces où elle crée une véritable préoccupation, se propose comme base d’un travail de négativité à la pédagogie contemporaine.

Je discutais hier avec une collègue qui enseigne auprès d’adolescents pour lesquels elle a grand souci. Et la philosophie voudrait proposer des outils qui soient aussi des outils efficaces pour palier à ce souci des êtres en devenir et d’un certain état d’abandon dont les générations plus âgées ne comprennent pas bien à quoi il correspond, de même les raisons pour lesquelles ces adolescents s’exposent à un risque toujours plus grand.

Par ailleurs, la lutte contre la barbarie, pour l’humanité, pour une certaine humanité vue dans son accomplissement nécessite une observation des faits et gestes qui peuvent sembler anodins mais qui ne sont pas.

Quelle est la question : comment transmettre un idéal d’humanité aux générations à venir ? Quel idéal d’humanité pouvons-nous leur faire admirer ?

Oui, c’est effectivement cette question qui me taraude.

 

Enfant, j’ai très vite appris la musique. Non que je sois issue d’un milieu favorisé mais c’était l’époque des écoles municipales de musique où pouvait entrer tout un chacun, y apprendre le solfège, la théorie, une pratique instrumentale et faire partie de l’harmonie municipale. Là on jouait des œuvres dites « classiques », c’est-à-dire la musique de compositeurs reconnus par l’Institution, à savoir le conservatoire. Nous passions des examens de niveau et très motivés, nous cherchions à atteindre l’excellence. Les parents des autres enfants étaient verriers, mineurs, artisans, banquiers, infirmiers. Le niveau social n’avait aucune importance, nous faisions partie de la communauté musicale de la ville et étions tous tendus vers la réalisation de belles œuvres.

 

Cette exigence, outre le plaisir de la réalisation qu’elle permettait, était aussi une exigence que nous nous imposions à nous-mêmes et que nous allions pratiquer au jour le jour, dans chacun de nos actes. Chercher la précision, la tenue, la beauté aussi.

 

Pour ouvrir une parenthèse, cette école de musique était aussi l’école de la tolérance quand bien même elle était motivée par l’exigence. Tolérer n’est pas renoncer, tout au contraire. Et quand je parle d’école de la tolérance, je ne veux pas dire, tolérance de l’indifférence ou du désengagement, mais tolérance vis-à-vis de la différence. Nous étions tous, dans cette communauté, partie prenante d’une même œuvre et nous accompagnions les uns et les autres, musicalement, dans leurs cérémonies religieuses.

 

C’est cet idéal que j’ai gardé au creux de mon esprit et que je souhaiterais transmettre aux générations qui arrivent et j’avoue que je frémis quand j’entends mes jeunes recrues parler de leurs sorties en boîtes, très arrosées ou ponctuées de quelques prises de je-ne-sais-quoi. Je frémis car je sens le risque qu’ils courent, d’une part, et, d’autre part, je me désole qu’avec tout leur talent, ils ne puissent pas accéder à cette joie profonde que nous éprouvions dans le type de société musicale dont je viens de parler. Et je suis certaine que là, dans ces milieux que je qualifie de milieux d’abandons, on n’éprouve pas cette grande joie, la fierté d’être, le bonheur d’avoir tous ensemble, créé l’émerveillement, d’avoir su faire rêver, l’espace d’une œuvre musicale.

 

Je pense que profondément cet idéal s’accompagne du souci esthétique qui motive la réalisation de l’œuvre et reste articulé avec une sensibilité qui lui est propre. Mais je ne pense pas que la manière dont nous abordons la technique aujourd’hui, même si beaucoup de ses connaissances concourent à apporter du bien-être ou un surplus de santé, le contexte et le sens que prend ce contexte, tout comme les avatars de la technologie convertie au monde des loisirs, protègent encore ou construisent encore cet idéal d’humanité.

 

Une régression semble même présente. Elle a rappelé à son service l’emblème de la femme-objet tellement combattu par un féminisme d’avant-garde. Et les prouesses sexuelles de nos ados, pour une part de ces ados, constituent désormais leur objet de fierté. C’est pour toutes ces raisons que j’en suis venue à parler, dans le dernier article en partant du crachat sur le timbre-poste, et en passant par l’absence d’attention, à ce me semble, une absence de progression du projet-humanisant de notre société.

 

Autre preuve de cette régression : les heurs et malheurs non pas du voile, mais de la femme voilée. Oui, il est question de stigmatisation, là où le faire-droit de la justice s’impose devant la pédagogie. Alors… supprimons un fonctionnaire sur deux et remarquons aussi que dans cette violence verbale on ne parle pas de supprimer un poste de fonctionnaire sur deux, mais bien un fonctionnaire sur deux. La violence fait rage et la résultante en sera de façon coïncidente et qui n’a pas directement à voir avec la suppression du dit fonctionnaire sur deux, mais lui est indirectement liée, la mort de quelques « suicidés ». Génocide indirect ?

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  • : Blog de Cathy Leblanc, professeur en philosophie à l'Institut catholique de Lille. Thèmes de recherche : la barbarie et la déshumanisation, la phénoménologie heideggerienne. Contact : cathy.leblanc2@wanadoo.fr Pas d'utilisation de la partie commentaires pour avis publicitaire svp.
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