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Cet article est la version longue de l'article commandé par Vues d'ensemble  pour le numéro d'octobre 2009 sur le rapport de l'homme à la machine.



D'où vient-elle ? A quoi répond-t-elle ? Est-elle le fruit d'une curiosité gratuite, d'une ingéniosité remarquable, la demande criante d'un besoin, la convergence de toutes ces orientations ?

 

 

La machine suscite indéniablement une multitude de questions qui parlent toutes en fait de son rapport à l'homme. Mais pour comprendre ce qui unit l'homme à la machine, il faut d'abord se tourner vers l'outil dans la mesure où il constitue la première réponse apportée à la difficulté physique. Le manque de force physique, d'une part, le manque d'autres capacités d'autre part  -l'homme de Neandertal n'avait pas les capacités de sculpter les pierres avec ses dents ni même avec ses mains, il a donc besoin d'un outil pour cela- génèrent un surcroît, en la machine, de ses capacités physiques et beaucoup plus tard également de ses capacités intellectuelles –je pense, par exemple à la calculatrice-.

 

C'est la notion même de "masse", ô combien déshumanisante puisqu'ouvrant directement sur une vision in-forme de la société, qui conduira l'humain à "mécaniser" ce qui devient, de fait, "sa" force de production, une production qui doit répondre aux besoins de tous. Ainsi la mécanisation devient-elle d'emblée une capacité fondée sur le nombre. Le moteur à vapeur puis à explosion deviennent un mode de réponse au nombre. Ils engendrent aussi un nouveau génitif quand "sa" force de production : la force de production de l'homme, ne fait plus référence à un lien d'appartenance soulignant un rapport de soi à soi, une capacité essentielle, mais figure bien plutôt un rapport externe. C'est dans ce rapport que réside tout l'intérêt du questionnement portant sur l'homme et la machine, l'homme –se reconnaissant dans la machine- devient autre que lui-même, il devient extérieur à lui-même de telle sorte qu'ayant développé dans cet extérieur, des capacités qui lui étaient, au départ, propres, il invente son propre prolongement : à l'extérieur de lui-même, c'est-à-dire d'abord à l'extérieur de son corps. Cet extérieur suffit-il à qualifier la machine de non-humaine, voire de déshumanisante ou bien une irréductible qualité humaine figure-t-elle encore dans la machine ? Suis-je avec la machine dans le monde de cette inquiétante étrangeté que questionnait Freud ou au contraire puis-je ou dois-je me reconnaître dans la machine, l'intégrer dans mon monde, dans l'espace qui m'est propre, faire corps ?

 

Cette question en appelle une autre : l'homme a-t-il besoin de se reconnaître dans ce qu'il produit et dans le milieu qui l'environne et dont il est, de plus en plus -urbanisation oblige- l'auteur ?

 

La découverte de l'androïde semble témoigner en faveur de cette orientation puisque l'homme crée désormais à son image : pour preuve Ukroa, le premier mannequin japonais qui défilera bientôt, sous une apparence très féminine, dans les défilés de mode. Le gouvernement japonais a d'ailleurs investi des milliers d'euros pour faire en sorte qu'en 2015, les androïdes soient les compagnons-serviteurs des foyers du pays. Une nouvelle ère est désormais en marche.

 

La question est donc de savoir si la mise au monde, stricto sensu, de l'androïde témoigne d'un rapport à la machine tel qu'il démontre le besoin de reconnaissance de soi en sa forme, en son image, que l'homme garde ancré au plus profond de lui-même. La question consiste à savoir si cette mise au monde reproduit, d'une certaine façon l'acte originaire, ou s'il s'agit d'un acte dépourvu de ce désir et consistant simplement à se faire remplacer dans les tâches les plus encombrantes. S'il voulait trouver de l'aide auprès de la machine, alors l'homme n'aurait pas besoin de travailler à reproduire sa propre image, ni même à la "baptiser" ! Une machine ayant des dehors essentiellement différents suffirait. Elle pourrait même assumer l'originalité et la créativité humaine en son apparence. Tel n'est pas le cas. Elle pourrait simplement être dénommée comme un moteur : quelques lettres, un numéro de série. Tel n'est pas le cas. L'homme s'est refusé cette fois à priver la machine de certains signes distinctifs de l'identité humaine : son image, son nom. Et il faut encore lui permettre un genre : le genre féminin rejoignant en cela celui de l'automate Olympia de l'opéra fantastique d'Offenbach Les contes d'Hoffmann qui semblait à ce point réelle que passant pour la fille du scientifique Spalanzani, elle suscite la passion amoureuse d'Hoffmann! Entre l'homme et la machine se glisse l'espace fécond de l'imaginaire qui, de l'automate simplement mis en scène –et surtout mis en scène- à l'androïde prenant part à la vie quotidienne de l'homme, se réduit autant qu'il se confond avec l'espace réel.

Cela dit, n'est-on pas en droit de se demander pourquoi c'est une forme féminine qui a ainsi d'abord été créée dans l'espèce androïde ? Faut-il y voir un produit dérivé du rapport entre maître et esclave ? Faut-il réagir à ce qui anime encore l'esprit primitif ? Faut-il craindre la force que figurerait le masculin sous sa forme androïde ? Faut-il nécessairement que l'homme éprouve la domination dans son rapport avec la machine ? Essayons de penser positivement malgré tout et demandons-nous si cette création ne nous permet pas au contraire de revisiter le mythe de l'originaire homme. Notons aussi et surtout qu'une chose manque à l'androïde : le petit défaut, la petite imperfection qui compose la singularité humaine : le grain de beauté d'où sort un poil revêche, la coloration inégale de l'iris, quelques cheveux blancs, une scoliose due au port d'un cartable trop lourd dans l'enfance etc. Il est également dépourvu de vertu ou de la responsabilité morale. L'androïde et d'une certaine façon la machine, ne sont donc que l'image de l'homme, une image qui témoigne, de façon criante, du besoin fondamental qu'a l'homme de se reconnaître dans les objets qu'il produit : de se retrouver lui-même au beau milieu du monde qu'il crée.

 

Intérieur. Extérieur. Image. Temps. Au fur et à mesure de l'évolution, la machine, fruit de la créativité humaine, a tout également modifié notre rapport au temps. Conçue de façon planifiée et séquentielle, elle prive le temps de figurer la réalisation complète de l'objet dans lequel l'artisan se projette. Le temps devient une autre réponse à la demande croissante de ce qui devient, par suite, la "consommation". Celle-ci finit par régir un nouveau rapport au temps, une nouvelle donne, par laquelle l'unique donne lieu au multiple. La consommation est le lieu de la démultiplication et par elle, la démultiplication devient un principe-maître du rapport au monde. L'homme essaime désormais plutôt qu'il ne rassemble. Le texte biblique préfigure déjà la production quand il nous offre à penser la multiplication des pains. La machine ne porte pas de nom : elle est stigmatisée par le miracle qui devient, par suite, le miracle de la distribution à ceci près que chaque élément propagé, essaimé, distribué possède une destination : celui de l'humain en quête de rassemblement, le rassemblement de la fête autour de la table sacrée. Demandons-nous alors si l'objet produit par la machine aujourd'hui possède une telle attribution ? Concourt-il à la fête de l'humain ? Rassemble-t-il ? Il semblerait que la destination rassemblante soit quelque peu occultée par des valeurs qui se sont comme agglutinées autour des biens produits, des objets, dont on jouit sans plus se souvenir de leur destination ou de leur origine. La table sacrée de la Bible, le Banquet platonicien, les convives kantiens, tout le petit monde de la pensée a déserté la destination de l'objet. La machine a occulté le lien qui unit l'humain, les humains. Du temps rassemblé, elle a fait du temps divisé.

Et pourtant, le temps musical, le temps poétique, le temps artistique n'échappent pas au concours de la machine. L'instrument de musique, le chevalet, la machinerie théâtrale sont autant de machines qui façonnent l'humain. Cela dit, l'objet qu'elles produisent ne répond qu'à l'espérance qui vit dans le cœur et l'esprit de chacun.

Pour que la machine rassemble, il est nécessaire que l'intention qui lui préside rencontre les conditions qui grandissent l'humain. Ainsi en va-t-il pour tout objet venant assister l'homme dans sa réalisation, soit-elle médicale (la prothèse, l'appareil auditif) qui lui permet d'être-en harmonie avec-les autres et de cultiver cet "avec" essentiel.

 

 

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