CM : La question philosophique du développement durable (1)

La question philosophique du développement durable

CM de Cathy Leblanc

1. Introduction

 

1.1. Analyse des termes et problématiques

 

 

Avant de parler directement de l'approche philosophique de la question de la durabilité, j'aimerais tout d'abord entreprendre une petite analyse des termes de telle sorte qu'elle puisse déboucher sur une pensée philosophique de la durabilité. Nous pourrons ainsi jeter un peu plus de lumière sur les termes, la terminologie qui va susciter la réflexion philosophique.

 

Je m'appuierai pour cela sur un article neutre, c'est-à-dire qui n'est pas d'abord de nature philosophique et qui propose une analyse de l'expression "développement durable". Il s'agit d'un article publié par l'encyclopédie Universalis et rédigé par Dominique Bourg.

 

Dans cet article, Dominique Bourg nous propose un bilan de ce qui est responsable de la mise en péril de notre planète. Il rappelle que :

 

- 20 % de la population utilisent 80% de l'énergie non renouvelable annuellement consommée : le produit philosophique de cette équation se traduit naturellement en terme de justice ou d'injustice. Est-il juste qu'une petite proportion de la population mondiale utilise la majeure partie de l'énergie non renouvelable ? Problème éthique.

 

-  que  "la dégradation engagée par notre exploitation de la nature est dangereuse pour la biosphère", ce qui signifie que nous sommes en train de détruire notre milieu de vie, notre biotope. Sur le plan philosophique, le risque va permettre de développer une pensée engagée. Il ne s'agit plus seulement de réfléchir à des problèmes abstraits qui sont tout aussi importants car il font partie du patrimoine mondial de l'humanité mais il faut désormais consacrer notre énergie à ce qui nous permet de vivre. Je ne suis pas certaine que dans le cas où l'anéantissement de la nature n'avait eu aucun sur l'homme, la pensée philosophique du développement durable serait entrée en jeu. Ceci confirme l'idée selon laquelle l'homme a besoin de se placer au centre de son système de représentation.

 

Dans son article, Dominique Bourg précise encore la définition que donne le rapport Brundland "Notre avenir à tous" de 1987, du développement durable :

 

"Le développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs."

 

Face à une telle définition, le philosophe s'interroge sur les motivations réelles du respect de la planète. On n'est pas, avec cette définition, dans le cadre d'une attitude désintéressée donc strictement éthique. Le choix du respect pour la planète et pour la nature résulte d'un intérêt utilitaire, soit-il vital. Nous sommes donc ici dans le cadre d'une spéculation que Kant qualifiait d'a-morale (cf. Fondements de la métaphysique des mœurs), position que l'on retrouve dans la pensée utilitaire de Stuart Mill et de ses prédécesseurs (Bentham, Stuart Mill), ce qui n'est pas anodin non pas quant à l'influence qu'aura la philosophie sur le rapport au monde ou à la planète mais tout au contraire quant à l'influence de ce rapport matérialiste au monde sur la philosophie et la pensée elle-même ! Et il ne faudrait pas non plus négliger cet aspect !

 

Par contre, là où la pensée de l'utilitaire rejoint un intérêt éthique qui peut s'assimiler à un acte moral, c'est en ce qui concerne le souci vis à vis de la pauvreté ou des plus démunis. Cet aspect des choses –nous le verrons un peu plus tard- fait se combiner le souci de l'altérité, catégorie appartenant à la philosophie morale, à une démarche plus religieuse ayant pour centre de détermination la charité que l'on retrouve dans les grandes religions.

 

Dans la suite de son article Dominique Bourg insiste sur :

 

"l'idée de limitations que l'état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l'environnement à répondre aux besoins actuels et à venir."

 

Ici également on a le devoir de s'interroger dans la mesure où le rapport au monde est présenté sous forme de besoin. Il ne faut pas ignorer, quand bien même la pensée du développement durable constitue certainement un progrès de notre civilisation, que l'on ne vit pas seulement en termes de besoins.

 

Voilà donc une première démarche philosophique. Il s'agit d'une lecture d'un texte qui n'est pas philosophique mais dont on peut tirer de véritables problèmes philosophiques.

 

Ma démarche dans ce cours ne sera pas tant une démarche encyclopédique visant à tout dire en peu de temps qu'une démarche visant à exposer le questionnement possible à partir de formulations essentielles. C'est en ces termes que je conçois la transmission d'un savoir philosophique.

 

 

1.2. Domaines de la philosophie concernés par la pensée de la durabilité

 

De quoi est-il question dans cette présentation qui va susciter l'intérêt philosophique ? Et d'abord en quoi l'intérêt philosophique est-il concerné par les caprices de la planète ?

 

Philosophie antique et conscience de la nature

 

On ne peut pas aborder le traitement philosophique de la durabilité ou du développement durable –ce n'est peut-être même pas sous cet angle que l'aborde finalement la philosophie- sans se demander d'abord pendant quelques minutes ce qu'est au juste la philosophie, d'où elle vient et quels étaient ses objets à l'origine.

 

La philosophie telle que nous la connaissons aujourd'hui, tire son origine de la Grèce antique, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y avait pas d'autres formes de sagesse et de réflexion ailleurs dans le monde à partir du Vème siècle avant notre ère.

 

La philosophie est donc initiée par des philosophes que l'on appelle maintenant les pré-socratiques. Il faut bannir aussi l'idée que c'est Platon qui a inventé le mot philosophie –ce n'est pas le cas, c'est Pythagore qui l'emploie le premier- et que tout commence avec Platon. Aristote, dans sa Métaphysique nous rappelle d'ailleurs l'existence des présocratiques. Parmi leurs préoccupations se trouvait celle de comprendre ce qu'il en était de leur monde :

 

- comprendre l'évolution des étoiles

- comprendre les phénomènes atmosphériques

- comprendre les éléments et l'importance qu'ils revêtaient au sein de l'équilibre cosmique.

 

Il importe donc de parler de ces pré-philosophes ou "penseurs" car à l'origine de la philosophie, il paraît évident qu'il faut comprendre le fonctionnement du monde, sa nature, son essence et s'intéresser par là même à la planète et à ce qui l'entoure. L'intérêt pour l'environnement est déjà présent à cette époque !

 

Et si l'on cherche un peu, on retrouve des grands moments de qui correspondent facilement aux préoccupations relatives au développement durable : d'Anaximandre (-610 –546) constitue ainsi une source de réflexion tout à fait étonnante : l'une des ses vertus a été de mettre au point le cadran solaire mobile. Anaximandre connaît aussi très bien le ciel. Il sait lire les étoiles et prédire les phénomènes atmosphériques si bien que les navigateurs vont le consulter pour savoir s'ils peuvent prendre la mer ou non, s'ils risquent quelque chose en prenant la mer à tel ou tel moment.

 

Chez Thalès de Milet (-625 –547), contemporain d'Anaximandre et de Pythagore, on retrouve aussi une préoccupation liée aux éléments. Thalès cherchait un principe du monde et pour lui, ce fut l'eau qui se révéla déterminante et présente dans le grand tout de l'univers.

 

* Outre qu'il fait partie des Sept Sages de la Grèce Antique, Thalès est traditionnellement considéré comme le premier "physicien" grec ou chercheur intéressé à découvrir la nature des choses prises dans leur ensemble. Thalès avait prévu l'éclipse qui eu lieu en 585 av.

 

* D'après Aetius, Thalès pense que les vents étésiens, soufflant de la mer vers l'intérieur de l'Egypte, font refluer la masse des eaux du Nil qui ne peuvent s'écouler dans la mer à cause de la force du flux marin venant à leur rencontre. (KRS:83)

 

On lira encore Hérodote avec grand plaisir pour constater à quel point Thalès connaît la nature et la façon de la maîtriser :

 

"Lorsqu'il eut atteint les rives du fleuve Halys, Crésus, comme je dis, fit passer son armée sur les ponts qui existaient ; mais d'après les récits en cours chez les Grecs, c'est Thalès le Milésien qui rendit possible le passage de l'armée de Crésus. D'après les rumeurs, Crésus aurait été embarrassé pour faire passer la rivière à son armée, car ces ponts n'existaient pas encore à l'époque ; Thalès qui se trouvait au sein de l'armée, aurait dévié le cours de la rivière qui coulait à gauche de l'armée, et fait en sorte qu'elle coule aussi à droite. Il s'y prit de cette manière : en amont de l'armée, il fit creuser un profond canal auquel il donna la forme d'un croissant, de sorte que l'eau coule autour du site où l'armée campait ; de cette façon, la rivière se trouvait détournée de son lit par le canal et après avoir contourné le camp, retrouvait son ancien lit. Le résultat fut qu'une fois la rivière divisée en deux, chacun des bras pouvait être passé à gué."

 

Et l'on trouve dans cette antiquité grecque maints exemples de ce qui s'apparente à la fois à une pensée de la nature et du cosmos, d'une part et à une maîtrise de cette même nature d'autre part.

 

Si l'on regarde ce qui se passe un peu plus tard, on constate encore bien des références à une conscience environnementale. Ainsi pourra-t-on aussi faire le lien entre la question de la tempérance telle qu'elle est présentée par Platon (-428 –347 appr.) et celle de la consommation qui nous vaut tant de soucis aujourd'hui : soucis sanitaires et soucis environnementaux. L'absence de tempérance est comparée dans le Gorgias à un tonneau percé. On a beau le remplir d'eau ou de vin, rien n'est retenu car le liquide se dissipe à mesure qu'il est versé dans le contenant. N'est-ce pas là une image très exacte de la sur-consommation ?

 

Et je ne ferai que mentionner Aristote (-384 –322) pour citer certaines de ses œuvres comme La physique ou Parties des animaux mais aussi son éthique (Ethique à Nicomaque, Ethique à Eudème) qui reflètent le profond souci de comprendre le lien entre l'homme et la nature. On n'a pas une réflexion préoccupée sur la nature mais on a déjà une conscience de l'importance de la nature et de l'équilibre dont elle est le fruit.

 

 

L'éthique

 

         On constate facilement que la nature n'est jamais absente de l'investigation philosophique et de l'éthique même si elle est surtout tournée vers le sujet, vers l'homme. Cet intérêt rend compte d'une volonté de s'adapter au monde environnant. L'éthique est la science par excellence du rapport au monde en tant que ce monde est représenté par autrui.

 

         Par suite, ce qui se passe dans le monde suite à l'action de l'homme n'échappe pas à l'éthique. Par exemple en abattant des forêts sans pourvoir à leur renouvellement, je n'ai pas le souci des générations qui arrivent. Je commets donc une faute éthique à l'égard de ces générations puisque j'accapare un bien qui aurait pu leur appartient aussi.

 

         Je pense que la question de la durabilité en philosophie est à mettre en relation avec des domaines qui existent depuis la nuit des temps. Je viens d'évoquer l'éthique et nous retrouverons cette préoccupation au cœur même d'un système économique, à savoir celui que mit en place Amartya Sen, économiste ou philosophe de l'économie indien, professeur à l'Université de Cambridge en Angleterre et d'Harvard aux Etats-Unis.

 

         Le problème de la durabilité apparaît donc d'abord comme un problème éthique concernant ma relation à autrui et ma relation au bien d'autrui. Il vient s'articuler à une réflexion sur la nature qui est, il faut se rendre à l'évidence, traduite en terme de biens. Sous ce rapport à la nature en termes de bien, se trouve une pensée selon laquelle l'homme possède la nature.

 

 

La philosophie chrétienne

 

La philosophie chrétienne entretient elle aussi un rôle décisif quant à la pensée de la nature dans le domaine philosophique. En effet, l'homme ne peut posséder la nature que s'il se conçoit en terme de créateur. Or, la pensée religieuse lui interdira ce court-circuitage en maintenant le respect pour la créature. Nous ne pouvons donc pas, au regard de la pensée de la durabilité ou de la philosophie interrogeant la durabilité, ignorer la position de la philosophie religieuse qui place l'homme dans une posture éthique bien particulière. Nous verrons d'ailleurs que Hans Jonas, auteur du Principe de Responsabilité, n'est pas dépourvu d'une telle orientation.

 

Nous parlerons tout à l'heure de Heidegger (1889-1976) dont il faut rappeler qu'il a reçu une formation chrétienne et a baigné dans un univers où il fallait respecter la Créature. Quand bien même il affiche dans ses textes et dans sa pensée une rupture avec la pensée religieuse, il initie en 1927 une pensée de l'être telle que l'existence est conçue comme ayant été donnée à l'homme. Il y a du donné chez Heidegger. L'homme n'est pas lui-même son propre créateur. Il n'est pas non plus possesseur du monde. Et il ne faudra pas perdre cela de vue car c'est bien cette absence de possession qui va permettre de passer de la philosophie du sujet à la pensée de l'être. Par suite, nous verrons que Heidegger développe toute une thématique de l'écoute qui s'apparente à l'écoute que l'on connaît dans la pensée chrétienne. Sa conscience de l'exploitation à tort, de la nature par l'homme résulte d'un rapport poétique à la nature qui veut que ce soit l'homme qui lui appartienne et non l'inverse.

 

 

L'ontologie

 

Nous pourrions citer bien des domaines de la philosophie pour lesquels les termes qui étaient dévoilés dans l'article de l'Universalis posent problème et constituent la base de la réflexion. Nous nous limiterons à citer encore l'ontologie.

 

 

Incontournable elle aussi, l'ontologie est la science de ce qui est. Se poser le problème de l'essence, se poser la question de l'origine des choses, c'est encore articuler sa pensée à la préoccupation développée par la philosophie du développement durable du fait même que c'est bien cela qui est, qui est menacé par l'épuisement ou par la fin.

 

Nous avons parlé tout à l'heure d'Anaximandre, de son rapport à la nature, de son questionnement à propos des astres, il faut ici –puisque nous parlons d'ontologie- rappeler qu'Anaximandre est l'un des premiers penseurs de l'être. Il imagine l'être comme une chaîne fermée se mouvant. Le mouvement de chacun des éléments de cette chaîne est nécessaire et la perdurance est une injustice. Les éléments se rendent ainsi mutuellement justice. Il y a quelque chose comme un flux continu.

 

Nous devons donc mettre en relation cette image de flux continu et l'être. L'être est alors conçu comme un tout, à l'image de notre monde dont on ne connaît ni l'origine, ni la fin et cette idée de "fin" qui pose problème quand on constate que l'on atteint l'épuisement de ce que l'on a nommé "ressource.

 

Notons quand même, car cela est fondamental, que d'assimiler la nature qui nous environne à de la "ressource" est essentiellement une réduction et que le problème de l'épuisement des dites ressources ou, plus positivement le non-respect de la nature est tout autant un problème de formulation et de détermination qu'un problème de relation au monde (je pense à l'excès que constitue la consommation et que nous avons souligné avec l'image du tonneau percé du Gorgias).

 

Avec le terme "ressource", nous trouvons celui de production ou de développement. Notons que nous parlons aussi de matériaux de construction. Nous traduisons systématiquement la matière issue de la Nature en matériau destiné à la production. Un changement durable engage donc aussi notre rapport au monde et notre rapport à la nature. Pour Heidegger, pour Michel Deguy aussi dont nous reparlerons, il importe au plus haut point de reconquérir notre rapport poétique au monde et ce, pour notre survie.

 

1.3. Aux origines de la pensée philosophique de développement durable ; le couple nature/culture

 

         C'est traditionnellement, l'orientation de l'homme vers la culture, la dénégation de sa part naturelle (pour ne pas dire animale) qui détache l'homme de son rapport à la nature. En témoigne aujourd'hui l'inculture foncière des enfants relativement au noms des arbres, des végétaux voire des animaux. En témoigne de façon plus académique la manière dont le couple nature/culture est envisagé par les philosophes, la nature s'opposant toujours à la culture.

         Par la culture l'homme devient l'ouvrier de sa propre existence comme aussi de l'existence commune. On travaille désormais sur les valeurs qui soutiennent la possibilité du communautaire et l'on consultera à cet égard, les ouvrages de Philippe D'Iribarne à propos de la mondialisation. Les titres parlent d'eux-mêmes :

 

Penser la diversité du monde, Paris, Seuil, 2008

L'épreuve des différences, Paris, Seuil, 2009

Cultures et mondialisation, gérer par-delà les frontières, Paris, Seuil, 2002.

 

         On constate par ces approche que tout se pense en terme de gestion. On constate tout également l'absence d'une considération globale des divers éléments entrant en jeu dans le tout du monde. Seul le jeu inter-humain importe. Il appartient à la dialectique du culturel et fait l'impasse sur ce que je nommerai les réclamations de la nature.

 

         C'est donc aussi en terme d'absence qu'il faut étudier la problématique du développement durable. Tout se passe comme si l'homme était le créateur universel. Et dans le cadre de l'approche globale ou globalisée des échanges inter-humains, que l'on nomme aussi "mondialisation" comme si la mondialisation englobait le tout du monde, Jean-Luc Nancy fait paraître un ouvrage intitulé

 

La création du monde ou la mondialisation, Paris, Galilée, 2002.

 

en posant une question essentielle :

 

"ce que l'on nomme "mondialisation", cela peut-il donner naissance à un monde, ou bien à son contraire ?" (CM:9)

 

Il déplore encore l'absence de cohésion du monde :

 

"Le monde a perdu sa capacité de faire monde : il semble avoir gagné seulement celle de multiplier à la puissance de ses moyens une prolifération de l'immonde qui, jusqu'ici, quoi qu'on puisse penser des illusions rétrospectives, jamais dans l'histoire n'avait ainsi marqué la totalité de l'orbe." (CM:16).

 

Il dénonce aussi une quasi-absence du rapport à l'être, c'est-à-dire à ce qui est authentique et qui soutient jusqu'à notre existence :

 

"Tout se passe comme si l'être même –en quelque façon qu'on l'entende, comme l'existence ou comme la substance- nous surprenait depuis un ailleurs innommable. C'est bien, du reste, l'ambivalence de l'innommable qui nous angoisse : un ailleurs dont aucune altérité ne peut nous donner la moindre analogie." 

 

Il faut prendre conscience de l'importance de ce constat que formule ici Jean-Luc Nancy qui est aussi un philosophe heideggerien et nous allons en reparler. Tout se passe selon lui comme si nous étions surpris par ce qui devrait nous déterminer essentiellement, comme si donc, nous nous étions nous-mêmes aliéné et que nous vivions dans un monde qui nous donne le reflet d'autre-chose que nous même, un peu comme si nous étions perdu ou que nous avions oublié ce que nous étions nous-mêmes avec et dans le monde.

 

C'est en terme d'oubli de l'être que Heidegger formulera toute la motivation de son entreprise, entreprise qui s'appuie donc sur le problème de l'oubli de l'être et qui apporte des réponses, des possibilités voire des solutions à cette dichotomie impossible à concevoir durablement entre l'homme et son milieu.

 

2. Reconquérir le monde avec Heidegger (1889-1976)

 

2.1. La sensibilité d'un habitant de la Forêt Noire face au problème de la technique

(+ les clichés deTodnauberg)

 

Je ne parlerai pas ici des rapports entre Heidegger et le National Socialisme. Pour éclaircir les choses pour les personnes qui ignorent, je dirai seulement qu'en 1934 Heidegger démissionne de ses fonctions de recteur de l'Université de Fribourg pour n'avoir pas à obéir aux ordres du ministère nazi. Je dirai aussi qu'il condamne le biologisme à l'œuvre à cette époque dans un texte intitulé La Lettre sur l'Humanisme, notamment.

 

Nous parlerons donc de Heidegger en tant qu'il est celui qui le plus tôt a eu conscience de la nécessité d'un développement durable et qui le plus tôt a établi un constat du mode de production à l'œuvre alors que la pensée philosophique était à bien des égards ancrée dans l'abstraction.

 

Heidegger est né à Messkirch, petit village souabe aux abords de la forêt noire. Quand il habitera Fribourg, il se rendra avec plaisir à Todnauberg, minuscule village au sommet de la montage. Pour y arriver, on traverse la forêt noire et on rencontre toutes sortes d'animaux sauvages ainsi qu'une végétation on ne peut plus luxuriante. Il y eu un temps où la forêt couvrait complètement la montagne et grand spécialiste de poésie, Heidegger s'y retrouve là, dans ce monde où il n'y a pas de rupture avec la nature et où l'on vit pleinement en éprouvant cette plénitude, au beau milieu de la nature.

 

Quand il voit que petit à petit, la forêt se dépeupler et que l'on construit d'immense chalets pour le tourisme, Heidegger se lamente et médite. Sa réflexion et sa révolte vont donner lieu à la pensée de la technique qui est exposée, entre autre dans la conférence "die Frage nach der Technik" : "La question de la technique" dont nous allons donner maintenant un compte-rendu.

 

Nous verrons au cours de ce compte-rendu que la production, aux yeux de Heidegger force la nature à donner plus qu'elle ne possède. Il s'exerce là un véritable harcèlement bien qu'il n'emploie pas ce terme. En effet, l'exploitation de la nature ne tient aucun compte de ce qu'elle produit, de son rythme, de sa richesse aussi, de sa fragilité surtout ou de la fragilité de l'écosystème qu'elle protège. Cette production peut aussi menacer de destruction. Plus rien n'est protégé.

 

2.2. Compte-rendu de l'article sur la question de la technique

 

après avoir reconsidéré les quatre causes aristotéliciennes, Heidegger en vient à l'idée que la conception de la finalité doit être orientée vers la question de savoir ce dont on a à répondre. Dans la production d'une objet, on se demande alors ce dont on répond. Après une réflexion très subtile dont je vous passe les détails, Heidegger en vient en fait au sens original du mot produire qui signifie faire apparaître, faire venir, de la même façon, qu'en français on dit qu'un artiste se produit sur scène. Il interroge donc un mode de présence et de venue à la présence des choses. De ce fait le "produire" (poien) fait passer de l'état caché à l'état non caché, l'état dévoilé.

 

Il en vient à la conclusion que "la technê 'dévoile ce qui ne se pro-duit pas soi-même et n'est pas encore devant nous." (EC:19)

 

et que

 

"c'est comme dévoilement et non comme fabrication que la technê est une production." (EC:19).

 

La technique est donc un mode de dévoilement. Mais là où les choses deviennent menaçante et où elles prennent tout leur sens eu égard à la question du développement durable, cela se situe non au niveau de la technique en tant que telle mais au niveau de la technique quand elle devient technique moderne. Nous passons alors d'un mode de faire-apparaître ou faire-venir à un mode de pro-vocation, d'où le terme de harcèlement que nous utilisions tout à l'heure.

 

Heidegger affirmera encore de la technique moderne :

 

"Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation (heraus-fordern) par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite (herausgefördert) et accumulée. Mais ne peut-on en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mis si e moulin à vent met à notre disposition l'énergie de l'air en mouvement, ce n'est pas pour l'accumuler.

Une région, au contraire, est pro-voquée à l'extraction de charbon et de minerais. L'écorce terrestre se dévoile aujourd'hui comme bassin houiller, le sol comme entrepôt de minerais. Tout autre apparaît le champ que le paysan cultivait autrefois, alors que cultiver (bestellen) signifiait encore : entourer de haies et entourer de soins. Le travail du paysan ne pro-voque pas la terre cultivable. Quand il sème le grain, il confie la semence aux forces de croissance et il veille à ce qu'elle prospère. Dans l'intervalle, la culture des champs, elle aussi, a été prise dans le mouvement aspirant d'un mode de culture (Bestellen) d'un autre genre, qui requiert (stellt) la nature."

 

Et Heidegger souligne le risque qu'un tel requérir engendre. Il nous dit que :

 

"L'agriculture est aujourd'hui motorisée. L'air est requis pour la fourniture d'ozone, le sol pour celle de minerais, le minerai par exemple pour celle d'uranium, celui-ci pour celle d'énergie atomique, laquelle peut être libérée pour des fins de destruction ou pour une utilisation pacifique." (EC:21)

 

Interrogeons-nous sur cette idée de requérir. Que cela engendre-t-il ? Que cela signifie-t-il au juste ? Nous apprenons que :

 

- le requérir qui pro-voque les énergies naturelles, est un "avancement" (ein Fördern) dans le sens où il fait avancer en mettant au jour d'une part, et, d'autre part, qu'il vise à pousser en avant vers une utilisation maximale et aux moindres frais. Heidegger nous donne alors une illustration :

 

"Le charbon extrait (gefördet) dans le bassin houiller n'est pas "mis là" pour qu'il soit simplement là et qu'il soit là n'importe où. Il est stocké, c'est-à-dire qu'il est sur place pour que la chaleur solaire emmagasinée en lui puisse être "commise". Celle-ci est provoquée à livrer une forte chaleur, laquelle est commise (bestellt) à la livraison de la vapeur, dont la pression actionne un mécanisme et par là maintient une fabrique en activité.

La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme (stellt) de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission. Dans le domaine de ces conséquences 'enchaînant l'une l'autre à partir de la mise en place de l'énergie électrique, le fleuve du Rhin apparaît, lui aussi, comme quelque chose de commis. La centrale n'est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l'autre. C'est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu'il est aujourd'hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l'est de par l'essence de la centrale."

(EC:21-22)

 

Dans cet extrait, Heidegger met en évidence sans pourtant la nommer comme telle, la violence qu'exerce sur la nature, la technique moderne. Nous ne sommes plus du tout dans le travail artisanal qui donne son temps au temps, travail à mesure humaine aussi et peut-être humaine parce qu'il reste proche de la nature et n'engendre pas de rupture, humaine parce qu'il respecte une temporalité du vivre-avec-la-nature. Heidegger parlera, dans sa thématique sur la poésie, de l'écoute. Les termes qu'il emploie pour désigner la technique moderne parlent d'eux-mêmes :

- interpellation (Stellen)

- provocation

 

et ce dernier terme est à comprendre aussi dans son sens moral. C'est en tout cas ce que l'on perçoit quand Heidegger compare Le Rhin, objet d'une industrie énergétique ou encore de l'industrie touristique et Le Rhin en tant qu'il est un hymne de Hölderlin. De l'une à l'autre de ces représentations s'est dressé un monde. Heidegger parle encore de dévoilement en explication que la provocation :

 

"a lieu lorsque l'énergie cachée dans la nature est libérée, que ce qui est ainsi obtenu est transformé, que le transformé est accumulé, l'accumulé à son tour réparti et le réparti à nouveau commué. Obtenir, transformer, accumuler, répartir, commuer sont des modes du dévoilement et qui plus est :

 

"Ce qui est là (steht) au sens du fond (Bestand) n'est plus en face de nous comme objet (Gegenstand)"

 

Le fleuve devient en effet un fond, une réserve d'énergie et de possibilité d'exploitation touristique.

 

Je pourrais passer des heures à commenter et expliquer cette conférence que Heidegger donna le 18 novembre 1953 à l'Ecole Technique Supérieure de Munich, dans le cadre de la série "Les Arts à l'Epoque de la Technique" organisée par l'Académie bavaroise des Beaux-Arts sous la direction du président Emil Preetorius.

 

Mais je pense que nous avons saisi ce qu'il y a d'essentiel et qui peut se traduire en terme de "réduction". La nature, dans le monde de l'exploitation devient un fond, une réserve prête à l'utilisation. Par suite, en exploitant cette nature de manière logistique, n'y voyant plus qu'une ressource utilitaire, l'homme perd le rapport essentiel qu'il avait avec elle.

 

Voilà pourquoi j'ai pensé qu'il était crucial d'exposer ici la vision d'un philosophe qui a été à ce point clair-voyant au sujet de l'exploitation de la nature, qu'il met en œuvre une explication préfigurant la philosophie du développement durable.

 

La solution qu'il propose vis à vis de cette aliénation (car pour l'homme il y a bel et bien aliénation), ce sera de reconquérir son rapport à la nature par le biais de la poésie et de retrouver ainsi l'authenticité de son lien. Pour cela, l'homme a besoin d'abandonner la place qu'il s'est construite au sein d'un système de pensée et d'envisager un positionnement différent. L'ontologie heideggerienne est née et, avec elle, le déplacement de l'intérêt philosophique accordé au sujet vers un intérêt philosophique centré sur l'Etre. L'homme n'est plus au centre : c'est l'Etre qui s'y trouve.

 

L'intérêt de ce système, à mes yeux est qu'il permet à l'homme de reconquérir aussi sa modestie, son humilité, là où la philosophie de la rationalité et de la raison l'avaient placé sur un piédestal.

L'enjeu de ce recentrement est grand car il implique aussi le re-tissage du poétique. Nous avons un magnifique exemple de l'articulation que peut prendre ce tissage dans un petit article intitulé "L'origine de l'œuvre d'art" et paru dans Chemins qui ne mènent nulle part. En effet, Heidegger comment les souliers de Vangogh. Il s'agit des souliers d'une paysanne qui a durement travaillé. A travers ces souliers, c'est toute l'existence de la paysanne qu'il entrevoit. Il met alors en œuvre, la célèbre "méthode phénoménologique" qui permet de remonter aux choses mêmes. Dans son analyse, il remonte à ce qu'éprouve la paysanne au cours de sa longue journée de travail. Le soulier devient une œuvre à part entière à la différence du soulier qui pourrait être produit en grande quantité par l'industrie. On imagine bien le geste du cordonnier maintenant la pièce de cuir alors qu'il s'applique à la coudre à la semelle.

 

Dans la question de la technique, on voit bien que ce rapport essentiel aux choses est perdu. Il y a rupture. L'homme est perdu dans son monde car il a oublié l'Être. Il lui faut reconquérir ce que Heidegger nommera "l'habitation poétique" dans un texte intitulé "L'homme habite en poète".

 

 

Cf. suite du cours sur CM - La question philosophique du développement durable (2)

Cathy Leblanc

Maître de Conférences en Philosophie à
l'Université Catholique de Lille
Contact : cathy.leblanc2@wanadoo.fr
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Ceci est un blog de réflexion philosophique
non politique non activiste non engagé. Son
objectif de de faire prendre conscience des
risques qu'encourt notre société, de la
souffrance d'autrui, de l'éthique, de nos
responsabilités. J'ai souhaité qu'il soit lisible
par toute personne quelque soit son
appartenance politique, économique,
sociale, culturelle ou religieuse.

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Clin d'oeil...

A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Folio, 1989, p.58

Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.

Article en travail :

- La possibilité du pardon dans l'histoire

Salon de lecture

Roman sur l'écriture de la mémoire :

Sorj Chalandon, La légende de nos pères, Paris, Grasset, 2009.

Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.

L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et  écouter le biographe, lui aussi mû par un récit... 

Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.

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