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Quelques mots sur l’irréparable
Nous avons beaucoup réfléchi sur le pardon et n’avons pas, loin de là épuisé ce thème, mais s’il est une idée qui est devenue incontournable, c’est bien celle de l’irréparable à la lumière de laquelle le pardon peut faire figure de violence.
Je me demande aujourd’hui s’il ne faut pas creuser cette voie et si finalement elle n’est pas ce que le pardon fait apparaître. La difficulté de se situer par rapport au pardon a montré que les déportés ne pouvaient tout simplement pas « passer l’éponge » au risque de reconnaître à leur bourreau le droit de se « laver les mains ». Effacer n’est pas possible même si certains comme Sam Braun, lors des journées de Blois, ont soutenu l’importance du pardon dans la perspective d’un bien-être moral et psychique personnels. Nous sommes là dans une métaphysique de l’exception et le grand nombre des personnes déportées ne possède pas nécessairement les outils d’une telle métaphysique.
Une approche universelle de la déportation, une approche qui prétendrait prescrire telle ou telle attitude n’est pas une approche convenable de même que des généralités qui viendraient prescrire telle ou telle attitude parce que d’un point de vue général, c’est mieux comme cela (« il faut pardonner » ; « ceci ou cela n’est pas bon »), ne peuvent en aucun cas résoudre les difficultés de réalités particulières. C’est en ceci qu’il convient de rappeler l’unicité à laquelle Levinas tient tant. Et le dialogue est ce qui chez lui, vient actualiser la liberté parce qu’il prend la mesure de ces réalités particulières. Nous évoquerons naturellement aussi la vie psychique et solitaire et libre parce que solitaire, qu’évoque encore Husserl.
Quel est alors le statut de l’irréparable ? Quel est son rôle ? Pourquoi doit-on le considérer comme tel ? L’irréparable est au cœur même de la reconnaissance de la faute, c’est pourquoi toute violation des lois entraîne des sanctions, des peines sans que ces peines n’effacent pourtant le tort porté. Quand l’irréparable est subi, c’est aussi le point de vue de l’altérité qui constamment est suscité d’où le travail de mémoire et l’importance de la reconnaissance. Mais à quoi renvoie ce sentiment que quelque chose est irréparable ? Que dit-il sans le dire ? Il dit la difficulté de l’être-au-monde à vivre avec les autres, il dit son isolement profond dans la douleur qui ne cesse de vibrer en lui, il est un cri, celui d’une souffrance insupportable, celui de l’invasion du souvenir dans le présent, celui de l’impossibilité de la jouissance d’être vraiment.
L’irréparable dit la fragilité de l’être. Alors peut-être cette notion n’est-elle pas tant une notion morale, une condamnation en tant que tel, que l’indice ontologique qui montre que le monde manque dans le monde vécu et que par ce manque je ne peux être celui ou celle que je suis vraiment. L’irréparable devient le fléchage de ce que cet homme ou cette femme pourrait être si une part de lui-même ou d’elle-même n’avait été meurtrie.
Beaucoup de questions émanent de ce bilan. Celle de la liberté, celle de la réparation, celle, fondamentale de la jouissance (au sens de se sentir vivre pleinement le présent en se sentant être pleinement soi-même).
Maître de Conférences en Philosophie
Université Catholique de Lille
Responsable des Relations Internationales
de la Faculté de Théologie
et de l'IPSR
Pour tout contact ou toute question :
A propos de l'histoire :
" Commençons par Hérodote, que Cicéron appelait pater historiae et qui est resté le père de l'histoire occidentale. Il nous dit dans la première phrase des Guerres médiques que
le but de son entreprise est de sauvegarder ce qui doit son existence aux hommes, en lui évitant de s'effacer avec le temps, et de célébrer les actions glorieuses et prodigieuses des Grecs et des
Barbares d'une manière qui suffise à assurer leur souvenir pour la postérité et, de la sorte, à faire briller leur gloire à travers les siècles". Hannah Arendt, La crise de la culture,
Paris, Folio, 1989, p.58
Sur la parole :
"Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la
parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis
longtemps : il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m'avait fait signe en se tenant, un
instant, en suspens." Michel Foucault, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 2009.
Rares sont les romans où l'on est transporté à ce point : dans l'histoire d'une rencontre entre le présent et le passé. Nous sommes tenus en haleine et, pendant ce temps, le texte devient matière. C'est dans l'espoir de l'écriture que tout se produit, que l'émotion s'exhale.
L'histoire nous porte au cœur d'une attente : celle de la biographie d'un ancien
résistant. Témoignage d'une histoire vécue, de récits de bravoure.
Au rendez-vous finalement, le grand homme recroquevillé sur sa canne commence par renverser les rôles et écouter le biographe, lui aussi mû par un
récit...
Trames de vies qui se croisent et se tissent au gré d'une écriture sobre et émouvante à la fois.
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