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28 septembre 2013 6 28 /09 /septembre /2013 10:48

Bien que la philosophie, dès ses origines, s’applique à elle-même les leçons de la vie, nous ne nous trouvons pas du tout dans le même domaine que dans les sciences occultes. Le penseur de l’origine essaie de comprendre le monde dans lequel il vit et d’élaborer des récits probables correspondant à la réalité perçue de ce monde.

Même si, dès ses débuts, la philosophie n’est pas tout à fait affranchie de certaines pratiques religieuses, elle ne pratique pas les formules d’incantation. Ces formules sont le fait d’une croyance en un rapport de cause à effet : c’est parce que je vais dire des formules magiques, que, par exemple, les états du ciel me seront bénéfiques. Si je suis paysan, les dieux pourront m’écouter et faire pleuvoir.

Dans un ouvrage intitulé Penser la Bible, Paul Ricoeur spécifie que même la prière n’a pas pour objectif d’accorder un état du monde aux souhaits formulés par le croyant.

Les sciences occultes, qui peuvent être associées à une forme religieuse très particulière, n’ont pas, comme leur nom l’indique, pour vocation d’éclairer leur adepte. Elles s’appuient souvent sur des rituels par lesquels on croit que le monde va se transformer selon le vœu que l’on prononce.

Je ne suis pas spécialiste de la branche de l’anthropologie qui réfléchit sur les sciences occultes, mais ce que je peux vous répondre c’est que j’ai eu l’occasion d’aller à un congrès à La Nouvelle Orléans et que mon hôtel se situait dans le quartier français où il y avait toutes sortes de petites boutiques vendant des objets pour pratiquer le vaudou. Par curiosité, je suis entrée dans l’une de ces boutiques en en ressortant très vite tellement j’ai été horrifiée de constater à quel point la haine peut habiter le cœur des hommes. Dans cette boutique, il y avait des poupées, avec des jeux d’épingles que l’on enfonce dans le corps de la poupée que l’on identifie à une personne que l’on souhaite voir souffrir. Il y avait aussi des poupées de femmes enceintes. Le processus est le même : on utilise des aiguilles pour leur souhaiter malchance et souffrance. Il y avait beaucoup d’autres choses. Pour aller plus loin dans la haine et le souhait de haine, on pouvait aussi payer des « spécialistes » capables de jouer à votre place de ces petites aiguilles.

Voilà un monde très sombre et foncièrement à l’opposé de la réflexion philosophique qui vise pour celui qui la pratique à toujours mieux comprendre le monde dans lequel il se trouve et à manifester toujours mieux la bienveillance résultant de la réflexion. Cette pratique de la philosophie ne peut qu’être bénéfique et elle est sans risque pour celui qui s’y adonne. Au contraire des sciences occultes, je dirai qu’elle apporte beaucoup de bonheur et de force d’âme, une joie profonde et indéfectible. Cette joie est peut-être le résultat du sentiment de liberté et de hauteur que provoque la réflexion (cf. Pierre Hadot, N'oublie pas de vivre : Goethe ou la pratique des exercices spirituels). Il serait intéressant d'y réfléchir. La culture de la haine, quant à elle emprisonne la personne et l'empêche de jouir de la richesse du monde. La pratique des sciences occultes n’est pas non plus sans risque, surtout quand on consulte, pour de l’argent des personnes peu recommandables et spécialistes de la haine.

Il est surprenant que ces pratiques ancestrales, issues de croyances ancestrales puissent perdurer dans notre société. Elles montrent que nous avons encore bien du travail pour éduquer les esprits et surtout pour empêcher la barbarie.

J'espère à travers cette petite réflexion vous avoir montré la différence fondamentale qui sépare la philosophie des sciences occultes. Je terminerai en disant que la personne qui se livre à de sombres pratiques ne fera pas changer le monde par la magie. Si une chose peut changer toutefois, c'est elle-même parce qu'elle cultive de mauvaises pensées. Quant à l'argent dépensé dans de telles choses il ne fera pas fructifier la joie et pourra entraîner des ennuis. Par contre, je pense foncièrement que l'argent que l'on peut verser à des associations humanitaires ou aux personnes en difficulté  peut lui non seulement répondre à un besoin vital mais aussi, par voie de conséquence nous procurer le plaisir d'avoir pu aider. C'est précieux, il me semble, surtout dans une société où la pauvreté ne cesse de croître et c'est une autre façon de transformer le monde tout en s'octroyant à soi-même la joie que suscitent en chacun la générosité et le partage.

"Cultive ton jardin" disait Voltaire.  Le jardin, c'était l'école d'Epicure, au même titre que l'Académie était celle de Platon et le Lycée, celle d'Aristote.

Je reste à votre disposition pour toute question.

Cathy Leblanc

 

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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 09:07

 resister2.jpg

                                                                           "Resister"

                                                      Inscription figurant sur la margelle du puits

 

                                                                                                             Par Marie-France REBOUL 

Compiègne 3 septembre 1943 : départ de 943 prisonniers du camp de Compiègne-Royallieu pour le camp de travail nazi de Buchenwald. C’est le deuxième grand transport parti de Compiègne pour ce camp ; le premier est parti le 25 juin avec 944 hommes, 435 en revinrent, 415 déportés du 2ème convoi rentrèrent en France. Dans les deux cas, plus de la moitié des déportés disparut.

 Depuis le 24 septembre 1942, Laval, chef du gouvernement du général Pétain, sous la pression des Allemands, a créé le Service du travail obligatoire qui contraint les hommes de 18 à 50 ans et les femmes célibataires de 18 à 35 ans à partir travailler en Allemagne. Si de jeunes hommes et jeunes femmes se sont engagés dans la résistance, d’autres refusent de partir travailler pour l’Allemagne nazie et décident de rejoindre l’Afrique du Nord où les Alliés ont débarqué le 2 novembre 1942. Beaucoup d’entre eux se font arrêter par la Gestapo avant la frontière espagnole d’où le nom de « frontaliers » qui leur a été donné par les historiens actuels. Ils n’en sont pas moins des résistants. Je ne commenterai pas davantage l’historique de ces convois, des historiens l’on fait avant moi. Du deuxième convoi les déportés portent le matricule 20 000 et …  mais ce qui m’intéresse ici c’est le sort de quelques hommes et non de matricules. C’est la raison aussi pour laquelle je ne parlerai pas d’hommes connus tels Hélie de Saint-Marc et le général d’Astorg, tous deux du convoi du 3 septembre et transférés ensuite dans les Kommandos de Langenstein pour l’un, de Dora pour l’autre. Je ne parlerai que de quelques déportés que j’ai connus et qui me sont proches.

 

 Mon oncle maternel et deux de ses amis, âgés de 21 à 23 ans ont été arrêtés à la frontière avant Irun et ont été enfermés à la prison du Hâ de Bordeaux puis transférés à Compiègne en août 1943. Ils étaient tous trois protestants et y ont connu Aimé Bonifas, fait prisonnier le 13 juin 1943 à 2 kilomètres de la frontière au sud de Perpignan, détenu à Toulouse puis envoyé à Compiègne en juillet. Avec Aimé Bonifas[1], devenu ensuite pasteur, vous vous êtes mutuellement soutenus. La vie au camp de Royallieu est, si j’ose le dire, un « paradis », avant les camps de concentration « …nos journées sont bien remplies par nos diverses activités culinaires, sportives, théâtrales, intellectuelles et spirituelles ; il nous arrive même de répondre à une invitation : « je n’ai pas le temps ! ». Nous avons le sommeil bon malgré le fléau des puces.[2] »

 

Le soir du 2 septembre, vous faîtes partie de ceux retenus à l’appel. Le 3 septembre c’est le départ à pied pour la gare de Compiègne puis la montée dans les wagons à chevaux. Beaucoup voulaient s’enfuir pendant le voyage. Trois d’entre vous ont essayé de s’échapper. Tu m’as raconté, mon oncle, que tu faisais partie du 3ème groupe qui devait tenter une évasion, mais la deuxième tentative à Revigny échoua et les SS vous obligèrent à vous déchausser, puis à vous entasser dans un autre wagon où vous étiez plus de quatre-vingt-dix. Aimé Bonifas fait la même expérience dans un autre wagon, décidé avec d’autres à s’échapper mais les SS devant les différentes tentatives se méfient « Un soldat… ouvre notre porte et nous menace horriblement. Il nous fait retirer nos chaussures (…) un madrier est cloué de l’extérieur sur l’ouverture que nous avons fabriquée…nos espoirs s’envolent. [3] »

 

 

Seul P.Geistodt-Kiener réussit à s’évader, il est repris, interné à Metz puis à Sarrebruck et arrive à Buchenwald le 21 ou le 28 septembre.

 

Arrivés à Weimar « …nous voilà sur le quai d’une gare de triage. De tous les wagons sortent des êtres ridicules, en caleçons, en pans de chemise, pieds nus. Certains ont le visage meurtri[4]

Vous gagnez Buchenwald à pied par le « chemin de sang » comme l’appelèrent les déportés qui construisirent la route car rien ne reliait Weimar à l’emplacement où le camp fut bâtit par les déportés en 1937, mais vous ne le savez pas encore.

« Soudain, un panneau jaune et noir attire mon regard. Je lis un nom : « Buchenwald »… Buchenwald…Buchenwald…ce nom me rappelle quelque chose, mais quoi ? …Je me souviens maintenant…c’est un soir de novembre, en 1939…Confortablement assis dans un fauteuil de ma chambre, la T.S.F en sourdine, je lis un ouvrage. Il s’agit du « Livre Blanc n°2 » en anglais qu’a publié le ministère des Affaires étrangères. Ce document traite des atrocités nazies dans les camps de concentration de Dachau, d’Oranienburg et de…Buchenwald…Vais-je m’arrêter, me laisser abattre ? Non, je continue à courir, serrant les dents.[5] »

Arrivés au camp, les soldats et les gardes font aligner les déportés en carré. « Devant nous, un cadavre gît les bras en croix[6] » raconte Aimé Bonifas. L’attente est longue, puis l’on vous fait entrer dans la salle des douches, vous devez vous déshabiller et salle par salle vous entrez dans le monde concentrationnaire, douchés, désinfectés, rasés des pieds à la tête, habillés de vêtements rayés avec des galoches en bois aux pieds et un triangle rouge avec un F inscrit en noir puis un carré portant des chiffres : 20 302, 20 424, 20 801 qui vous désignent désormais : vous voilà transformés en stück[7] de par la volonté des nazis. Mais vous restez des hommes, des résistants.

 

C’est en décembre 1943 que toi, mon oncle, tu retrouves sur le chantier où tu travailles « deux bons amis coreligionnaires, Guy Raoul-Duval et Pierre Walter. Le premier venait d’être reçu à l’Ecole Normale Supérieure quand… et le second est lieutenant aviateur. Ils ont été arrêtés ensemble pour les mêmes motifs que moi. Maintenant nous sommes occupés à creuser un fossé le long d’une baraque qui est destinée à loger du personnel civil allemand de l’usine.[8] » Arrivés par le convoi du 17 septembre, tes amis veillent sur toi fragilisé par de la fièvre qui t’a conduit au revier[9]. Pendant quinze jours vous réalisez « un des meilleurs coups de votre vie de bagnards  en creusant une partie de la journée et en rebouchant un autre tronçon pendant l’autre partie.[10] »

 

Vous serez ensuite séparés, Aimé Bonifas, Guy Raoul-Duval et Pierre Walter transférés à Dora. Toi, mon oncle, hospitalisé au revier pour un abcès à la jambe, tu resteras à Buchenwald ou d’autres kommandos dont Weimar après le bombardement d’août 1944. Sont toujours aussi à Buchenwald  tes 2 amis Georges Liabeuf et P.Geistadt-Kiener. Mais en septembre 1944, vous êtes séparés, tes amis envoyés en kommandos extérieurs. C’est un coup terrible « Désormais, je vais être seul à lutter. J’aurai des camarades nombreux…mais je ne retrouverai plus cette chaleur, cette confiance qui nous a liés pendant la plus dure période de notre existence concentrationnaire[11]…Seule la foi en Dieu demeure »

 

Vous étiez jeunes, étudiants et ce sont vos meilleures années de jeunesse qui ont été assassinées dans les camps. Aussi me suis-je interrogée sur cette force de résistance qui vous a fait tenir. Vous étiez tous protestants ; le terme de RESISTER a une connotation protestante. On a trouvé ce verbe gravé sur la margelle du puits de la Tour de Constance à Aigues-Mortes, prison royale pour les femmes protestantes surprises à pratiquer leur foi qui avait été interdite par la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Ce serait Marie Durand, fille de pasteur, âgée de dix-neuf ans, enfermée dans la tour de 1730 à 1768 pour avoir assisté à un culte clandestin dans le Languedoc, qui l’aurait gravée pour encourager ses compagnes à ne pas abjurer leur foi.

 

Résister a été à nouveau le mot d’ordre des protestants français pendant la 2ème guerre mondiale. « Résister ! C’est le cri qui sort de votre cœur à tous, dans la détresse où vous a laissés le désastre de la Patrie. C’est le cri de vous tous qui ne vous résignez pas… » écrit la protestante Yvonne Odon, bibliothécaire du Musée de l’Homme, dans l’un des premiers fascicules de ce groupe de résistance organisé très tôt.

Résister est écrit à Londres par les protestants des Forces françaises libres au bas d’un écusson au-dessus duquel étaient dessinées la croix de Lorraine, la croix huguenote et la Tour de Constance.

 

On sait combien une idéologie politique peut aider à tenir dans de telles circonstances, par exemple celle des communistes convaincus de la possibilité d’une société meilleure.

Protestants convaincus, vous avez résisté aux camps, soutenus par la foi « O Dieu, toi qui es toute réponse, toi seul qui peut finir nos angoisses, nous te supplions de venir à notre secours car nous périssons [12]» murmure mon oncle un jour d’appel.

 

RESISTER c’est ce que fit le pasteur Marc Boegner, président du Conseil national de l’Eglise Réformée de France en condamnant publiquement le 26 mars 1941 le premier statut des Juifs et le 20 août 1942, après la rafle du Vel d’Hiv, les persécutions contre les Juifs.

Le dimanche 6 septembre 1942, à l'issue de l'Assemblée du Désert à Mialet, qui réunit les protestants français chaque premier dimanche de septembre pour commémorer leur résistance religieuse après la révocation de l’Edit de Nantes, Marc Boegner demande aux nombreux pasteurs présents de tout faire dans leur paroisse pour cacher les Juifs.

En 1943, il condamne aussi l'envoi forcé des travailleurs en Allemagne au titre du STO.

 

Le 11 avril 1945, présent parmi les déportés sur la place d’appel qui célèbre la libération du camp de Buchenwald, le détenu 20 421 redevenu Michel Julien s’écrie « Sur cette même place où tant et tant de nous ont souffert pendant des années, sur cette place où j’ai eu froid, où j’ai désespéré, où j’ai eu faim, où j’ai prié, d’où sont partis tant de mes camarades vers la mort : aujourd’hui sur cette place, je me tiens DEBOUT VIVANT ET EN HOMME LIBRE [13]! »

Il dédie les pages du récit de sa captivité « A ses deux amis dont l’un ne revint pas et à tous les assassinés et morts dans les camps. »

 

Le 3 septembre 2013 souvenons-nous des déportés des convois de Compiègne et d’ailleurs.



[1] Détenu 20801 dans les bagnes nazis, éd. FNDIRP, 5ème édition, 1999.

[2] Ibid, page 33

[3] Ibid, pages 35, 36

[4] M.J. matricule 20 424, Souvenirs de captivité, manuscrit inédit, 1947

[5] Ibid, pages13, 14

[6] A.Bonifas, op.cit., page 39

[7] Morceaux, en allemand

[8] Op.cit. 4, page81

[9] infirmerie

[10]Op.cit.4, page 82

[11] Ibid, page203

[12] Idem, page 125

[13] Idem, page 290

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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 13:42

Cathy Leblanc

L’édition du samedi 29 décembre 2012 du journal « Le Monde » est particulièrement riche en ceci qu’elle montre les changements insensibles mais certains que nous sommes en train de vivre aux quatre coins de la planète. Face à ces changements multiples qui viennent petit à petit faire changer le visage et la personnalité du monde, de grandes questions se posent.

On nous parle du séquençage du génome humain. Nous pouvons donc désormais être « décodés », entièrement identifiés, par delà les mots que nous pouvons utiliser pour le dire. Il s’agit en fait davantage d’un décryptage que d’un décodage si bien que ce qui constitue le secret de ce que nous sommes, ou en tout cas d’une partie essentielle de ce que nous sommes : nos gènes, peut désormais être exposé à une pratique à laquelle nos sociétés occidentales s’adonnent avec des excès non dissimulés, à savoir l’évaluation. S’il devient désormais possible de prévenir les maladies, il devient désormais possible de construire une société signée Aldous Huxley et le débat sur l’eugénisme n’est pas prêt de se tarir. Cette pratique est un peu à l’image du pharmakon grec, qui est à la fois remède et poison. Remède et poison : la révolution industrielle, le communisme, mais aussi le national socialisme qui a commencé par rétablir la balance économique de l’Allemagne prisonnière de la crise économique de 29 et de la donne du Traité de Versailles. Remède et poison : la religion hors des limites de la simple raison. Remède et poison, le sur-développement du crédit. Dans tout ceci, le manque crucial est une notion qui était fondamentale en Grèce antique, celle de l’équilibre. Sous-jacente à tous les domaines de réflexion, l’équilibre produit la tempérance (Platon), la santé (Hippocrate), la justice (Aristote).

Mais a-t-on les moyens de veiller tout particulièrement sur l’équilibre ? L’éducation veille-t-elle aujourd’hui à enseigner cette valeur et la manière de la vivre ou de l’appliquer ? La notion d’équilibre fait-elle partie de la conscience contemporaine ? On pourrait répondre que oui, tant l’équilibre économique est présent dans le discours d’actualité. Le problème est qu’il est tellement présent qu’il n’incarne plus l’équilibre. L’économie est devenue l’étalon par rapport auquel faire ses choix. Elle est essentielle puisqu’elle permet la répartition des richesses de la planète et le fonctionnement du commerce, mais n’oublie-t-on pas les biens de l’esprit, de la culture, de l’art ? On parle de la balance commerciale mais on ne parle pas de niveaux de débats. Il n’y a d’ailleurs aucun indicateur pour cela.

L’évaluation est donc aussi une affaire d’économie. Souvenons-nous du sens de ce terme « économie » que l’on peut utiliser dans une expression peu usitée pourtant : « l’économie d’une pensée », qui signifie la manière dont elle est constituée et répartie. Aujourd’hui le sens chiffré de l’économie est devenu l’unique sens qu’elle porte. Pourquoi cet attrait pour le chiffre aujourd’hui ? Pourquoi cette quasi-obsession de l’évaluation ? Il faut tout évaluer et faire des bilans de tout si bien que plus rien n’est gratuit. Derrière cette disparition de la gratuité, c’est aussi paradoxalement la valeur ajoutée qui disparaît : ce que l’on ne peut mesurer. On peut alors finalement se demander si notre société ne manque pas de confiance si bien que l’équation fait se rencontrer le chiffre d’un côté et l’indice de confiance de l’autre : plus on évalue, moins fait confiance. On pourrait dire les choses autrement : plus on évalue, moins on laisse de liberté à l’initiative personnelle si bien que les savoirs personnels deviennent des savoirs communautaires et que la notion de création, d’originalité, et même de personnalité reculent devant des absolus surévaluant le fonctionnement du groupe. Et petit à petit, on configure le groupe comme on configure un ordinateur. Peut-être même, l’ordinateur et son fonctionnement sont-il la clé de nos nouvelles représentations et des nouveaux fonctionnements institutionnels. On est aussi à proximité du couple conceptuel local/global qui trouve à se vivifier en essayant de transposer le global au niveau du local, le local étant toujours davantage à proximité de la personne que le global, dans l’ordre duquel la personne devient un individu.

De l’évaluation, qui tient de l’approche globale et a pour effet de ramener le local au niveau du global, nous pourrons dire qu’elle institue une distance vis-à-dire de la personnalité et que par suite, la notion de personnalité s’efface au profit de l’adaptabilité dans l’ensemble global. Mais alors à quel besoin métaphysique correspond pour l’humain, le fait de se diriger vers d’adaptabilité de groupe ? Souffre-t-on d’un manque crucial de cohésion ? Quel remède le global constitue-t-il ?

 

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 11:16

 

On avait tout imaginé : une campagne électorale sous la ceinture, des révélations fallacieuses, des digressions intempestives, des sorties de route pseudo-stakhanovistes, une démagogie hypertrophiée, etc. etc. mais on était en fait très loin de la vérité quand ce qui constitue désormais le réflexe rotulien de l’argumentation politique repose sur l’invitation des bovins, du cochon, et autres gallinacées, au programme de la décision.

Doit-on parler de post-humanisme, y voir le brandissement d’un bouddhisme condescendant, craindre là les premiers signes de l’empathie psongiforme bovine dont les symptômes résideraient en rien moins que l’amour animal (encore dénommé « amour bête ») : voilà la véritable question qui sera décisive pour l’avenir de notre communauté ou « comment aimer mieux nos bêtes et les manger » ?

Pour répondre à cette question, il faut commencer par se représenter ce que peut être le monde du bovin et sa représentation du monde, sa Weltanschauung, dirait sans doute Mme Merkel. La manière dont le bœuf voit le monde vient donc aider à penser l’avenir de notre beau pays, c’est dire si les soubassements de la pensée politique aujourd’hui ont évolué, cela en devient même difficile à suivre !

Considérons-donc l’influence de l’ontologie animale dans la pensée politique française. Notons au passage que jamais on ne s’est demandé si le loup dans un conte célèbre avait digéré la grand-mère sans difficulté et là, Mme Merkel devrait sans doute prendre quelques précautions si elle ne veut pas finir comme la grand-mère. Mais qui serait le petit chaperon rouge ? Le débat reste au vert.

Plus sérieusement, on ne manquera pas de s’interroger sur ce thème de l’abattage, symbole qu’il ne faut peut-être pas prendre à la légère quand celui-ci devient un thème majeur d’un débat politique essentiel. Le thème de la boucherie n’est d’ailleurs pas nouveau : on se souvient d’un personnage politique qui parlait de « clou de boucher », il y a quelques années.

Les habitants de France semblent pourtant bien rares à se demander comment et dans quelles conditions nos chers animaux sont abattus quand ils mangent des produits globalisés signés McDonald, quand ils fréquentent les restaurants marocains ou chinois, quand ils achètent du pâté en boîte ou quand ils avalent des tonnes de foie gras. Il reste quand même que ce débat animal aura pu diviser les communautés qui sont elles attachées à tel ou tel mode d’abattage.

Et si nous voulions reprendre les fondements d’une culture judéo-chrétienne, ne pourrait-on pas rappeler cette formule destinée à unir plutôt qu’à diviser : « tout le monde est invité à la table du seigneur ». Ne doit-on pas rappeler aussi que le jour de l’Aïd, il est de mise de partager le repas. Nous pourrions ainsi explorer les fondements fraternels des religions, fondements qu’il est urgent de cultiver quand la pauvreté s’installe dans un pays dit développé (A.O.C.), qu’elle fait des morts qui eux n’entrent jamais dans le débat politique, abattus qu’ils ont été, par des méthodes d’abattage bien plus contestables que celles utilisées pour les animaux.

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 17:58

 

Avec l’émergence de l’informatique et l’utilisation de l’ordinateur, une pratique courante disparaît ou tant à disparaître : l’écriture, le tracé à la main. Et si l’enfant apprenait à écrire en traçant doucement ses lettres, en laissant la trace de l’encre sur le papier, en imprimant ses lettres sur le papier, la pratique informatique tend à l’éloigner de cet exercice.

Et je me demande aujourd’hui si les difficultés éprouvées par les élèves, les ados puis les étudiants à écrire correctement, c’est-à-dire en respectant les formes graphiques des mots, ne sont pas à mettre en relation avec la diminution de la pratique qui consistait à imprimer son mot soi-même sur le papier, à tracer la forme du mot sur sa page, à laisser sa trace et développer ainsi son style par l'exercice.

La calligraphie entraîne un plaisir de former le mot. Elle contient aussi une part de sensualité. En creusant la matière, l’enfant produit un effet et peut à chaque instant suivre la progression de son tracé, du tracé de chaque lettre, du tracé de chaque élément composant chaque lettre, dans la lenteur.

La temporalité de l’impression ainsi mise en œuvre entrait et entre toujours dans le processus de mémorisation en faisant appel à différents types de mémoire : une mémoire visuelle, c’est la plus évidente, une mémoire gestuelle, mais aussi une mémoire auditive car en écrivant doucement son mot, l’enfant en reproduit le son.

Apprendre devient s’empreindre de quelque chose. Apprendre, c’est incorporer, prendre avec soi et en soi. Apprendre, c’est aussi faire l’expérience d’une temporalité donnée par laquelle on réalise son œuvre. La lenteur enseigne ici la patience qui devient comme la condition mobilisée ou la compétence mobilisée et créée par l’écrivain à travers sa pratique.

Mais il y a une dimension qui me paraît importante et qui tient aussi de la métaphore ou du symbolique. Quand l’enfant écrit sur un support extérieur, quand il obéit à un ordre extérieur, ce sont autant d’éléments extérieur qu’il va intégrer et dont il va s’approprier. Ainsi peut-on comprendre l’usage de la métaphore de la tablette de cire chez Platon, pour figurer la mémoire quand la tablette est bien un élément extérieur sur lequel on projette son intériorité.

Cette appropriation me semble être la condition essentielle de l’apprentissage, d’un bon apprentissage, c’est-à-dire, d’un apprentissage de l’écriture mais aussi des qualités qu’elle requiert. Les pratiques de l’empreinte permettront ainsi beaucoup d’acquisitions. Parmi ces pratiques se trouvent les arts graphiques mais aussi la musique qui nécessite un engagement du corps dans la matière.

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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 16:28

 

Conscience, ma conscience je t’aime parce que tu me constitue et que le lien qui me lie à toi est libre. Chaque jour, à l’abri du tumulte, du bruit, tu m’indiques la voie. Et quand bien même il n’y a pas de signalisation au carrefour des grands moments de la vie, tu m’éclaires et me guides. Conscience, ma conscience parfois je me retourne sur une obscurité, un nuage et je me parle, m’interrogeant et projetant par là même de la lumière sur la route à venir. Il n’y a pas de bon chemin, il n’y a que les chemins que l’on se construit et qui mènent quelque part. Là où je pose les yeux, je peux regarder fermement le reflet de mes décisions, les voir croître, en constater le bonheur, en éprouver de la fierté. Parménide parlait de la vérité au cœur sans tremblement : où que je me tourne je fais face paisiblement à mes décisions, j’approuve leur conséquence et l’effort qu’elles nécessitent accroît la lumière sur mon chemin. Conscience ô ma conscience tu me donnes courage et me rends libre à moi-même dans la décision de moi-même, je ne me cherche pas : je me trouve et me retrouve dans la familiarité de ce même. Ne rien laisser de côté, avoir égard, considérer la vie comme une partition et chaque note comme le devoir d’une présence accomplie et d’un engagement à chaque fois rejoué, vibrant de la même force. Conscience ma conscience, merci de m’accorder cette énergie pour l’effort, et le cœur de le suivre, de protéger ceux que j’aime, de pouvoir m’aimer moi-même et ainsi à mon tour de pouvoir aimer les autres, de dispenser tendresse et sollicitude et construire la bonne solitude.

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 11:21

J’écoutais avant-hier France Inter et une émission qui s’insurgeait sur la manière dont une partie de la population en vient à considérer que l’autre partie « profite » de l’aide sociale. On entend effectivement souvent, maintenant les gens dénoncer l’intelligence de personnes qui savent profiter du système social. Petit à petit se monte une haine d’une partie de la population envers l’autre partie et j’ai très peur que cette haine ne s’assimile à un véritable racisme tout en donnant bonne conscience aux bien-pensants et aux bien-faisants, plongés dans une certaine forme de surdité.

Comment peut-on penser que des personnes prennent plaisir à aller manger aux Restos du Cœur ? Comment penser que des personnes prennent plaisir à devoir faire des démarches humiliantes pour recevoir quelques revenus quand elles ont pourtant des talents, des métiers, des demandes et espérances ? Quelle idée de l’altérité se fait-on en supposant qu’une telle attente puisse être celle de ces personnes ?

Mais il y a pire. On considère encore que les mendiants sont des voleurs et qu’il faut s’en méfier. On considère que ces roumains qui s’organisent comme ils le peuvent pour essayer de survivre et de se construire une existence possible sont des menaces. Même l’insigne pauvreté est stigmatisée et assimilée à de la menace.

Je ne dis pas que la pauvreté n’engendre pas la violence, mais si elle l’engendre c’est bel et bien qu’elle existe et que nous ne sommes pas capables d’y faire face. Je m’insurge contre cette indifférence qui fait que l’on puisse vivre au milieu d’un tel tableau, en faisant l’autruche et en prétendant que tout va bien ou en en appelant à la crise, responsable de tout.

Je suis allée faire une conférence à Dunkerque hier soir et avant d’arriver à l’Université du Littoral, je me suis trouvée face à face avec un grand navire du Seafrance, un navire que j’ai pris de nombreuses fois pour me rendre outre-manche.

Pourquoi manquons-nous tant de courage ? Pourquoi n’arrive-t-on pas à changer la donne ? Chacun s’accroche à ses positions par facilité, par habitude et acceptant les choses, nous finissons par faire taire en nous ce qui pourtant nous constitue et fragilisons ainsi, dans cette accommodatation,  l’humanité qui est en nous. N'est-ce pas là une forme de censure que nous lui imposons ?

Et si tel est le cas, je crains que la violence de cette censure du ne pas voir, ne pas entendre, n'endurcisse notre sensibilité là où c'est précisément la sensibilité qui nous permet de déployer dans la joie toute la générosité de notre être. 

Pourquoi le "ça" qui se dit en vient-il à pouvoir modeler une partie d'entre nous jusqu'à nous transformer en de bons petits soldats se conformant tout simplement à une norme arbitraire et privatrice d'humanité ?

J'ai parlé il y a quelque temps de l'éducation du citoyen. Plus que jamais la philosophie devient impérative car elle développe la prise de conscience. Rappelons que dans les régimes dictatoriaux, la philosophie est la première à être censurée et que la censure est la première forme de violence imposée à la liberté.

Comme le disait si bien Aristote, nous sommes des animaux qui possèdent langage et raison et la raison ne saurait s'actualiser sans le langage. Alors parlons, écrivons, et surtout éduquons !

 

 

 

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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 11:48

Quelques mots sur l’irréparable

                Nous avons beaucoup réfléchi sur le pardon et n’avons pas, loin de là épuisé ce thème, mais s’il est une idée qui est devenue incontournable, c’est bien celle de l’irréparable à la lumière de laquelle le pardon peut faire figure de violence.

                Je me demande aujourd’hui s’il ne faut pas creuser cette voie et si finalement elle n’est pas ce que le pardon fait apparaître. La difficulté de se situer par rapport au pardon a montré que les déportés ne pouvaient tout simplement pas « passer l’éponge » au risque de reconnaître à leur bourreau le droit de se « laver les mains ». Effacer n’est pas possible même si certains comme Sam Braun, lors des journées de Blois, ont soutenu l’importance du pardon dans la perspective d’un bien-être moral et psychique personnels. Nous sommes là dans une métaphysique de l’exception et le grand nombre des personnes déportées ne possède pas nécessairement les outils d’une telle métaphysique.

                Une approche universelle de la déportation, une approche qui prétendrait prescrire telle ou telle attitude n’est pas une approche convenable de même que des généralités qui viendraient prescrire telle ou telle attitude parce que d’un point de vue général, c’est mieux comme cela (« il faut pardonner » ; « ceci ou cela n’est pas bon »), ne peuvent en aucun cas résoudre les difficultés de réalités particulières. C’est en ceci qu’il convient de rappeler l’unicité à laquelle Levinas tient tant. Et le dialogue est ce qui chez lui, vient actualiser la liberté parce qu’il prend la mesure de ces réalités particulières. Nous évoquerons naturellement aussi la vie psychique et solitaire et libre parce que solitaire, qu’évoque encore Husserl.

                Quel est alors le statut de l’irréparable ? Quel est son rôle ? Pourquoi doit-on le considérer comme tel ? L’irréparable est au cœur même de la reconnaissance de la faute, c’est pourquoi toute violation des lois entraîne des sanctions, des peines sans que ces peines n’effacent pourtant le tort porté. Quand l’irréparable est subi, c’est aussi le point de vue de l’altérité qui constamment est suscité d’où le travail de mémoire et l’importance de la reconnaissance. Mais à quoi renvoie ce sentiment que quelque chose est irréparable ? Que dit-il sans le dire ? Il dit la difficulté de l’être-au-monde à vivre avec les autres, il dit son isolement profond dans la douleur qui ne cesse de vibrer en lui, il est un cri, celui d’une souffrance insupportable, celui de l’invasion du souvenir dans le présent, celui de l’impossibilité de la jouissance d’être vraiment.

                L’irréparable dit la fragilité de l’être. Alors peut-être cette notion n’est-elle pas tant une notion morale, une condamnation en tant que tel, que l’indice ontologique qui montre que le monde manque dans le monde vécu et que par ce manque je ne peux être celui ou celle que je suis vraiment. L’irréparable devient le fléchage de ce que cet homme ou cette femme pourrait être si une part de lui-même ou d’elle-même n’avait été meurtrie.

                Beaucoup de questions émanent de ce bilan. Celle de la liberté, celle de la réparation, celle, fondamentale de la jouissance (au sens de se sentir vivre pleinement le présent en se sentant être pleinement soi-même).

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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 17:09

                L’année 2011 se termine avec une actualité préoccupante, une pauvreté croissante et des systèmes qui semblent engloutir ce que les systèmes présents possèdent encore d’humain. Il faudrait réfléchir sur l’autoritarisme des systèmes quand la gradation d’une autorité efface cette précieuse singularité dont Jean-Luc Nancy fait l’éloge et qui nous rappelle que nous ne sommes toujours identiques qu’à nous-mêmes quand bien même un dictateur (noter que le terme est rare au féminin, sic !) nous plongerait dans un tel pathos que nous le pleurerions en nombre à sa mort. Mais de nous demander si ces larmes là sont encore les larmes de la liberté ou si c’est encore, selon l’expression employée par Caroline Carlson dans son magnifique ouvrage sur l’éloquence des larmes, l’âme qui a le bonheur de pouvoir pleurer. Ce niveau d’atteinte de la personnalité reste très préoccupant et mérite qu’on le questionne et qu’on revisite la liberté à l’aune de cette atteinte là.

                Nous avons eu le plaisir au mois de mars de réfléchir sur le pardon et il semble que ce thème ait suscité beaucoup de questions, et que nous n’ayons pas non plus répondu à toutes les questions, naturellement. Aussi l’Université Catholique de Lille, organise-t-elle une session de réflexion en janvier sur les limites du pardon avec en vue, une attention toute particulière accordée à la mémoire et à la reconnaissance de la souffrance quand la souffrance vécue ne saurait être effacée. Les anciens déportés pourront s’en réjouir quand ils ont souvent, mais pas toujours, réagi de façon très nette face à la question du pardon. Il sera question, los de cette session de la notion de blessure.

                Je voudrais encore dire que j’ai été particulièrement touchée par le travail qui se fait à Weimar et par lequel on dénonce la barbarie mais qu’une question m’a particulièrement interpellée. Lors de la table ronde qui eut lieu en novembre, des germanophones ont posé une question essentielle et à laquelle il était vraiment délicat de répondre : les déportés sont-ils devenus sensibles à la langue allemande ? Il ne faut pas négliger le pathos du peuple allemand aujourd’hui et le sentiment de culpabilité que porte la troisième génération. Il est donc très urgent de resserrer les liens, c'est-à-dire d'avoir un programme davantage orienté vers l'apprentissage de l'allemand, soutenant davantage les Goethe Instituts, notamment mais pas seulement, et de travailler ensemble car cette culpabilité là est également une blessure. 

                Citephilo a pu conduire à une compréhension d’enjeux importants et ce grâce à la traduction magnifique d’Agnès Triebel qui était venue avec Floréal Barrier, ancien déporté de Buchenwald. (cf. archives sonores de citephilo). On aura également apprécié l’entretien avec Emmanuel Jaffelin venu parlé de… la gentillesse ! Le concept semble être dissonant avec l’actualité, c’est-à-dire s’il est essentiel. Parler de la gentillesse sur fond de guerre économique semble tellement dérisoire !

Voilà donc, ici et là, quelques unes des sollicitations qui nous ont été adressées et auxquelles nous avons pris  soin de répondre. Alors, me sera-t-il permis d’espérer que 2012 soit une année propice au tissage de la paix, au travail en commun, une année où les solidarités sauront être efficaces.

C’est dans cet esprit, très fidèles lecteurs et chers amis, que je vous adresse mes meilleurs vœux,

Bien à vous,

Cathy Leblanc.

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 08:50

Mes chers amis et très fidèles lecteurs,

Tout d'abord je vous remercie de l'intérêt renouvelé que vous témoignez à ce modeste blog et me tiens à votre disposition pour toute question. Le dernier article à propos de la résistance dans les camps a suscité un commentaire très élaboré et documenté de Madame Marie-France Reboul, aussi ai-je tenu à le faire figurer comme article et non comme simple commentaire. Madame Reboul me pardonnera de ne pas avoir publié toutes les photos mais le format de ces pages m'oblige à limiter le poids des articles. Nous reviendrons sur la réflexion portant sur la souffrance et la compréhension de la souffrance. Pour le moment, je vous souhaite une très bonne lecture. 

Bien à vous,

Cathy Leblanc

 

 

Résister par l’art dans le complexe concentrationnaire de

Buchenwald, Mittelbau-Dora et Kommandos

 

Marie-France REBOUL

2 arbre de Goethe René Salme (1) 

 

Au XXIème siècle, il est dit que nous allons passer de L’ère du témoin(1) celle des historiens. C’est sans compter les dessins faits par les déportés au cours de leur déportation, contemporains de celle-ci.

Trente artiste, 28 hommes, 2 femmes(2), ont dessiné dans le complexe de Buchenwald, sur 238 000 déportés hommes et 30 000 déportées femmes, presque tous des déportés résistants.

 

Que signifie l’acte de dessiner pendant la déportation ? Relève-t-il de l’art ? 0001Le petit camp en février 45 Taslitzky - Copie

 

Dessiner au camp pour témoigner et survivre ?

 

Les déportés étaient soumis à des épreuves communes : la faim, l’humiliation, les souffrances, la déshumanisation, la mort. Les dessins qu’ils ont réalisés sont pour beaucoup de l’ordre du témoignage et ils l’entendaient ainsi. Léon Delarbre, peintre résistant, « comprit tout de suite que son talent lui imposait un nouveau devoir. Il comprit qu’il devait tenter de rapporter un témoignage précis et objectif de cette vie monstrueuse et incroyable, pour que ses croquis sur le vif pussent fixer l’empreinte irréfutable d’une barbarie à ce jour sans exemple » témoigne Pierre Maho, son camarade de déportation à Dora.

Ces dessins sont des « j’accuse » visuels ce qui explique qu’ils soient soutenus par la résistance intérieure du camp de Buchenwald mais ils ne sont pas réductibles à la seule dimension de témoignage.

 

Dessiner est une réaction personnelle, une nécessité intérieure pour maintenir un lien avec son identité : «  je suis dessinateur, peintre et non le matricule x ; je dessine et je laisse une trace de moi-même qui me survivra même si je péris. » Dessiner est une résistance spirituelle contre la déshumanisation, un moyen de survivre. On peut penser que cette activité a aussi un effet cathartique : les déportés dessinateurs ont besoin d’exprimer la peur et la douleur pour prendre une distance par rapport à la réalité.

 

Les sujets représentés

 

42Conversation dans le block 34, Boris Taslitzky (1)Les dessinateurs représentent le camp mais surtout la vie dans les blocks, les repas, les conversations, le sommeil dans les châlits, l’infirmerie, les activités des dimanches après-midi, les latrines, lieu de rencontre, mais également le travail, à la carrière de Buchenwald (Favier) par exemple, dans le tunnel de Dora (Delarbre). Des fresques ont également été peintes sur certains blocks à la demande des kapos comme à Ellrich.

Les dessins les plus nombreux sont les portraits des camarades, échange vital pour le dessinateur - pour moi, vivre c’est dessiner disait Taslitzky - et pour le sujet car son portrait était la possibilité de laisser une trace. En échange, on nous offrait une pincée de tabac, ou une cigarette, ou une poignée de main, écrivit Favier(3). Le regard de l’autre, le dessinateur, rend au dessiné son essence humaine : il n’est plus un numéro matricule, ein stück.

Le sujet dominant est donc l’homme, l’homme survivant mais aussi l’homme mort. Léon Delarbre a représenté des scènes de pendaison, Schulz des scènes de torture.

A la Libération, nombreux sont les dessinateurs qui ont représenté les tas de cadavres devant le four crématoire. Volonté de représenter les morts pour leur donner une sépulture quand les nazis, après avoir brûlé les livres, brûlaient aussi les hommes signifiant « ils n’ont jamais existé » ; volonté de rappeler que le corps était le seul lieu de la douleur, de la mémoire de cette douleur.

 

Art ? 29Portrait de Boris Taslitzky par Jefimenko (1)

 

Pour les dessinateurs, il s’agit bien de faire un dessin artistique. Ecoutons Boris Taslitzky  il ne peut pas venir à l’esprit d’un artiste normalement constitué de dire « aujourd’hui, je fais un dessin de témoignage » et puis une autre fois « je fais un dessin plus artistique ». Il parle de son regard « émerveillé »(4) lorsqu’il découvre le petit camp à son arrivée « une véritable Cour des miracles comme au Moyen-Âge »(5) en raison de la couleur et du caractère hétéroclite des vêtements (il y a des annotations de couleurs sur ces croquis comme sur ceux de Fosty, Goyard et Favier). « L’horreur peur avoir une beauté plastique »(6) ajoute-t-il comme le peintre Music, déporté à Dachau, parle de « la révélation soudaine d’une beauté tragique »(7) face aux cadavres empilés. Pour eux, le vécu est un objet de beauté qu’ils cherchent à transmettre en provoquant un choc émotionnel. 50 Le revier, Henri Pieck

 

Opposer témoignage et art n’a pas de sens. Tous les artistes sont des témoins. Rappelons-nous Goya écrivant sur un dessin de Les horreurs de la guerre « yo le he visto » (je l’ai vu) avec la différence que Goya était un témoin extérieur tandis que les dessinateurs déportés éprouvaient dans leur chair et leur esprit ce qu’ils représentaient.

 

On ne peut pas dire qu’il y a un art concentrationnaire en soi, mais qu’il y a autant de rendus des camps qu’il y a d’auteurs. Ces œuvres clandestines sont à la fois des objets matériels,  presque des reliques.

Herbert Sandberg, déporté dessinateur, se résigne à l’impuissance de l’art quant à la représentation de la déportation « gravées dans la pierre, dessinées ou écrites, les représentations données du camp ne montreront jamais qu’un minuscule fragment de  l’évènement monstrueux, elles ne seront que des exemples, que des images, des instantanés ou des échantillons de l’enfer qui s’est déroulé pendant dix ans.»

Nous nous retrouvons ici devant le sentiment éprouvé par les déportés rescapés : nul autre qu’un déporté peut comprendre ce que fut la déportation. Mais ces œuvres artistiques sont susceptibles de toucher les non-déportés pour leur faire, au moins, ressentir ce que fut un camp nazi. 35 L'appel, au fond le crématoire, Goyard (1)

Représentations plastiques, elles sont indispensables pour aborder la déportation, elles sont un cri de l’art pour «  restituer l’impossible figuration de l’horreur ».(8)

Chaque dessin ou peinture renvoie à une chose infinie, ouverte. Au-delà se trouve ce qui n’est pas montré.   Je vous laisse écouter le cri du déporté.

 

 

Hurlement 001

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

                                                  


 

 

 

 

 
Légende des photos :
1. L'arbre de Goethe, René Salme
2. Le petit camp en février 1945, Taslitzky
3. Conversation dans le bloc 34, Taslitzky
4. Portrait de Boris Taslitzky, Jefimenko
5. Le Revier, henri Pieck
6. L'appel, au fond le crématoire, Goyard
7. Le hurlement, Konieckzny

Notes :

1) L’ère du témoin, Annette Wieviorka, Hachette Littératures, Pluriel, 1998.

2) Chiffres donnés par la Dr Donja Staar, responsable du département Art, au mémorial de Buchenwald.

3) Auguste Favier, préface à Buchenwald, scènes prises sur le vif des horreurs nazies, Lyon, Imprimerie artistique en couleurs, 1946.

4) L’atelier de Boris, film de Christophe Cognet

5) ibid

6) ibid

7) Jean Clair, La barbarie ordinaire, Music à Dachau, Gallimard 2001, page 32.

8) Christophe Cognet

 

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  • : Blog de Cathy Leblanc, professeur en philosophie à l'Institut catholique de Lille. Thèmes de recherche : la barbarie et la déshumanisation, la phénoménologie heideggerienne. Contact : cathy.leblanc2@wanadoo.fr Pas d'utilisation de la partie commentaires pour avis publicitaire svp.
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